Dominique Barthier

Europe

La métapolitique et la bataille pour l’avenir de l’Europe

Des forces d’extrême droite en Europe ont su s’emparer de la notion d’Antonio Gramsci selon laquelle le pouvoir politique se gagne avant tout par le façonnement des récits culturels. Si la gauche progressiste veut prendre part au débat, elle doit lutter pour gagner le « climat d’opinion » bien avant même que les sièges au parlement ne soient mis en jeu.

En janvier 2024, près de 200 000 manifestants ont envahi les rues de Hambourg, leurs voix s’unissant autour du slogan Nie wieder ist jetzt (« Never again is now »). S’adressant à la foule, le maire de Hambourg, Peter Tschentscher, a déclaré : « Nous n’autoriserons pas que notre pays et notre démocratie soient détruits une seconde fois après 1945. » Si les responsables politiques centristes en Allemagne avertissent souvent des dangers de l’extrême droite, cette mobilisation portait une urgence nouvelle. Quelques semaines plus tôt, il avait été révélé que des dirigeants du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) avaient tenu une réunion secrète pour discuter d’un plan horrifiant : des déportations massives non seulement d’immigrés en situation irrégulière mais aussi de citoyens allemands issus de l’immigration jugés insuffisamment assimilés.

Cette rencontre clandestine s’est déroulée dans un hôtel-résidence proche de Potsdam, à une distance saisissante du lieu où, il y a plus de 80 ans, des officiers nazis avaient élaboré la « Solution finale ». Mais ces stratèges d’extrême droite savaient qu’ils ne pouvaient pas proposer directement leur plan, car il était jugé extrême ; ils devaient d’abord modifier le Meinungsklima, le « climat d’opinion », afin de rendre de telles mesures acceptables.

Parmi les architectes de cette stratégie figurait Martin Sellner, un néofasciste idéologue et « influencer » autrichien de 35 ans, très élégant dans son costume. Au cours de la réunion, Sellner affirmait avec clarté la nécessité de créer d’abord ce qu’il appelait un « pouvoir métapolitique » pour préparer le terrain à leur programme extrême. Il savait que, avant que le public ne puisse être convaincu d’accepter l’idée de la « rémigration » – un objectif aussi fort dans le discours américain des partisans d’expulsions massives que des liens avec l’establishment politique – il fallait d’abord modifier les normes et les perceptions sociales. La fuite de ces discussions vers les médias a perturbé cette stratégie, révélant leurs intentions avant que le grand public puisse être suffisamment préparé à les accepter.

La « métapolitique » est un terme qui remonte aux idées de l’intellectuel marxiste italien Antonio Gramsci. Quand il était emprisonné en 1926, les chemises noires de Mussolini solidifiaient leur emprise sur l’Italie. L’ascension fulgurante et brutale de Mussolini avait laissé Gramsci face à une question cruciale : comment avait-il été possible que le fascisme, enraciné dans la violence et l’autoritarisme, parvienne à capturer les cœurs et les esprits du peuple italien, éclipsant les idéaux communistes qu’il et ses camarades avaient défendus ?

Dans ses écrits en prison, Gramsci théorisait que le pouvoir politique durable se bâtit sur l’influence culturelle plutôt que sur la force brute. Pour obtenir un pouvoir durable, pensait-il, un mouvement doit d’abord transformer les récits culturels, façonner ce que la société considère comme « le sens commun » bien avant que le pouvoir politique soit mis au défi.

Dans une tournure amère de l’histoire, ces idées – conçues comme des outils de résistance contre le fascisme – ont été détournées par l’extrême droite actuelle pour populariser des politiques que nous associons aux régimes d’Hitler et de Mussolini. Malgré les protestations massives contre leur plan de « rémigration », l’extrême droite allemande poursuit son ascension implacable. En septembre, l’AfD est devenue le plus grand parti de l’État fédéral de Thuringe dans l’Est de l’Allemagne – le premier État où les nazis entrèrent au gouvernement dans les années 1930. Comme l’a fait l’extrême droite, la gauche progressiste aussi doit dépoussiérer les notes de Gramsci et adapter ses enseignements à notre époque.

