Dominique Barthier

Europe

Géographie : la boussole pour une transition juste

Avec la montée de la mondialisation et le développement des communications numériques, la connaissance géographique n’est plus vue comme une compétence civique fondamentale. Toutefois, les défis de notre époque — le changement climatique, les inégalités et la dégradation de l’environnement — rendent l’apprentissage et l’enseignement de la géographie plus importants que jamais. Une transition écologique équitable ne peut être envisagée sans un citoyen géographiquement instruit.

La géographie, issue des mots grecs signifiant « terre » et « écriture », est l’une des formes les plus anciennes de savoir spatial. Des premières cartes du monde connu d’Eratosthène et de Ptolémée aux ouvrages descriptifs de Strabon et du Pline l’Ancien, la géographie classique a posé les bases de la compréhension de la Terre comme un espace structuré et connaissable. Plus tard, au Moyen Âge, la culture islamique a progressé dans la cartographie et la navigation, conservant et traduisant des textes géographiques clés pour une nouvelle interprétation du monde connu.

L’essor de la cartographie moderne au XVIe siècle — et notamment avec la projection de Mercator — a représenté une autre avancée, transformant les cartes en outils de pouvoir et de contrôle. Au XIXe siècle, des figures telles que Carl Ritter et Alexander von Humboldt, inspirées par la science des Lumières et la pensée darwinienne, ont institutionnalisé la géographie comme discipline scientifique, reliant les processus physiques aux dynamiques humaines. À partir du XXe siècle, dans le sillage de l’ère industrielle et du redécoupage des frontières par les expansions nationalistes, la géographie a développé des méthodes quantitatives et des perspectives critiques pour traiter les injustices spatiales (par exemple, l’accès inégal aux ressources, aux services, ou aux opportunités selon le lieu), la dégradation de l’environnement et les transformations urbaines.

Après la Guerre froide (1947-1991), la mondialisation a donné priorité aux flux globaux, reléguant l’importance du « lieu » (du territoire) et favorisant une vision sans frontières. Les avancées technologiques et les communications numériques ont renforcé cette abstraction, dévaluant la connaissance géographique en tant qu’outil critique et remettant en question son rôle scientifique et éducatif. Ironiquement, cela s’est produit à une époque où les questions territoriales — changement climatique, inégalité sociale et gestion des matières premières — devenaient cruciales.

Pourtant, la mondialisation a accentué les déséquilibres territoriaux, rendant la géographie d’autant plus fondamentale pour comprendre le monde d’aujourd’hui. En ce sens, la discipline acquiert une pertinence sociale en se concentrant sur le local. Elle permet une analyse critique des déséquilibres territoriaux spécifiques (par exemple, les inégalités d’accès aux services, la concentration du pouvoir ou l’écart entre les zones densément peuplées et les zones rurales) et des dynamiques socio-environnementales (par exemple, l’impact du changement climatique sur l’agriculture, ou celui du tourisme sur le marché du logement et l’environnement). En fin de compte, la géographie met en œuvre des outils tels que l’aménagement du territoire et les stratégies de cohésion territoriale pour s’attaquer aux causes profondes de ces problèmes.

La mondialisation a accentué les déséquilibres territoriaux, rendant la géographie d’autant plus fondamentale pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

La géographie se trouve aujourd’hui à un carrefour. Dans les collèges européens, elle souffre d’un manque de stabilisation curriculaire, avec d’importantes disparités dans le nombre d’heures consacrées à la matière, son poids académique et le soutien institutionnel. Les candidatures pour des diplômes universitaires en géographie ont reculé dans certains pays, notamment ceux rattachés aux sciences sociales et humaines, entraînant une fragmentation de la discipline au sein des systèmes éducatifs publics et des établissements. Pourtant, la géographie est plus nécessaire que jamais pour relever les défis de notre époque : renforcer l’alphabétisation territoriale dotera les générations futures d’une compréhension des interactions entre les processus mondiaux et les réalités locales, leur permettant d’apporter des réponses aux enjeux contemporains.

L’essor de la géopolitique

Comprendre l’influence de la géographie sur les interactions politiques, c’est mettre à profit les facteurs géographiques pour atteindre des objectifs politiques. Cela a conduit à un accroissement de l’étude de la géopolitique, discipline apparue à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elle se concentre sur la façon dont l’emplacement d’un pays, ses ressources naturelles et son environnement influencent sa politique extérieure, ses décisions stratégiques et ses interactions internationales. La géopolitique est une grille d’analyse du monde moderne, où les États restent reliés les uns aux autres par la concurrence.

