Dominique Barthier

Europe

Le journalisme, une profession bourgeoise ?

La précarité notoire du métier de journaliste a engendré un problème grave, mais moins visible: la profession est devenue presque exclusive à ceux qui disposent du capital culturel, économique et social nécessaire pour supporter des années de faibles rémunérations et de sacrifices. Conséquence: un risque accru de biais de classe dans l’information. Mais peut-on rendre le journalisme plus accessible et diversifié ?

Obtenir le statut de journaliste n’est bien souvent possible qu’à l’issue d’une période longue et difficile de précarité. Et comme le suggère l’autrice indépendante italienne Sara*, le fait que ce métier soit souvent perçu comme une « mission » aggrave encore la situation.

Alice Facchini, journaliste indépendante italienne et autrice d’une étude sur la santé mentale dans la profession en Italie pour IrpiMedia, explique que « la précarité dans le monde du journalisme – ou du moins celle que nous avons mise au jour – est aussi liée à une vision identitaire de la profession : comme dans de nombreuses professions créatives, j’accepte la précarité parce que je m’identifie à la profession ; je crois en elle comme une valeur et je ferais donc tout pour pouvoir la pratiquer, car je la considère comme une mission ».

Esperanza* est une journaliste espagnole qui a accepté de parler de son expérience. « J’ai tenté de mettre de côté la motivation et la vocation et de les canaliser ailleurs, sans m’attacher au simple fait d’être journaliste. Je ne voulais pas conditionner ma vie à ma vocation », confie-t-elle.

Après une expérience dans un autre champ, Esperanza est revenue au journalisme. Interrogée sur la possibilité, en Espagne, d’exercer le métier indépendamment de la classe sociale, elle répond : « Franchement, c’est très difficile si l’on n’a pas des parents qui peuvent soutenir pendant longtemps. La plupart de mes amis universitaires ont dû s’orienter vers les métiers de la communication et du marketing, ou ont passé beaucoup de temps à vivre d’autres emplois afin de « investir » dans le devenir journalistes. Il m’est arrivé la même chose : je fais beaucoup de travail de communication et de marketing. Faire du journalisme, c’est un luxe. »

Faire du journalisme, c’est un luxe.

Comment devenir journaliste ?

On répète souvent qu’à l’essai, tout débutant en journalisme doit être prêt à prendre des risques : consacrer du temps à rechercher des sujets et des angles qui intéressent la rédaction, qui soient pertinents et originaux, ou supporter les coûts d’un reportage sans même être certain qu’il sera publié. « On nous dit qu’il vaut mieux se lancer en freelance au départ, prendre des risques, etc. Mais prendre des risques quand on a les moyens est facile ; le faire lorsque l’on a du mal à payer le loyer n’est pas seulement compliqué, c’est impossible. Inimaginable de penser qu’il faille se retrouver à la rue pour exercer son métier. » Voilà ce qu’affirme Sarah Ichou, directrice de Bondy Blog, un journal indépendant français né après les émeutes des banlieues en 2005, précisément pour représenter les quartiers populaires – les banlieues – et la voix des habitants.

Bondy est l’une des communes de la Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre et le plus jeune de la métropole française. Au cours d’une réunion éditoriale, Ichou me confie : « Le véritable problème, que nous dénonçons depuis vingt ans, est celui de savoir qui fait l’actualité. »

Selon Alessandra Costante de la Fédération nationale de la presse italienne (FNSI, le plus grand syndicat de journalistes en Italie), « Aujourd’hui, pour supporter la pauvreté en attendant un contrat, il faut être riche ou être un fardeau pour sa famille. »

Jana Rick est doctorante et chercheuse associée impliquée dans le projet « Prekarisierung im Journalismus » (« Précarité dans le journalisme ») financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG). L’étude, menée entre 2019 et 2024, a sondé 1 000 journalistes en Allemagne. Interrogée sur la question de savoir si le journalisme est une profession réservée à une certaine classe sociale, Rick répond : « Selon notre recherche, nous soutenons que le journalisme est une profession que l’on doit pouvoir se permettre financièrement. Les journalistes (en particulier les freelances) compensent la précarité avec les revenus de leur partenaire ou reçoivent le soutien d’autres membres de la famille. Cela pourrait pointer vers une tendance où le journalisme deviendrait une profession pour l’élite, ce qui constitue une menace pour la diversité dans le secteur médiatique. »