La Nouvelle Droite

Les instigateurs du plan de « rémigration » en Allemagne n’étaient pas les seuls à puisait dans les théories de Gramsci. En mai 1968, alors que les étudiants étaient dans les rues de Paris pour exiger des changements sociaux, un autre mouvement prenait discrètement forme en France et allait profondément influencer les stratégies actuelles de l’extrême droite. Contrairement à la gauche qui manifestait pour un changement politique immédiat, les intellectuels de Nouvelle Droite (“New Right”) s’intéressaient au long terme. Sous l’égide du GRECE (Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne – Research and Study Group for European Civilisation), ils visaient à remodeler la culture afin de préparer l’accès futur au pouvoir politique.

L’idéologie de la Nouvelle Droite promouvait une société ethno-nationaliste hiérarchisée, présentée comme « non raciste » et « non fasciste » afin que ses architectes soient peu suspects d’adhérer au fascisme qui avait perdu la guerre deux décennies plus tôt. Parmi leurs campagnes, ils appelèrent à un monde où les groupes ethniques resteraient dans leurs « foyers naturels » – les Musulmans au Moyen-Orient, les Noirs en Afrique – en usant du concept de « l’ethnopluralisme » comme euphémisme pour une ségrégation raciale. C’est une forme de racisme « non raciste » que nous entendons aujourd’hui.

Alain de Benoist, le leader du GRECE, estimait que le pouvoir culturel « agit sur les valeurs implicites autour desquelles se cristallise le consensus indispensable à la durée du pouvoir politique ». En d’autres mots, il croyait au but métapolitique consistant à réaliser une hégémonie culturelle. De Benoist plaidait pour la création de plateformes intellectuelles, de revues et deThink tanks afin d’insérer progressivement les idées d’extrême droite dans le discours dominant, préparant ainsi le terrain à leurs ambitions politiques futures.

Alors que De Benoist posait les bases intellectuelles de l’utilisation par l’extrême droite de la métapolitique, c’est son confrère du GRECE Guillaume Faye qui a propulsé ces idées au XXIe siècle. Faye soutenait que la métapolitique ne devait pas rester confinée aux cercles intellectuels élites mais devait être adoptée par les politiciens, les activistes et les mouvements culturels. À sa mort en 2019, Sellner l’a salué comme un « penseur provocateur, radical, implacable, brillant ». Cet éloge témoigne de la manière dont la vision de Faye a mobilisé une nouvelle génération d’activistes d’extrême droite, qui ont porté ses idées de la théorie intellectuelle au cœur du discours dominant.

Gramsci théorisait que le pouvoir politique durable se construit sur l’influence culturelle plutôt que par la force seule.

De Faye à Gamergate

La reconnaissance par Faye que la métapolitique devait sortir des enceintes strictement intellectuelles coïncidait avec l’émergence des réseaux sociaux. Internet a démocratisé et décentralisé les médias, permettant à des idées d’échapper aux gardiens traditionnels des portes. Dans ce nouvel espace numérique, chacun pouvait diffuser des idées, facilitant la normalisation de nouvelles idéologies souvent extrémistes. L’ère numérique a offert au mouvement d’extrême droite l’opportunité d’exploiter les algorithmes, de trouver des audiences de niche et d’amplifier ses messages à une échelle sans précédent. Elle a ouvert la voie à une métapolitique 2.0.

Le média Breitbart News a été l’un des premiers exemples de ce tournant. Environ une décennie avant de devenir le conseiller stratégique en chef de Trump en 2016, Steve Bannon avait bâti Breitbart sur le principe que « la politique est en aval de la culture ». Nul ne reculait devant ses intentions : « Les démocrates n’importent pas. La véritable opposition, c’est les médias. Et la façon de les traiter est de inonder la zone de propagande. » En saturant les plateformes numériques de récits d’extrême droite, Bannon cherchait à faire sortir les opinions extrémistes de la marge pour les amener au cœur du discours dominant. Sa stratégie a fonctionné – des recherches ultérieures ont montré que Breitbart News était la source la plus partagée parmi les supporters de Trump pendant l’élection de 2016, consolidant son rôle en tant que force culturelle.

