Dominique Barthier

Europe

Interroger la centralité du travail — Entretien avec André Gorz

André Gorz, figure majeure de l’écologie politique, doit sa notoriété en grande partie à sa critique radicale du travail. Son appel à « sortir du travail », bien que sûrement utopique, nous offre une occasion de réfléchir à ce qu’implique l’idée de travail et à la place prépondérante que nous accordons à celui-ci.

Depuis toujours, pour subvenir à nos besoins, nous avons dû nous engager avec notre milieu. Le travail est donc souvent perçu comme l’essence même de l’humanité, comme quelque chose d’existant partout et à travers le monde. Toutefois, pour appréhender les transformations actuelles du travail et entrevoir son avenir, il est préférable d’en comprendre le sens moderne, tel que nous y invite Gorz.

L’invention du travail et la domination de la rationalité économique

Dans l’histoire humaine, nos sociétés occidentales ne se sont imposées sur le plan du travail que pendant une période relativement récente. Nos besoins primaires étaient autrefois satisfaits par une production autosuffisante au sein de la famille et de la communauté villageoise, qui n’avait pas de valeur économique et n’était pas échangée. Dans l’ouvrage fondateur The Protestant Ethic and the Spirit of Capitalism, Max Weber soutient qu’avant la fin du XIXe siècle, le travail nécessaire à la production matérielle continuait majoritairement à suivre les usages de l’économie domestique. Le travail n’était pas simplement un moyen de gagner sa vie mais faisait partie intégrante d’un mode de vie vivant, gouverné par des traditions qui échappaient à la rationalité économique. Le paysan des sociétés pré-capitalistes, l’artisan, l’employé domestique – tous ceux qui assurent leur subsistance par leurs propres moyens de production – avaient la capacité de réguler l’intensité et la durée de leur travail selon leurs besoins. Or, avec l’avènement du capitalisme, le lien direct entre production et consommation s’est dissous. Nous avons perdu le contrôle sur les deux et nous sommes devenus des travailleurs-salariés-consommateurs. Exposés aux puissantes stratégies publicitaires qui alimentent notre spirale sans fin de besoins et de désirs, nous dépendons fondamentalement de nos salaires.

À mesure que la production et la consommation de marché prennent de l’ampleur, les tâches exercées dans l’espace public sont devenues des services mesurables et rémunérés, puisqu’elles ont acquis une valeur d’échange. C’est là la naissance du travail en général, ou de ce que Marx qualifiait d’« effort abstrait » (ou travail abstrait). Le capitalisme a ainsi « inventé » le travail au sens moderne du mot, celui de l’« emploi », en séparant celui-ci de la sphère de la vie où les activités humaines et les relations ne sont soumises ni aux valeurs productivistes ni aux règles de l’échange marchand. Le travail salarié – le même travail qui a subi, à des degrés divers selon les pays européens, une soi-disant « crise du chômage » depuis plus de quarante ans – est bien une construction sociale. Ce n’est pas la nature d’une tâche qui en fait du travail, ni une activité « hétéonomique » comme Gorz qualifierait, mais son intégration dans la sphère marchande. Que l’activité de cuisine, par exemple, soit du travail ou non dépend de la rémunération de cette activité. Avec l’élargissement de la rationalité marchande, un nombre toujours croissant de professions est devenu considéré comme du travail.

Cet article est tiré de l’édition papier

Work on the Horizon: Tracking Employment’s Transformation in Europe

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Rendre le travail moins central

Reprenons le travail salarié dans son ensemble. Avec la mondialisation et l’accroissement de la division du travail qu’elle implique, le travail sous forme d’emploi devient incontestablement plus répandu dans le monde. Il concerne un nombre croissant d’activités humaines et constitue pour la plupart des personnes une condition nécessaire à leur survie. Toutefois, l’augmentation du nombre d’emplois rémunérés, conjuguée à l’essor d’une classe moyenne dans les économies émergentes, ne doit pas nous faire oublier le traumatisme vécu par une grande partie des populations, d’abord confrontées à la déruralisation puis à la prolétarianisation accompagnée de formes d’urbanisation dégradées. Le caractère structurel d’un taux de chômage mondial qui oscille entre environ 5,5 et 6 % depuis plus d’une décennie ne peut être ignoré, pas plus que la part significative des emplois décrits, euphétiquement, comme « vulnérables ». Même si les débats sur l’impact du numérique sur le travail font rage, il est raisonnable de remettre en question le modèle d’emploi en tant que forme d’organisation sociale.

Pour les travailleurs européens, le travail devient aussi de plus en plus inéluctable à mesure que la vie quotidienne est rationalisée selon sa logique. Paradoxalement, alors que les postes exigent un investissement personnel croissant tandis que le temps de travail rémunéré diminue, le temps effectivement passé à travailler augmente souvent. La technologie numérique, par exemple, permet d’être consulté et de travailler en dehors du bureau. De plus, le travail demeure porteur de droits et de statut, ainsi que d’identité et d’intégration. Nous continuons de vivre dans une culture du travail. Cependant, l’emploi perd progressivement ses protections légales et se caractérise par la précarité et une discontinuité croissantes, au point que sa place centrale dans nos vies se replie rapidement. L’emploi remplit avec de plus en plus de difficultés ses fonctions structurelles, identifiées par une étude majeure de 1930 sur les chômeurs de Marienthal en Autriche, menée par l’équipe de la sociologue Marie Jahoda. Parmi ces fonctions figurent une expérience partagée et un temps structuré objectif, ainsi qu’une activité régulière. Gorz l’exprime de manière lyrique dans Réclamer le travail: au-delà de la société fondée sur le salaire (1999) : « Le travail ne conserve désormais qu’une centralité fantôme: fantôme au sens d’un membre fantôme dont l’amputé pourrait encore ressentir la douleur. Nous sommes une société du travail fantôme, survivant spectaculairement à l’extinction de ce travail par le biais d’invocations obsessionnelles et réactives de ceux qui continuent à voir la société fondée sur le travail comme la seule société possible et qui ne peuvent imaginer aucun autre avenir que le retour au passé. »

