Ce que la France a traversé ces derniers mois ressemble à une montagne russe politique: après des élections européennes qui ont donné de la voix à l’extrême droite et mis à mal nombre d’adversaires, la gauche a surpris les sondages et a constitué le plus important bloc au niveau national. Malgré ces résultats, les progressistes français se trouvent aujourd’hui dans une position plus fragile que jamais, en grande partie en raison d’un fossé qui s’élargit entre les responsables politiques et leurs électeurs. Entretien avec Nora Hamadi.
Edouard Gaudot: La France a vécu ces dernières semaines une séquence politique particulièrement intense et dramatique, marquée par la victoire éclatante de l’extrême droite lors des européennes, puis une dissolution surprise et deux tours de législatives précipités, sous la menace d’une majorité absolue pour le RN mais qui s’est finalement soldée par une victoire relative de la coalition de gauche et un paysage parlementaire tripartite et équilibré. Avec ton regard, à la fois journaliste et éditorialiste, engagé sur les questions européennes et sociales, quelle lecture en tires-tu et quels enseignements en retires ?
Nora Hamadi: Une grande confusion. J’observe aussi une rupture entre les espaces politiques et médiatiques et la réalité terrain, celle des Français et de leurs préoccupations. Dans le bruit des plateaux, ne résonnent que les logiques partisanes, les coalitions et les calculs de stratégie interne. Quelques propositions programmatique émergent, mais elles sont noyées dans des polémiques sensationnelles, notamment autour du chiffrage des propositions du NFP.
Je perçois, sans moquerie ni dédain, un certain manque d’outils politiques et institutionnels chez le grand public qui peine à lire les séquences: pourquoi un vote en Europe mènerait-il à une dissolution et à des élections législatives anticipées ? D’ailleurs, de nombreux éditorialistes et commentateurs n’ont pas saisi l’ampleur des choix d’Emmanuel Macron. Sur le terrain, j’ai rencontré beaucoup de gens désorientés qui réclamaient des explications. Si je compare avec les plateaux où j’interviens, composés d’éditorialistes prisonniers de leurs propres logiques de traitement des disputes internes et des rapports de force entre partis, je suis frappée par l’écart sidéral entre les citoyennes et citoyens et la sphère politico-médiatique.
Cette rupture a engendré un bruit de fond, une écume toxique, qui alimente encore davantage le discrédit et le rejet d’une classe politique perçue comme uniquement affairée à la bataille des postes plutôt qu’aux intérêts de la population.
Pourtant, les Français se sont mobilisés face à cette séquence dramatique…
Oui, et c’est ce qui est particulièrement notable. En réalité, tout ce que les responsables politiques et les médias n’ont pas vraiment réussi à faire, a été accompli ailleurs, grâce à un travail soutenu des structures de la société civile organisée et des acteurs citoyens, dans les quartiers populaires comme ailleurs: des fronts antiracistes, des mobilisations autour du vote, des prises de parole publiques. J’ai vu des structures improvisées se monter en quelques jours, à partir de chaînes WhatsApp, pour organiser des tractages, du porte-à-porte, répondre à l’urgence de l’incendie qui menaçait. Cet effort pédagogique a eu un impact plus fort. C’est la société civile qui a montré la plus grande responsabilité face à ces enjeux. Rien à voir avec les joutes mesquines des chefs de partis qui refusaient de « choisir entre les extrêmes » ou d’indiquer la direction du vote.
Ainsi, on a entendu sur le terrain des gens qui se disaient, « non, moi je ne veux pas choisir entre la peste et le choléra ». Cette formule a fonctionné assez bien. Tout comme la question de savoir si le RN est « vraiment d’extrême droite ». Cela expose aussi une tendance à la dépolitisation générale, où la dimension communicationnelle et marketing écrase le fond du débat.
Tu pointes ici une faillite dramatique des médias dans leur rôle d’intermédiaires et de médiateurs politiques. On entend souvent d’ailleurs que les médias ont joué un rôle direct dans la montée de l’extrême droite en France. Jusqu’où cette évaluation est-elle exacte selon toi ?
