Dominique Barthier

Etats-Unis

La musique rock est nauséabonde, repoussante, sale, odieuse et désagréable – voici pourquoi

Le rock ’n’ roll n’a pas simplement bouleversé le paysage culturel ; il a provoqué un véritable séisme, une rupture soudaine dont les répliques ont retenti depuis les années 1950. Au cœur de cette révolution se trouvait Elvis Presley. Southerner blanc qui empruntait, filtrant et, de manière presque pervers, incarnait les traditions musicales issues du black music — gospel, blues, swing — Elvis parvenait à rendre acceptable (et commercialisable) ce que l’Amérique blanche avait jusqu’alors ignoré ou condamné. Sa voix évoquait la sensualité de l’Église noire ; ses mouvements de hanches étaient qualifiés de pornographiques. Mais la véritable subversion d’Elvis résidait dans ses origines raciales. Il incarnait un blanc chantant comme s’il était noir, et pire encore, se déplaçant comme tel.

Sam Phillips, le propriétaire de Sun Records pour qui Elvis grava ses premiers morceaux, aurait dit, selon la légende : « Si je pouvais trouver un homme blanc avec le son et le feel d’un noir, je toucherais un milliard de dollars. »

Dans l’Amérique de l’après-guerre, la conformité était l’air que chacun respirait. C’était l’époque des banlieues de Levittown, des Chevrolet Bel Air et de l’orthodoxie de la famille nucléaire. La conformité suburbain de cette époque, rigide, restrictive et étouffante, a été mémorablement dépeinte dans le roman Revolutionary Road de Richard Yates (1961), puis adapté en film avec Leonardo DiCaprio et Kate Winslet, qui explorait le désir désespéré d’évasion sous la surface de l’Amérique moyenne des années 1950.

Les droits civiques étaient encore à l’état naissant ; le féminisme de seconde vague restait un concept futuriste. C’est dans ce contexte que le rock ’n’ roll n’a pas seulement sonné comme une musique différente : il a été une véritable transgression. Et il ne surgissait pas dans un vide culturel. Le cinéma avait déjà alimenté la révolte juvénile. Quand on lui demandé dans le film The Wild One ce contre quoi il se rebellait, Marlon Brando répondait : « Contre quoi n’est-ce pas ? »

En 1955, James Dean, à seulement 24 ans, trouve la mort dans un accident de voiture après avoir joué dans Rebel Without a Cause. Sa disparition a cimenté sa légende comme le symbole ultime de la jeunesse tragique, vivant vite et mourant jeune. Mais c’est la musique rock qui a permis aux jeunes de découvrir une nouvelle forme de rébellion : ils ne se contentaient pas d’écouter cette musique, ils dansaient dessus, la portaient, hurlaient devant les groupes qui la jouaient. La musique rock les entourait, la pénétrait et façonnait leur identité.

Les réactions d’indignation face aux performances d’Elvis, notamment son fameux spasme de hanches jugé « indécent » : il était connu comme « Elvis the Pelvis » (Elvis le bassin), ont constitué la panique morale initiale du genre. Les parents craignaient que leurs enfants soient corrompus par Elvis et cette « jungle music » qu’il diffusait. Et c’était le but. Le rock était censé inquiéter.

Ce qui le rendait dangereux ne se résumait pas seulement à la musique elle-même : c’était aussi la politique raciale dissimulée derrière. En ce sens, le genre était déjà déguisé à sa naissance : un art noir, avec des visages blancs, vendu comme « neuf ». Ce qu’Elvis a lancé n’était pas simplement un son ou un look ; c’était une méthode, une façon de dissimuler la rébellion derrière le plaisir.

Bob Dylan et la politique de la protestation

Dans les années 1960, le rock a troqué ses blousons en cuir et ses jeans délavés contre des pancartes et des bérets de chroniqueur. Alors que l’Amérique s’angoissait face à la bombe nucléaire, aux droits civiques et à la guerre du Vietnam, une génération de musiciens est apparue. Ils se comportaient un peu comme des troubadours, mais leur objectif n’était pas seulement d’amuser : ils voulaient aussi éduquer. C’est là qu’intervient Bob Dylan. Il n’a pas inventé le genre appelé musique de protestation, mais il lui a donné ses lettres de noblesse poétiques. Ses chansons ne décrivaient pas seulement le monde : elles pointaient du doigt, avec colère, ceux qu’il appelait les « maîtres de la guerre ». Dylan ne se contentait pas de déplorer le conflit, il condamnait le complexe militaro-industriel avec une rage biblique. The Times They Are A-Changin’ est devenue l’hymne d’une génération.

L’influence de Dylan perdure encore aujourd’hui : il a montré qu’un texte de rock pouvait être philosophique, elliptique, parfois incompréhensible, tout en étant porteur de sens. Plus ses paroles devenaient difficiles à déchiffrer, plus elles semblaient capter l’esprit de l’époque.

Contrairement à la production tout aussi importante de Motown (dont nous parlerons plus loin), il n’y avait pas d’optimisme dans le mélange folk-rock de Dylan : il encourageait l’inconfort, voire la rage. Il racontait des vérités difficiles à entendre. Et il n’était pas seul. Des artistes comme Joan Baez, Joni Mitchell, et, à terme, John Lennon, ont lié le rock à des causes anti-establishment telles que l’anti-guerre, l’anti-nucléaire, la défense des droits civiques, et, dans le cas de Lennon, la dissemination de l’amour.