Bannon a autrefois décrit fièrement Breitbart comme « la plateforme pour l’alt-right », un mouvement qui, selon son site, comptait parmi ses leaders intellectuels le nationaliste blanc Richard Spencer. Spencer, célèbre pour avoir scandé « Hail Trump » et dirigé une levée de bras nazis quelques jours après la victoire de Trump en 2016, a néanmoins adopté une stratégie mesurée pour faire entrer les idées d’extrême droite dans le discours dominant. Comme Sellner, Spencer admirait le travail de Guillaume Faye et a explicitement embrassé la métapolitique, visant à transformer les récits culturels avant d’entrer dans l’action politique ouverte. C’est son site AlternativeRight.com, lancé en 2010, qui a popularisé le terme « alt-right », mêlant nationalisme blanc traditionnel à la culture des guerres des réseaux de l’internet.

Le mouvement alt-right de Spencer a trouvé un terrain fertile sur des forums d’extrême droite comme 4chan, gagnant rapidement en élan au cours des années qui ont précédé la victoire de Trump. Ses élans « Hail Trump », enveloppés d’un enthousiasme ironique, faisaient partie d’une stratégie plus large visant à désensibiliser le public face à des idées extrémistes. Au cœur des efforts de l’alt-right se trouvait ce que Spencer et ses partisans avaient baptisé « La Grande Guerre des memes » en 2016. En inondant les réseaux sociaux de mèmes mêlant humour et haine, Spencer et ses partisans cherchaient à rendre les vues radicales plus acceptables. Selon ses propres mots : « Nous avons fait naître l’alt-right par le biais des mèmes. »

Deux ans plus tôt, la controverse Gamergate – une réaction violente contre la diversité et les valeurs progressistes dans l’industrie du jeu vidéo – avait marqué le début des « culture wars » numériques. Ce qui avait commencé comme du harcèlement ciblé envers les femmes et les minorités dans le jeu vidéo s’est rapidement mué en une base de recrutement pour les mouvements d’extrême droite. Bannon avait vu le potentiel de ces joueurs et trolls du net, déclarant qu’ils « entrent par Gamergate ou autre et finissent par s’intéresser à la politique et à Trump ». Grâce à des figures comme Milo Yiannopoulos, recruté par Breitbart et devenu une figure majeure lors de Gamergate, l’extrême droite a puisé dans ces sous-cultures en ligne pour diffuser son idéologie.

À l’écran, dans les rues

Cette tactique consistant à s’infiltrer dans des espaces apparemment non politiques s’est rapidement étendue au-delà des jeux vidéo. Andrew Tate, par exemple, a utilisé le mouvement d’auto-assistance masculine pour promouvoir des idées misogyne et d’extrême droite. Richard Spencer a adopté le Bitcoin comme la « monnaie de l’alt-right ». Aux Pays-Bas, le politicien d’extrême droite Thierry Baudet – dont le parti Forum pour la Démocratie est devenu le plus important au Sénat néerlandais en 2019 – a mis à profit les théories conspirationnistes autour du Covid-19 pour attirer les anti-vaccins et les sceptiques des confinements. Son ancienne partenaire, Eva Vlaardingerbroek, apparaissait fréquemment sur Fox News et GB News. Elle a instrumentalisé les protestations européennes des agriculteurs en se présentant comme une « paysanne de lait » habillée d’un foulard d’agriculteur, symbole d’une résistance identitaire contre « les élites ». Brittany Sellner, épouse de Martin Sellner, a promu des rôles traditionnels de genre auprès de ses 200 000 abonnés sur YouTube via le mouvement « tradwife ».