Il faut préciser que moi, je collabore aussi bien avec des médias culturels ou « intellos », plutôt alignés sur des sensibilités progressistes, qu’avec des médias au spectre large comme BFM, pris dans l’économie de l’attention et les logiques d’audience. Là où l’information n’est plus hiérarchisée, où l’actualité qui vient d’arriver devient l’essentiel, on assiste à des feuilletons, à des récits et à des cliffhangers: la politique devient une téléréalité centrée sur les échanges de propos, les tweets et les réactions d’indignation, parfois calculées. Dans ce cadre, le Rassemblement national, fort de ses 10 à 12 millions d’électeurs et de spectateurs potentiels, occupe une place centrale. À tel point que, à partir du mois de mai, certains éditorialistes et communicants, recrutés sur les plateaux comme des journalistes, étaient même rémunérés comme consultants. Autrement dit, d’anciens conseillers ou communicants du RN étaient présents quotidiennement sur les plateaux, payés par de grandes chaînes d’info en continu.
On observe clairement un lien direct, qui dépasse largement la sphère des seuls groupes médiatiques comme Bolloré, dans la banalisation du discours d’extrême droite. Cette parole, raciste et xénophobe, occupe les plateaux parce qu’on estime qu’on ne peut pas « négliger 11 millions de Français ». C’est un cercle vicieux entretenu par ces médias qui jouent un rôle majeur dans une concurrence exacerbée par l’économie de l’attention.
Des enquêtes le démontrent, et ce sont des éléments que l’on m’a aussi confiés en interne: des directives pour les rédacteurs en chef et les programmateurs visant à accorder une place privilégiée aux éditorialistes et invités d’extrême droite. Cela donne des plateaux extrêmement déséquilibrés où je me retrouve souvent seule, identifiée politiquement comme gauche et « populaire ».
C’est aussi ce qui me distingue: je couvre le terrain et je relate ce que je vois. Mais le dispositif médiatique fonctionne selon des logiques d’assignations et de postures, avec des plateaux qui nourrissent la polarisation et une culture du clash correspondant au modèle économique: le spectacle politique. Poussées par des journalistes qui, parfois, manquent de culture politique ou de rigueur pour poser des questions solides ou se distancer des slogans diffusés par les partis. Tout cela est déconnecté du vécu des gens. C’est quelque chose qui me met en colère et qui m’inquiète politiquement.
Outre le rôle des médias, selon toi, la montée de l’extrême droite en France peut-elle être imputée au bilan de ce septennat macroniste ? Et si oui, pourquoi ?
En réalité, le cœur du problème est la façon dont le pouvoir est exercé. Dès 2017, alors qu’il est élu face à Marine Le Pen, l’un des premiers objectif proclamé par Emmanuel Macron est de « faire baisser l’extrême droite ». Mais très vite, il s’enferme dans un schéma manichéen et dangereux, parfaitement illustré par les européennes de 2019: des nationalistes contre des progressistes. J’avais d’ailleurs écrit sur le risque de ce duel, car il s’agit en réalité de deux faces d’une même pièce: les progressistes seraient perçus comme un seul camp, l’Europe et le progrès étant identifiés à Macron, et ceux qui s’opposent seraient forcément des nationalistes, des populistes, des gens dangereux. Il a donc fait de Marine Le Pen sa principale opposante, ce qui s’est confirmé en 2022, avec son groupe de 89 députés à l’Assemblée.
Ainsi, par sa posture politique et ses choix tactiques, Macron a renforcé le RN comme seule alternative crédible. De plus, sur les conseils de proches, il l’a alimenté par des triangulations sur des questions mémorielles ou sur la loi immigration, votée avec le RN, de façon évidente.
Sa gestion du dialogue social a aussi été catastrophique. La gestion des Gilets jaunes et la réforme des retraites n’ont pas tant renforcé le RN que généré une haine envers Macron et son camp. Le RN a su capitaliser sur cette colère.
C’est aussi une des erreurs de la gauche, qui n’a plus su s’adresser aux classes populaires et n’a pas su canaliser ces colères.
Dans les équilibres actuels, on voit se cristalliser deux blocs et l’émergence d’un troisième: le Nouveau Front Populaire. Dans un système qui pénalise la désunion, cette alliance a réussi à obtenir une majorité relative. À la surprise générale, on observe donc le retour de la gauche dans le jeu. Premier point: de quelle gauche s’agit-il ? Et, ensuite, qu’est-ce que cela révèle des aspirations des Français ?