Mais quelque chose d’autre se profilait : le medium lui-même devenait plus ouvertement contestataire. Ce n’était pas seulement dans les paroles : c’était aussi dans ce que l’on nomme désormais l’attitude — certains styles de rock devenaient provocateurs, colériques, irrévocablement revendicatifs. Le rock s’est consciemment voulu indomptable et résolument rebelle.

Les concerts de rock ont muté en rassemblements politiques, véritables assemblées musicales. Selon la théorie de Pierre Bourdieu, le rock consolidait son propre « capital culturel », inversant ce qu’était l’esthétique respectable.

Et, bien sûr, cette politisation du son a engendré ses propres réactions dans la société. Du contrôle du FBI sur les chanteurs folk à la guerre culturelle de l’ère Reagan, la musique de protestation n’a jamais été laissée sans surveillance. Mais la simple existence de ces réactions confirmait une chose : le rock pouvait et voulait provoquer, pas nécessairement changer la politique (du moins pas directement), mais faire changer la façon dont le public percevait le monde. Certains y voient une étape nécessaire : cela incite les fans à réfléchir, à débattre. Et cela continue encore aujourd’hui.

Motown, le Hip-Hop et l’état d’esprit actuel de la révolte

Si le rock des années 1960 clamait sa défiance, la Motown de la même époque la murmurait doucement. La célèbre usine à hits de Detroit, fondée par Berry Gordy, a confectionné un mélange pop-funk qui évitait explicitement toute polémique ou question sociale. La capacité de Gordy (et ses limites) était de créer une musique que le public blanc ne pouvait résister. Des artistes comme Marvin Gaye ou Les Supremes ont brisé des barrières, mais à un prix : aucune mention directe des droits civiques, pas de protestation ouverte, pas de défi au système. La respectabilité était le cheval de Troie.

Pourtant, cette abstention était stratégique : elle faisait partie du plan de Gordy. Il montrait que la culture noire pouvait « franchir » les barrières et prospérer, voire dominer, le marché mainstream. Mais peu à peu, cette façade apolitique s’est fissurée. Le chef-d’œuvre de Marvin Gaye, What’s Going On (1971), marque une étape décisive. Une protestation contre la guerre du Vietnam et un cri mélancolique pour la paix, il était résolument politique.

À partir des années 1980, c’est un autre genre musical, le hip-hop, qui a repris le flambeau de la confrontation. Contrairement au rock ou à la Motown, le hip-hop ne s’embarrassait pas de subterfuges. Émergeant des quartiers dévastés par la désindustrialisation, il exprimait la colère, l’indifférence, la fierté et une forme d’appartenance souvent plus tribale que familiale. La chanson Fight the Power de Public Enemy était à la fois un hymne et un appel aux armes. Le message derrière Fuck tha Police de N.W.A. était limpide : une dénonciation directe, sans détour. Le hip-hop refusait la simple outrance : il la poursuivait avec passion. Et il a réussi. Politiciens, parents, policiers répondaient comme prévu, par des interdictions, de la censure et une surveillance accrue, ce qui paradoxalement renforçait encore sa pertinence.

Kanye West, aujourd’hui considéré comme une figure à la fois aboutie et en mutation, illustre cette dynamique. Au début de sa carrière, il a ravivé le rap politiquement engagé avec des morceaux comme « Jesus Walks » ou « Diamonds from Sierra Leone », qui proposaient critique et réflexion. Mais il semble avoir ensuite perdu cet élan, en flirtant avec Donald Trump, en qualifiant l’esclavage d’« un choix » et en brouillant la frontière entre art et spectacle. Sa provocation, souvent plus ambiguë, oscille entre contestation et bigoterie.

Aujourd’hui, qu’il s’agisse de Kendrick Lamar, lauréat du prix Pulitzer pour ses réflexions sur le traumatisme noir, ou d’artistes comme le duo britannique Bob Vylan, la tradition persiste : rappeler que la finalité de cette musique n’est pas toujours l’harmonie, mais le conflit, la collision et la confrontation. Comme toujours, c’est souvent désagréable, sale et répugnant pour certains. Mais c’est précisément cela qui compte.

L’éveil du Kraken

La récente polémique lors du festival de Glastonbury — toujours en cours, puisqu’une enquête policière est ouverte sur le chant anti-IDF de Bob Vylan — rappelle que l’esprit rebelle et indocile du rock ne disparaît jamais vraiment. Tel le Kraken, ce monstre légendaire des mers, il sommeille jusqu’à ce qu’on ose le réveiller. Qu’un duo néo-punk comme Bob Vylan ait pu provoquer un tel tollé politique et médiatique avec quelques mots hurlés témoigne non seulement du pouvoir brut de la performance, mais aussi de l’anxiété persistante de la société face à une musique qui, loin de divertir, accuse et dénonce.

Certains avancent que ce chant « incite à la violence ». Cependant, la loi sur l’incitation requiert des conditions strictes : intention, imminence, et surtout, mise à exécution. Rien de tel ne s’est produit. Ce qui apparaît, plutôt, c’est une panique morale familière. Comme les hanches d’Elvis, les paroles de Dylan ou la défiance de N.W.A. ont jadis suscité des peurs de chaos, aujourd’hui, cette indignation relève davantage de la nécessité de contrôler que d’un vrai péril.

Cette constellation de tensions, cette capacité du rock à provoquer, à choquer, voire à déstabiliser, montre que la musique demeure un vecteur puissant, peu importe sa saleté ou sa répugnance apparente. Elle marque encore aujourd’hui la société, affirmant sa proximité avec la contestation et la révolte.

[“The Destruction and Creation of Michael Jackson” d’Ellis Cashmore est publié chez Bloomsbury.]

[Cette analyse a été rédigée par Claudia Finak-Fournier.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.