Peut-être l’exemple contemporain le plus marquant d’une figure alignée sur l’extrême droite qui s’empare d’une grande plateforme est l’acquisition de Twitter par Elon Musk en 2022. En rétablissant des comptes bannis, en amplifiant des contenus inflammatoires et en démantelant les systèmes de modération, Musk a transformé Twitter – rebaptisé X en 2023 – en un terrain d’affrontement pour la stratégie métapolitique d’extrême droite, déplaçant le débat culturel avant l’action politique.

Si une grande partie du succès de l’extrême droite provient de l’exploitation des plateformes numériques, les médias traditionnels restent un outil puissant pour façonner l’opinion publique. Le milliardaire français Vincent Bolloré a acquis stratégiquement des outlets tels que la chaîne d’information française CNews, modelée sur Fox News, transformant ces plateformes en vecteurs des récits d’extrême droite et en amplificateurs de sentiments nationalistes et xénophobes. En rachetant les médias traditionnels, des personnalités comme Bolloré veillent à ce que les messages de la nationalité blanche puissent franchir même les espaces que la droite radicale numérique n’atteint pas.

Le fascisme se propage aujourd’hui par nos téléphones et nos écrans, à travers des mèmes, des tweets et des récits soigneusement élaborés.

Cette combinaison de domination numérique et d’acquisitions médiatiques traditionnelles a permis à l’extrême droite de déplacer le débat politique et culturel, souvent sans avoir à s’engager directement dans le champ politique. Bannon, Bolloré, Musk et d’autres montrent comment les tactiques métapolitiques d’extrême droite ont évolué, donnant à de telles idées la portée et la légitimité qui semblaient impensables au début du siècle. Faye aurait été fier. Mais ce bouleversement culturel ne s’est pas limité aux plateformes d’extrême droite et à des fora spécialisés : il a entraîné une plus grande adoption des thèses d’extrême droite par les médias, un accueil de plus en plus chaleureux par la centre-droit, des succès électoraux, et même des violences.

À la suite des agressions racistes et islamophobes perpétrées dans l’ensemble du Royaume-Uni au cours de l’été, de nombreuses figures d’GB News ont tenté d’échapper à d’éventuelles poursuites en affichant sur leur compte X des avertissements indiquant que le contenu n’était « ni faux, ni destiné à inciter à la haine raciale ou à nuire à une personne ou un groupe ». Cela fait suite à un incident où ces animateurs, ainsi que des personnalités comme Andrew Tate et Elon Musk, avaient accusé à tort un immigrant musulman d’être responsable d’un quadruple attentat, alimentant directement la violence qui avait conduit à l’incendie d’un centre d’asile à Rotherham et à près d’un millier d’arrestations.

Des émeutes au Royaume-Uni et du tireur de Christchurch qui avait fait un don à Martin Sellner, jusqu’aux influenceurs comme Tate et aux comptes anonymes qui instrumentalisent les réseaux sociaux, les conséquences de la métapolitique d’extrême droite sont claires : elle modifie les normes culturelles au point de créer un climat de division et de haine qui peut déboucher sur la violence. Le fascisme d’aujourd’hui n’a plus besoin de marcher dans les rues en bottes noires ; il se propage par nos téléphones et nos écrans, dans les mèmes, les tweets et les récits soigneusement préparés. Nous avons vu les pires formes de destruction lorsque le fascisme n’est pas combattu – des atrocités de masse, des chambres à gaz. À moins que nous ne remettions cela en question à la fois sur le plan politique et sur le plan métapolitique, la violence et l’érosion des valeurs démocratiques ne feront que s’aggraver.

En Hongrie et en Italie, on peut déjà voir des gouvernements d’extrême droite utiliser le pouvoir d’État pour asseoir l’hégémonie culturelle. Le régime de Viktor Orbán finance des organes médiatiques et des établissements éducatifs pour promouvoir une idéologie nationaliste et anti-libérale. Son influence culturelle dépasse les frontières de la Hongrie, puisqu’il utilise son gouvernement pour remodeler le paysage idéologique de l’Europe. De même, le gouvernement de Giorgia Meloni prend le contrôle des médias publics afin d’écarter les voix progressistes en faveur de récits nationalistes et conservateurs. Lorsque l’extrême droite accède au pouvoir, ses ambitions métapolitiques ne se limitent plus à influencer le discours : elles deviennent des outils d’État.