Quelle gauche ? C’est une question plus complexe qu’elle n’en a l’air. Il y a bien un peuple de gauche, mais il y a aussi eu un « front républicain » pour faire barrage à l’extrême droite au pouvoir. Je n’arrive pas à dire exactement quelle gauche a gagné. Car dans cette alliance, il y a plusieurs gauches qui s’adressent à des segments différents de la société. Grâce aux bons résultats des européennes, on assiste au retour des sociaux-démocrates pragmatiques et de leurs vieux caciques – on peut le voir avec le retour de François Hollande à l’Assemblée. La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon tente surtout de parler aux classes populaires, mais ce sont surtout les jeunes, les étudiants et les habitants des quartiers qui les suivent. Les Verts, honnêtement, semblent s’adresser à un microcosme urbain diplômé et peu à peu déconnecté des réalités plus larges.
L’urgence électorale et politique a permis une alliance dont le cœur n’était pas le fond – car il existe un accord sur la plupart des sujets essentiels de justice sociale, d’environnement, de redistribution, d’anti-racisme, d’égalité des droits… Sur les valeurs et les enjeux, les gauche se tiennent globalement. En revanche, elles divergent sur la méthode et la stratégie. Ces formations ne parlent pas au même public et elles peinent à bâtir une base électorale élargie. Résultat, même en additionnant toutes leurs forces, y compris les plus modestes, elles restent autour de 30 %. La France n’a jamais été aussi à droite et le bloc de gauche n’a jamais été aussi faible.
Justement, tu as employé des mots très durs dans plusieurs échanges médiatiques récents, autant envers certaines figures que envers la gauche en général. Pourrais-tu revenir sur les critiques que tu adressais à « cette gauche-là » dont tu te présentais comme porte-voix ?
C’est d’abord une expression de colère, parce que la gauche a en grande partie abandonné sa base électorale, celle des classes populaires et d’une partie des petites classes moyennes. Elle a adhéré à la métropolisation, à la mondialisation, et accepté d’abandonner une partie des citoyens sur l’autel du pragmatisme économique… Le symbole de cette rupture est Lionel Jospin, qui affirmait en 2001 que « l’État ne peut pas tout ».
Les Verts, pour être honnête, je ne sais pas vraiment à qui ils parlent, si ce n’est à un microcosme urbain diplômé.
Concrètement, comment cela se traduit-il dans les politiques publiques ?
Concrètement, cela se répercute par des choix qui abandonneraient certains territoires ou certaines prestations publiques, notamment en matière d’éducation populaire, de jeunesse et d’accès à la culture. Certes, il y a des contraintes budgétaires, surtout à partir de 2007, mais la gauche qui détenait des régions et des départements a choisi des priorités différentes, qui ne répondent plus aux besoins actuels. Ces choix-là, on les paie aujourd’hui.
Quand on parle d’abandon, c’est littéral: c’est aussi mutuel, car c’est le moment où les quartiers populaires se tournent vers l’abstention. Cela favorise une logique clientéliste: des politiques publiques qui ciblent principalement l’électorat des retraités, des actifs âgés et des conscients, qui votent. On finit par écarter ceux auxquels il faudrait s’adresser.
Donc oui, on peut en vouloir à la gauche, mais aussi aux syndicats et aux corps intermédiaires qui ont cessé d’assurer leur rôle: les espaces d’intermédiation se sont réduits à peau de chagrin. Bien sûr, il existe des explications externes, mais l’affaiblissement des lieux de médiation, de représentation et de socialisation politique est général. Or ces espaces, qui étaient souvent à gauche et progressistes, tels que les grandes maisons d’éducation populaire, la Ligue de l’enseignement, les centres Léo-Lagrange, les CEMEA (dispositif d’éducation populaire)… ont vu leurs activités se réduire. On a réduit le travail de lien direct qui formait la citoyenneté. Des territoires entiers ont vu leurs structures disparaître, faute de moyens. Je pense à ma ville d’enfance: située à quelques kilomètres de Paris, elle souffre d’un désert médical et de l’érosion des institutions auxquelles j’ai bénéficié auparavant.
Ces structures qui créaient du lien social, du collectif et de l’éducation à la citoyenneté ont été réduites à portion congrue. Derrière cela, on observe un sentiment d’isolement et de désaffiliation pour une grande partie des électeurs. C’est aussi cela qui explique l’explosion de l’abstention. On peut se réjouir des chiffres de participation, mais en réalité, un électeur sur trois reste silencieux: environ 16 millions de personnes qui ne prennent pas la parole.