Mais si la géopolitique éclaire les dynamiques de pouvoir centrées sur l’État, la concurrence pour les ressources et les rivalités stratégiques, elle tend souvent à occulter et à minimiser des aspects cruciaux des réalités humaines et environnementales, tels que les expériences vécues par les populations, les impacts locaux des politiques globales et les injustices spatiales subtiles qui façonnent les paysages humains.

À rebours des approches réductionnistes centrées sur l’État, la géographie révèle les connexions complexes et multi-échelles entre les sociétés humaines et leurs environnements. Alors que la géopolitique analyse les frontières et les sphères d’influence du point de vue du pouvoir étatique et de la concurrence stratégique, la géographie montre leur dynamique, leur perméabilité et leur remodelage constant par les processus humains et naturels.

En adoptant une perspective intégratrice sur le territoire, la géographie met en évidence l’interdépendance et l’action d’acteurs variés au-delà de l’État, tels que les communautés locales et les organisations non gouvernementales environnementales (ONG environnementales), offrant ainsi une compréhension plus approfondie de la structure territoriale. Dans ce cadre, l’importance de réaffirmer le rôle de la géographie dans les institutions publiques et les systèmes éducatifs réside précisément dans sa capacité à dépasser une vision purement stratégique ou économique, en favorisant un engagement plus holistique, éthique et ancré dans notre planète et ses habitants. Elle incite à une compréhension plus profonde des dimensions spatiales du pouvoir et de l’inégalité, que la géopolitique néglige souvent.

La géographie encourage une compréhension plus profonde des dimensions spatiales du pouvoir et de l’inégalité, que la géopolitique néglige souvent.

Un outil pour répondre à la crise climatique

La manière dont la géographie est souvent enseignée dans les écoles — comme une discipline axée sur les caractères physiques des territoires — ne transmet pas son véritable esprit, celui d’une discipline dynamique et critique centrée sur l’interaction complexe entre les sociétés humaines et leurs environnements. À l’ère de l’information numérique disponible (et souvent peu fiable), les systèmes éducatifs devraient privilégier le passage de la mémorisation à l’esprit critique. L’enseignement de la géographie doit aussi s’orienter dans cette direction. Autrement dit, inverser le déclin de la discipline dans les systèmes éducatifs et les institutions publiques ne constitue pas une question de nostalgie, mais une nécessité urgente pour cultiver la compréhension territoriale et l’action face à l’urgence climatique.

La géographie offre le cadre conceptuel essentiel pour comprendre les implications spatiales de la transition verte et des stratégies d’adaptation au climat, en reliant les discussions politiques abstraites à des réalités tangibles. Elle aide à interpréter, par exemple, les interactions complexes entre les individus et leur lieu, comme dans l’analyse de l’érosion côtière aux Pays-Bas, les moteurs socio-économiques de la dévitalisation des zones rurales en Espagne, les schémas de pluies et d’inondations éclair en Allemagne, les défis des îlots de chaleur sur l’agglomération parisienne, les impacts du tourisme excessif sur les côtes croates et d’autres zones méditerranéennes, les évolutions des usages des sols dues à l’élevage intensif dans l’intérieur du Portugal ou de l’Espagne, ou encore la vulnérabilité aux incendies dans les régions les plus sèches d’Europe.

Les outils analytiques de la géographie permettent de comprendre et de répondre à une pluralité de réalités, à la fois de manière intégrée et locale. Par exemple, les technologies spatiales (par exemple, les SIG et la télédétection) servent à cartographier l’érosion côtière, les changements d’utilisation des sols ou le risque d’incendie; les analyses statistiques et démographiques identifient les moteurs socio-économiques de la dévitalisation rurale; la modélisation spatiale et les outils hydrologiques évaluent les schémas d’inondations éclair, et ainsi de suite. La géographie relie ces processus en reliant les phénomènes environnementaux et sociaux à travers de multiples niveaux spatiaux (local, régional, global) et secteurs (agriculture, aménagement urbain, gestion des risques de catastrophe). Elle aide aussi à comprendre l’interaction entre les problèmes locaux et mondiaux et propose des solutions à l’interdépendance environnementale et sociale.