« Corps sans organes »

Notre période politique actuelle est marquée par le succès de l’extrême droite, à la fois comme force électorale et par la prégnance croissante de ses thèses dans le paysage politique plus large. Or ce n’est pas le seul mouvement culturel et pré-politique qui a émergé depuis le tournant du siècle. Le mouvement pour le climat, #MeToo et #BlackLivesMatter (BLM) ont démontré la capacité de la gauche progressiste à impulser des transformations culturelles qui réorganisent le discours public et les normes sociétales. Ces mouvements, fondés sur des idées progressistes, ont provoqué des évolutions du discours, de la politique et de la représentation politique. La « vague verte » de 2019, qui a porté les questions environnementales au premier plan tout en diversifiant la représentation politique, illustre comment une dynamique culturelle peut se traduire par des gains politiques – avec des résultats mitigés.

Le politologue belge Anton Jäger déploie le concept de « corps sans organes » pour décrire ce type de mouvements de protestation. Ils sont bandés et musclés mais manquent d’un véritable métabolisme interne. Cette métaphore illustre la nature fragmentée des mouvements progressistes contemporains. Bien qu’ils aient suscité des débats cruciaux, ils ont du mal à maintenir une dynamique à long terme et une organisation de masse. En conséquence, leurs avancées peuvent sembler éphémères, plus comme des perturbations temporaires que comme des transformations structurelles durables.

Les changements culturels que ces mouvements ont accomplis sont indéniables. Ils ont modifié le débat public, donné une voix à des marges, augmenté la représentation dans les postes de direction et dynamisé la politique verte. Toutefois, sans une stratégie métapolitique plus profonde et soutenue, ces réalisations risquent d’être éclipsées par l’aptitude de l’extrême droite à construire une hégémonie culturelle durable. Le défi pour la gauche progressiste n’est pas seulement d’engendrer des moments de changement, mais d’inscrire ces évolutions dans le tissu culturel et politique sur le long terme.

Un des facteurs qui fragilise cette dynamique est l’héritage de la dépoli­tisation de l’ère « post-politique » des années 1990 et 2000. À cette époque, les médias et la société civile (et, dans une large mesure, la politique néolibérale, qui s’accrochait au mantra « il n’y a pas d’alternative ») se présentaient comme des espaces neutres et technocratiques, éloignés des conflits idéologiques et distants des politiques progressistes. Cette dépoliticisation signifiait que ces nouveaux mouvements progressistes manquaient d’institutions culturelles profondément enracinées nécessaires pour maintenir une influence durable. En revanche, l’extrême droite œuvrait activement à repolitiser ces espaces et à construire une puissance métapolitique pour soutenir ses objectifs à long terme.

La gauche progressiste doit prendre conscience que la culture n’est pas un espace neutre ou apolitique – c’est un champ de bataille.

Lutter

La gauche progressiste doit prendre conscience que la culture, sous toutes ses formes, n’est pas un espace neutre ou non politique – c’est un champ de bataille. L’extrême droite le comprend profondément, façonnant le discours public et les récits médiatiques pour pousser les normes sociales dans son sens, que ce soit via les médias, le divertissement ou les mouvements sociaux. Les progressistes ne peuvent pas se permettre de rester à l’écart de ces dynamiques, considérant la société civile, les médias et la culture comme des domaines séparés de la politique.

Aujourd’hui, les progressistes se trouvent souvent en position défensive, réagissant aux campagnes médiatiques d’extrême droite, à des manoeuvres politiques ou à des bascules culturelles plutôt que de conduire le récit. Il est temps de prendre le jeu métapolitique au sérieux. Il n’existe pas de mode d’emploi garanti pour réussir, mais à moins que les progressistes s’emparent fermement de ces espaces culturels et pré-politiques, leurs efforts politiques continueront d’être fragiles et largement remis en cause. Plusieurs étapes peuvent être envisagées pour reconquérir et remodeler le paysage culturel.