Un exemple emblématique de ce décrochage de la gauche, ce sont les Gilets jaunes. La manière dont la gauche a méprisé puis ignoré ce puissant mouvement social dans ses premières semaines montre à quel point le personnel politique qui la compose est déconnecté du terrain, et explique l’espace restreint qu’elle occupe aujourd’hui. Pour beaucoup, ils n’ont plus vraiment de liens avec les espaces militants, sauf par des actions ponctuelles liées, par exemple, à des mouvements écologistes comme Extinction Rebellion ou Les Soulèvements de la Terre, lorsque l’on participe à des manifestations contre les mégabassines. Or cette relation plus informelle, qui permettait de rallier des militants, d’être en lien avec la société civile et de maintenir un réseau politique vivant, s’est fracturée. D’ailleurs, les Gilets jaunes ont émergé en dehors de toute représentation, via une pétition.
Pourtant, dans les premières semaines, la grille de lecture majoritaire des responsables politiques de gauche voyait ce mouvement comme une force factice, proto-fasciste et raciste, voulant protéger leur voiture en périphérie urbaine. À quel niveau de décalage par rapport au terrain peut-on être ? Le personnel politique de gauche a nié la possibilité même d’un propos politique chez ces mobilisés, parce qu’ils n’étaient pas formatés pour être appréhendés par Sciences Po ou ENA ?
Lorsque j’ai exprimé publiquement ma colère face aux renoncements de la gauche, c’était pour rappeler ses devoirs envers les classes populaires, les plus modestes et les minorités, ces publics sacrifiés par des renoncements successifs. Et pour dénoncer leur déconnexion: ils ne savent plus représenter ces couches-là, trop enfermés dans leurs cercles urbains, diplômés, etc.
On voit bien que les candidats issus justement de ces milieux se dirigeaient davantage vers le Rassemblement National.
Et oui. Bien sûr, LFI a tenté quelques avancées, mais dans une logique d’assignation territoriale et culturelle, ce qui est tout aussi risqué. C’est aussi le point que je voulais souligner dans le débat: les classes et les quartiers populaires méritent mieux que des formes d’assignation qui les incitent à voter seulement parce qu’on invoque une solidarité naturelle sur le Proche-Orient-Gaza, ou pour des raisons liées à leur pratique religieuse supposée, alors qu’avant tout ils restent des classes populaires. Aujourd’hui, dans ces quartiers populaires où je passe énormément de temps, les primo-arrivants et leurs enfants viennent désormais en grande partie d’Asie du Sud et d’Afrique subsaharienne, et la diversité est poussée par les catholiques et les évangéliques qui les habitent. Peut-on vraiment réduire cette diversité et la réduire à des caricatures ?
En clair, la gauche serait victime d’une sociologie double: sa propre sociologie et ses représentations, ses fantasmes ou ses préjugés sociologiques ?
Tout à fait. On est face à une double déconnexion. Il existe aussi une erreur d’interprétation liée à une tripartition simplifiée entre « métropole », « rural » et « périurbain ». Même dans ces cadres, il subsiste des poches de pauvreté importantes. Dans une ville moyenne comme Laval, en Mayenne, ou Guéret, dans la Creuse, certains quartiers prioritaires se trouvent au cœur même des centres-villes anciens. Il faut sortir de ces schémas figés qui veulent tracer une carte politique à partir d’un triptyque territorial. Nous avons aussi nos « white trash », ces Français blancs pauvres méprisés, dans le Nord, l’Aisne ou l’arrière-pays du Sud-Est, qui deviennent des bastions RN. Le réel échappe largement à ces lectures réductrices.
Concernant les Verts, il y a eu un paradoxe marquant dans cette séquence. Pourrais-tu nous donner en quelques mots ta vision de leur échec aux européennes et de leur redressement sur le plan national ?
Merci au Nouveau Front Populaire, finalement. Le point fort des écologistes français, c’est d’avoir su s’inscrire dans une dynamique de coalition.
C’est ce qui les sauve. Pour Marine Tondelier, leur secrétaire nationale, le fait de s’engager dès le soir de la dissolution dans les négociations autour du Nouveau Front Populaire montre qu’elle est consciente de l’enjeu: le rapport de forces leur est défavorable, et se regrouper était sans doute leur meilleure opportunité pour préserver leurs troupes.