Ces exemples démontrent que la connaissance géographique n’est pas qu’une théorie mais qu’elle est cruciale pour une action pratique et informée face au climat. Il en résulte que la transition écologique de l’Europe ne peut réussir sans des citoyens compatibles avec une culture géographique. Une compréhension actualisée de la géographie doit être au cœur des systèmes éducatifs, afin d’équiper les élèves pour analyser les conflits d’utilisation des sols, les risques environnementaux, les dynamiques d’urbanisation et les stratégies d’adaptation au climat.

La transition écologique de l’Europe ne peut réussir sans des citoyens géographiquement instruits.

La géographie dans l’éducation et les institutions publiques

L’importance de la géographie dans les programmes de l’enseignement secondaire en Europe varie d’un pays à l’autre. En Espagne, par exemple, elle est enseignée parallèlement à l’histoire dès les premières années du secondaire (jusqu’à la troisième année, soit entre 12 et 15 ans). En quatrième année, elle disparaît, pour réapparaître en seconde du lycée (pour les jeunes de 17 à 18 ans). Cela crée une lacune juste avant l’université.1 La Finlande, la Norvège et la Suède suivent un schéma curriculaire similaire. Toutefois, plusieurs agences d’État en Espagne s’emploient à renforcer le rôle de la géographie et de l’éducation au climat dans les futurs programmes scolaires.

Dans les lycées français, la géographie porte moins de poids en raison de son intégration dans le cadre plus large des sciences humaines, et elle est enseignée avec un regard plus global, comme c’est le cas en Irlande. En Allemagne, la géographie est une composante centrale du curriculum du secondaire, bien que dans Sekundarstufe II (11e à 13e années), elle soit proposée comme option. En Türkiye, l’enseignement de la géographie est repensé pour sa pertinence géopolitique et son rôle mondial. En Italie, cette matière a toujours reçu peu de reconnaissance, tant dans la société que dans l’éducation. Mais une commission ministérielle italienne travaille à améliorer son statut et sa reconnaissance.

Au-delà de la classe, les géographes jouent un rôle essentiel dans l’administration publique,2 concevant des plans urbains, gérant et protégeant les paysages, évaluant les impacts environnementaux, conseillant sur les politiques de mobilité et d’usage des sols, etc. Cependant, la reconnaissance institutionnelle reste limitée et certaines municipalités à travers l’Europe manquent de l’expertise territoriale nécessaire pour mettre en œuvre des politiques durables, privilégiant d’autres professions telles que les architectes et les ingénieurs pour ce type de tâche.

Plusieurs facteurs expliquent cela. Premièrement, une absence de clarté dans la définition du rôle peut engendrer une confusion sur les compétences et aptitudes spécifiques qui définissent un géographe professionnel ;3 deuxièmement, les géographes « entrent en concurrence » avec des professionnels qui disposent de cadres juridiques plus établis, ce qui complique leur perception comme experts dans des domaines partagés ; troisièmement, dans certains pays, il n’existe pas d’inscription professionnelle obligatoire ou de cadre réglementaire clair pour l’exercice professionnel de la géographie ; et quatrièmement, les géographes manquent de visibilité sur le marché du travail, en grande partie parce que les applications pratiques du savoir géographique — par exemple dans la logistique et l’emplacement géographique stratégique des activités, l’évaluation des impacts environnementaux et l’aménagement territorial et urbain — restent mal comprises par certains secteurs et institutions.

Si les géographes étaient intégrés à une équipe transdisciplinaire, ils permettraient de traiter efficacement les questions liées au savoir spatial. Cela aiderait à identifier où et pourquoi certains problèmes existent et à promouvoir des valeurs telles que la durabilité et la justice territoriale. Il ne fait aucun doute que si la valeur éducative se mesure par la pertinence sociale d’une discipline, alors la géographie offre clairement de grands bénéfices aux élèves qui l’étudient.

Pour permettre une transition verte significative dans l’Union européenne, l’expertise géographique est nécessaire dans les conseils locaux, au sein des équipes climatiques et dans les unités d’aménagement du territoire. Mais un changement culturel plus large est aussi indispensable, où le savoir fondé sur le lieu est aussi valorisé que les solutions économiques ou technologiques. La géographie est le maillon manquant entre les visions macro et l’action territoriale éclairée.

La géographie est le maillon manquant entre les visions macro et l’action territoriale éclairée.