Tout d’abord, comprendre qu’un chemin important vers l’influence médiatique passe par la propriété. Construire des plateformes médiatiques progressistes indépendantes capables d’égaler la portée et l’impact des médias de droite est aussi essentiel qu’au tout début du mouvement ouvrier. Ces plateformes ne doivent pas être vues comme des projets isolés, mais comme des éléments intégrés à une stratégie métapolitique plus vaste et cohérente ; elles ne doivent pas s’abstenir de défendre un programme pour préserver une certaine pureté idéologique qui a perdu son sens des enjeux. Si posséder les médias est hors de portée, nouer des liens avec des acteurs médiatiques est une seconde priorité proche.

Deuxièmement, prendre conscience que la période « post-politique » est révolue. La logique stratégique qui, dans les années 1990 et 2000, a conduit la société civile à devenir un espace non politique capable de faire pression sur n’importe quel gouvernement ne tient plus ; elle est désormais écrasée sous le poids de la domination politique et médiatique de la droite. Plutôt que de maintenir cette séparation malà-propos, les partis progressistes et la société civile devraient s’associer pour fixer l’agenda et construire le pouvoir culturel. La lutte pour l’environnement, la justice sociale et les droits humains ne peut plus se limiter au champ des politiques – elle doit être intégrée au paysage culturel et médiatique.

Il y a plus encore dans la représentation que la simple diversité des personnes au sommet. Pour obtenir et mobiliser le soutien des différents groupes de la société, les forces progressistes doivent investir les espaces où ces groupes se réunissent. À l’image des années 1930, de nombreux syndicats commencent à dialoguer activement avec leurs membres dans les lieux où la droite gagne du terrain, afin de contrer son infiltration. La société n’est pas uniquement composée de classes, mais aussi de sous-cultures et de groupes identitaires. Une participation active dans ces sphères culturelles diverses – féministes, queer, migrant·e·s, communautés de personnes de couleur et bien d’autres – est essentielle.

Le quatrième front de cette bataille concerne l’univers des créateurs de contenu et des influenceurs. Les mouvements progressistes doivent activement cultiver une nouvelle génération d’influenceurs et de créateurs sur des plateformes comme TikTok, Instagram et YouTube. Ces espaces numériques sont ceux où les jeunes se forment une opinion et prennent conscience politiquement. Des mouvements comme MeToo et BLM ont démontré le potentiel immense de l’influence progressiste. Il est maintenant temps d’investir dans les liens et les structures nécessaires pour exploiter en continu ce réservoir puissant de pouvoir progressiste.

Parallèlement, ces mouvements doivent faire pression sur les plateformes numériques pour dépersonner les figures d’extrême droite et lutter contre les informations trompeuses. Les stratégies de déplatforming donnent des résultats – des preuves montrent que la suppression de voix marginales réduit considérablement leur portée et leur influence. Mais ce n’est pas une solution parfaite, comme le démontre l’évolution de la propriété de Twitter (désormais X). La régulation des plateformes est en fin de compte nécessaire, mais obtenir des réformes significatives dépend d’abord d’un contrôle politique. La base de cette stratégie reste fragile, compte tenu du peu de supervision en place et du manque d’appétit pour s’attaquer à ces plateformes. Bien qu’il existe encore peu de réussites pour des alternatives non commerciales à des plateformes privées et hyper-capitalistes, la construction de plateformes progressistes doit rester l’objectif ultime.

Les enseignements tirés des écrits de Gramsci et l’appropriation par l’extrême droite de ses idées constituent un avertissement clair : négliger l’arène culturelle cède du terrain à ceux qui chercheraient à miner les valeurs démocratiques et les droits humains. Pour contrer cela, les progressistes doivent participer activement à façonner le Meinungsklima qui influence nos sociétés – et cela mérite d’être joué aussi bien avant que les sièges au parlement ne soient divisés qu’après les élections.


  1. En 2019, le supremaciste blanc Brenton Tarrant a attaqué deux mosquées dans la ville néo-zélandaise de Christchurch, faisant 51 morts parmi les fidèles musulmans. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.