Pour les travailleurs européens, le travail devient aussi de plus en plus inéluctable à mesure que la vie quotidienne est rationalisée selon sa logique

Les tendances actuelles – tant au niveau mondial qu’européen – montrent à quel point ce modèle d’emploi est épuisé et appellent à un changement de paradigme. Il ne s’agit pas seulement de le dépasser, mais bien de le transcender. Insistons encore sur ce point: la principale source d’identité sociale aujourd’hui demeure l’emploi rémunéré, et non le travail dans son sens anthropologique. En d’autres termes, l’intégration sociale ne dépend pas de l’emploi rémunéré, qui assume aujourd’hui cette fonction en tant que forme historiquement déterminée d’intégration dans notre société. Ne nous trompons pas: ce n’est pas le vecteur inévitable des fonctions d’identification et d’expression individuelle et collective. À présent, la place centrale du travail dans nos vies fonctionne comme une stratégie de domination: l’impératif de se considérer comme une marchandise en quête d’un acheteur. Dans ce cadre, il serait logique de faciliter l’identification et l’expression dans des activités quotidiennes alternatives, moins prescrites.

Critiquer le slogan de la croissance, remettre en cause l’emploi comme modèle d’organisation sociale, favoriser l’épanouissement des individus par le développement d’activités autodéterminées, exiger une réduction du temps consacré à un travail hétéonomique – toutes ces injonctions sont liées de manière indissoluble. Alors même que des individus atomisés des villes modernes, manquant de temps, d’espace et d’autres ressources, se voient de plus en plus soutenus par l’État et le marché – et en demandent souvent eux-mêmes l’appui – la « société civile », entendue comme le tissu social de relations de coopération et d’entraide volontairement établies sans médiation institutionnelle, se délite. Or l’autonomie n’est pas seulement un besoin privé mais aussi un objectif collectif: celui de produire des communautés dans lesquelles les rapports sociaux ne seraient pas dominés essentiellement par des logiques marchandes.

Pour une réelle politique du temps

Face à cette centralité fantomatique du travail, la réponse de Gorz, préconisée d’abord et avant tout au niveau européen, à la nécessité de fixer des limites à la marchandisation du monde, s’articule autour de trois axes: un revenu garanti pour tous, découplé de l’emploi ou, selon l’expression de Gorz, un « revenu pour vivre »; des politiques délibérées visant à réduire le temps de travail; et des mesures pour étendre et élargir les espaces dédiés aux activités autonomes et non marchandes. Le regain actuel des débats sur l’introduction d’un revenu garanti est bienvenu, mais le traiter isolément des autres politiques – sociales, urbaines, éducatives – ne garantit en aucune manière qu’il constitue une solution émancipatrice. Bien que les propositions de création de « jobs verts » (restaurer la nature et la cohésion sociale et répondre à des besoins plutôt qu’à des impératifs commerciaux) soient à saluer, il demeure nécessaire d’établir une vraie politique du temps qui ne se limite pas à réduire le chômage. Surtout, la défense coûte que coûte de l’idéologie du travail pour le travail et de l’éthique du travail résulte d’un choix politique éminemment déterminant. Or, la politique doit aller au-delà de la politique des emplois.

la défense coûte que coûte de l’idéologie du travail pour le travail et de l’éthique du travail est le fruit d’un choix politique éminemment déterminant

À la suite de mai 1968, on tenta de « changer la vie » avec le soutien d’un mouvement syndical libéré de son identification totale au monde du travail, comme la Confédération française démocratique du travail l’était dans les années 1970 – une impulsion ensuite étouffée par quarante années de néolibéralisme et de « crise ». À une époque où le travail pèse de plus en plus lourdement sur l’existence, les écrits de Gorz restent précieux. Ils nous invitent à repenser différemment la fonction et la signification du travail et, plus largement, à « dééconomiser » notre manière de penser. Cela représentera un défi considérable, car le mouvement ouvrier a engagé une critique du capitalisme en partant du travail, ses intellectuels et militants ayant été largement absorbés par le culte de la production et du travail. Gorz, quant à lui, nous invita à promouvoir une société de temps libéré, une Kulturgesellschaft (« société de la culture ») comme l’appelait la gauche allemande, largement en avance sur ces questions dans les années 1990, en opposition à notre « société du travail » ou à notre « Arbeitsgesellschaft ».

Aujourd’hui, toutefois, avec quelques jeunes universitaires britanniques qui adoptent le mot d’ordre autonomie et, plus généralement avec le débat post-travail, nous assistons aux premiers signes d’une discussion critique visant à sortir la gauche de son sommeil sur la question du travail. Si ce processus de remise en question a réussi à s’imposer au Royaume-Uni et s’est étendu plus loin encore vers l’Atlantique (où les politiques économiques et sociales ne sont pas réputées pour leur caractère progressiste), alors il n’y a aucune raison de désespérer pour le reste de l’Europe. Dans ce contexte, les écologistes ont une mission claire: proposer des propositions novatrices qui rompent avec le consensus.

Notes

[1] OIT: Le chômage et les déficits de travail décent devraient rester élevés en 2018. bit.ly/2GN4Y1h

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.