Ce que nous perdons lorsque la géographie s’évanouit

Dans une Europe polarisée, confrontée au changement climatique et à des idéologies extrémistes, l’absence de culture géographique mène à des solutions simplistes et à des injustices territoriales. Sans alphanumérisme géographique, l’ignorance du vivant planétaire est encouragée. Nous risquons d’élaborer des politiques déconnectées des réalités vécues des personnes et des lieux, laissant les inégalités spatiales se développer sans contrôle et affaiblissant les fondements de la démocratie participative. Le déclin de cette discipline est à la fois symptôme et cause d’un dérapage politique plus vaste qui s’écarte de la responsabilité fondée sur le lieu.

Une démocratie devient vulnérable lorsqu’elle échoue à comprendre et à dialoguer avec les paysages que ses citoyennes et citoyens habitent — des paysages façonnés par l’interaction entre l’humain et la nature. Pour que les citoyennes et les citoyens puissent être autonomes, il est impératif que la géographie revienne à son statut de compétence civique fondamentale. Les autorités éducatives, y compris les écoles, ont le pouvoir de transformer cette dynamique, en se plaçant non seulement sur un modèle éducatif centré sur la productivité et les compétences techniques, mais aussi en renforçant la pensée critique, la culture — entendue comme l’appréciation du savoir, de la créativité et des valeurs humanistes — et l’environnement, à travers une conscience écologique et une responsabilité territoriale. C’est pourquoi il faut des professionnels dotés d’un savoir territorial et humaniste intégré, capables de former des citoyens à la fois conscients de leur environnement et engagés socialement. La géographie joue un rôle clé dans cette tâche: elle favorise la sensibilisation environnementale, l’empathie et la coopération sociale, et elle se révèle essentielle pour bâtir une société responsable et active. Pour cette raison, elle mérite d’être revalorisée comme discipline centrale dans l’éducation.

En résumé, l’apprentissage géographique doit aller au-delà de la simple description pour développer une analyse critique des interactions entre les dynamiques naturelles, socioculturelles et économiques. Cela permettra aux élèves et aux futurs professionnels d’analyser les effets des processus interrégionaux et d’explorer des solutions durables. Toutefois, la géographie est confrontée à des défis majeurs pour parvenir à cet objectif.

Pour réussir, elle doit avant tout renforcer sa présence dans les programmes du secondaire et du lycée, en promouvant une éducation géographique transformatrice qui intègre la pensée critique et la conscience territoriale, et qui fournisse aux élèves les compétences nécessaires dans leur vie sociale et professionnelle.

Deuxièmement, la géographie doit s’adapter et moderniser ses approches pédagogiques, en mettant en œuvre des méthodes actives et participatives (cartes interactives, études de cas locales et travaux sur le terrain) afin d’établir un lien avec l’environnement des élèves, incluant des questions et préoccupations territoriales quotidiennes telles que l’accès au logement, les transports publics, l’identité culturelle ou l’accès aux espaces verts. Le rôle professionnel des géographes doit aussi être reconnu, en renforçant leur présence dans des domaines clés tels que l’aménagement du territoire, la gestion des paysages, l’adaptation au climat, les mobilités et la gestion des ressources naturelles.

De plus, l’analyse territoriale doit être promue et ses impacts rendus visibles pour guider des politiques publiques durables fondées sur la connaissance géographique et répondre à des problématiques telles que le changement climatique, l’inégalité et la dégradation de l’environnement. Enfin, il faut construire des réseaux éducatifs et territoriaux à l’échelle européenne et internationale pour connecter des expériences pédagogiques, scientifiques et techniques innovantes visant la durabilité et la justice territoriale.


  1. de Miguel González, R. (2017). Spain. In: Muñiz Solari, O., Solem, M., Boehm, R. (eds) Learning Progressions in Geography Education. International Perspectives on Geographical Education. Springer, Cham. ↩︎
  2. Manuz Santiago, I. (2011) La ordenación del territorio en la administración autonómica. Aportaciones de los geógrafos. In: V. Gonzálvez Pérez et A. Marco Molina (eds). Geografía. Retos ambientales y territoriales, (pp.225-231). Universidad de Alicante. ↩︎
  3. Pellicer, F. (2011) El geógrafo, versátil frente a la incertidumbre. In: V. Gonzálvez Pérez et A. Marco Molina (eds). Geografía. Retos ambientales y territoriales, (pp. 233-241). Universidad de Alicante. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.