Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, l’idée de pouvoir invoquer un divertissement théâtral à volonté aurait semblé étrange, voire sinistre. Or, depuis son invention il y a à peine un siècle, la télévision — qui est, fondamentalement, du « théâtre instantané » — est devenue si profondément ancrée dans la culture qu’elle influence nos façons de penser sans même que nous en ayons conscience.
Une de ses manières d’agir est d’amplifier à un tel point la portée et le pouvoir du spectacle théâtral que la distinction entre divertissement et occupations moins frivoles, et entre la télévision et la vie réelle, s’estompe. Cela permet, en retour, à des éléments du divertissement — sans parler de la fantaisie et de la stimulation émotionnelle — de s’infiltrer insidieusement dans des domaines où ils n’ont pas leur place, donnant lieu à ce qui, autrefois, aurait pu apparaître comme une travestie ou une farce.
Justice théâtrale
Un exemple criant peut être observé dans le domaine politique, où, de nos jours, la mise en scène, les postures et les façades ont souvent plus d’importance que le fond, et où les candidats déjà vedettes des médias disposent d’un avantage considérable sur ceux qui ne le sont pas. Mais un exemple moins visible se trouve dans nos tribunaux pénaux, où les peines sont influencées par des rituels télévisuels de reproches publics appelés « déclarations sur l’impact sur les victimes », et où les jurys peuvent être davantage impressionnés par les talents théâtraux des avocats que par le bien-fondé des affaires.
L’idée derrière ces déclarations — présentes depuis les années 1970 et qui évoquent fortement les accès d’émotion qui enjolivent les talk-shows sensationnalistes — est de donner aux victimes et à leurs proches l’occasion d’exprimer comment le crime les a touchés. Selon le Département américain de la Justice, cela est « important pour que la Cour sache » et aide le juge à déterminer la peine appropriée.
Cela peut sembler raisonnable à première vue, mais sous-jacente à cette logique se cache une supposition subliminale selon laquelle la gravité de la sanction devrait être proportionnelle à la douleur et à la souffrance infligées par l’auteur. Selon ce raisonnement, tuer une personne qui n’avait ni famille ni amis mériterait une peine plus légère que de tuer quelqu’un dont la mort a été largement et bruyamment pleurée — une proposition aussi impitoyable qu’injuste.
De plus, ces déclarations sur l’impact des victimes sont perçues comme une punition « bonus » pour les coupables, qui, présumément, seront anéantis par la honte et le remords lorsqu’ils seront confrontés à des témoignages émouvants sur la douleur qu’ils ont provoquée. Or, comme beaucoup d’enseignants le savent dès le début de leur carrière, ce genre d’attention peut, au contraire, produire l’effet inverse — surtout chez les coupables les plus redoutables, qui peuvent éprouver un plaisir pervers à voir se confirmer de manière spectaculaire leur pouvoir et la détresse de leurs victimes.
Repensons l’équité du système judiciaire
Un procès pénal ne devrait jamais être un spectacle ni un psychodrame; il ne devrait servir que d’instrument de justice. Or, comme le rappellent en silence ses portraits et statues, la Déesse Justice est aveugle à toute influence biaisante; ainsi, si cette cécité n’est pas totale à la fois dans son éventail et sa portée, nous n’obtenons pas justice — peu importe combien nous pourrions apprécier le show.
[Patrick Bodovitz a édité cet article]