Revenons sur l’échec retentissant des européennes, cet échec « leur élection » où ils ont enregistré l’un des plus mauvais scores depuis 1994. En dehors de la concurrence, comment juges-tu cet effondrement total ?
Il y a, d’un côté, la difficulté même de la campagne, dans un contexte où la progression du RN complique tout, et de l’autre, des choix de campagne qui semblent déconnectés de la réalité. J’y ai vu un exemple typique de déconnexion: le lancement avec des happenings et des danses, des signes d’une campagne hors-sol qui ne s’adresse pas au grand public. Elle ne parvient pas à décolle et à franchir « le mur du son », elle reste invisible. La crise agricole a été un moment majeur où Marine Tondelier a gagné ma considération, car elle s’est montré prête à élargir et à adopter une écologie populaire. Mais aura-t-elle les moyens de le faire ?
Il faut d’urgence conduire l’écologie politique vers un virage populaire: c’était déjà le réflexe d’un courant comme la Zone d’Ecologie Populaire, au sein des Verts, à la fin des années 2000, qui pensait aux personnes vivant sous une sobriété imposée, les classes populaires, et qui étaient en première ligne face aux dégradations de l’environnement: eau, air, alimentation, bruit, énergie coûteuse, passoires énergétiques…
Il est urgent de faire prendre un virage populaire à l’écologie politique.
Je suis convaincue que si les Verts n’avaient pas une sociologie particulière et s’ils pouvaient penser leurs pratiques à l’aune des premiers concernés, ils pourraient devenir la première force politique du pays, compte tenu des enjeux. Pour cela, il faut de l’humilité et une façon de parler au public qui soit extrêmement claire et accessible. Il faut accompagner les transformations sociales et culturelles, comme la réduction de la consommation de viande ou la réduction de l’usage de la voiture, en les aidant à comprendre et à politiser leurs propres pratiques.
Pour conclure, replacons la France dans un cadre européen plus large. Avec une extrême droite conquérante, franchissant les portes du pouvoir, que cela révèle-t-il sur la France et l’Europe ? Pouvons-nous échapper à cette dynamique ? Quels leviers devons-nous activer face à l’extrême droite qui gagne du terrain en Europe ?
Un seul mot d’ordre: « délivrer ». Le mouvement ne se limite pas à l’échelle européenne, il est mondial. On assiste à un retour des rapports de force bruts, à une brutalisation quasi masculine de la vie publique. La Ve République elle-même illustre cette tendance: le consensus est vécu comme une faiblesse.
Un changement de régime est nécessaire. À mes yeux, nous sommes dans une impasse de la Cinquième République. Cela fait des années que l’on évoque l’introduction de la proportionnelle, et on n’a toujours pas franchi le pas. À l’image des revendications des Gilets jaunes et du RIC, il existe un appel à un partage du pouvoir, à une remédiation et à une participation plus réelle. Ce n’est plus le temps d’un système où il suffit de convoquer les citoyens tous les cinq ans. Il faut un moyen d’expression plus régulier, plus transparent, pour être entendu et écouté.
En ce qui concerne l’Europe: il faut cesser d’avoir une Europe à demi-ouverte ou partielle. On a instauré la libre circulation des capitaux, des personnes et des marchandises, mais ce « grand marché » exige aussi la protection des Européens et de leurs valeurs. On n’a pas suffisamment protégé ceux qui constituent la force vive de ce continent, les individus, et on les a mis en concurrence avec leurs voisins et le reste du monde, avec ce dogme libertarien du « there is no alternative », face à une dérégulation morbide et mortifère. La libéralisation sans profondeur a un coût politique aujourd’hui.
La peur du déclin, ce sentiment de déclassement, traverse tout le continent. Ce ressenti d’un horizon bouché où l’avenir de nos enfants et petits-enfants semble plus sombre que le nôtre, il faut l’intégrer en politique désormais. La politique n’est pas seulement affaire de chiffres et de finances publiques: elle doit aussi offrir une sécurité réelle – sociale, alimentaire, écologique et environnementale…
C’est en se sentant en sécurité face à l’avenir que l’on peut s’autoriser à rêver d’un avenir meilleur.