Harald Fidler, du quotidien viennois Der Standard, soutient que le secteur des médias en Autriche est en train de se diversifier, mais la précarité reste omniprésente : « Le début de carrière est souvent caractérisé par des stages peu rémunérés et du travail en freelance, pour lesquels il faut pouvoir payer financièrement. Cela profite plus facilement à ceux issus de familles aux revenus plus élevés. »

Accès inégal

Dans certains pays européens, comme la France et l’Italie, suivre une école professionnelle est la principale voie pour devenir journaliste, tandis que les stages sont plus répandus dans d’autres pays. Dans tous les cas, la question du capital économique, social et culturel reste centrale.

En France, on dénombre 14 Grandes écoles : des formations reconnues qui préparent les aspirants journalistes au métier et qui sont reconnues par le CPNEJ (Comité professionnel national pour l’emploi des journalistes). Un cursus universitaire ou un master financé publiquement coûte quelques centaines d’euros par an, tandis que les écoles privées débutent autour de 7 000 euros par an.

Comme en Italie, où existent des écoles professionnelles en complément de l’examen du barreau journalistique. Un master coûte entre 8 000 et plus de 20 000 euros par an.

La situation n’est pas moins grave en Espagne. Beatriz Lara, secrétaire de la section presse et communication de la confédération espagnole du travail « Confederación Nacional del Trabajo » (CNT), déclare qu’une tendance claire se dessine : « Pour devenir journaliste d’information, il faut généralement payer des masters privés, qui ne sont souvent même pas reconnus, et coûtent de 10 à 15 mille euros. Qui peut devenir journaliste lorsque le prix d’entrée dans les médias oscille entre 10 et 15 mille euros, sans aucune garantie de sécurité d’emploi ? » Elle ajoute : « C’est toujours la même classe sociale qui accède à la profession, et qui, au final, cadre la réalité. Ceux qui accèdent aux médias, ceux qui signent les articles, affichent un biais de classe très net. Les personnes des milieux populaires n’ont pas de voix. »

« On nous dit que ce qui compte, ce sont les problématiques qui touchent une classe sociale souvent aisée, très instruite et liée politiquement », déclare Mazin Sidahmed, co-fondateur de Documented, un média créé au service des communautés d’immigrants de New York. « Ce qui intéresse cette classe sociale devient les informations les plus importantes du jour, et si vous écrivez pour elle, vous gagnez vos galons de journaliste, car c’est ainsi que la plupart des journaux organisent leurs opérations : en réalité, ils servent cette classe sociale. »

Ceux qui ont accès aux médias affichent un biais de classe très net. Les personnes issues des classes populaires n’ont pas de voix.

Privilège vs sélection

Claire* a 24 ans et a suivi l’Institut français de Presse, la plus ancienne école de journalisme de France. Dans son parcours, elle me dit qu’il y avait certes une diversité d’origines ethniques, mais pas de diversité sociale. Claire explique que la concurrence pour entrer dans l’école est « extrêmement dure, extrêmement sélective », et que beaucoup préparent une année de prépa avant même d’essayer d’obtenir une place.

Il existe aussi une question très précise : en France, la formation est fondamentale pour accéder à une carrière professionnelle. Savoir comment entrer dans telle école et pourquoi signifie aussi suivre le bon lycée. « Depuis le lycée, je savais déjà ce que je voulais faire. Dans ma famille et à l’école, tout était clair. » Toutes celles et ceux qui parviennent à entrer dans le système connaissent les règles du jeu, affirme Claire.

Le père de Claire est diplomate et sa mère traductrice. Elle a vécu et été formée à l’étranger – notamment au King’s College de Londres – et parle quatre langues. « Malgré l’immense privilège dont je bénéficie, je n’ai pas pu obtenir une place dans l’école que je voulais », explique-t-elle, faisant référence à la complexité d’intégrer le prestigieux Sciences Po, qui était son premier choix.

Au cours de notre échange, Claire insiste sur la difficulté de ce concours : le quota d’élèves admis est « trop bas », le nombre de candidatures est trop élevé, et ceux qui disposent déjà d’un background culturel adéquat bénéficient d’« avantages disproportionnés ». De plus, elle ajoute, certaines écoles se basent sur le « dossier de présentation » d’un candidat pour le sélectionner. Par exemple, celles qui, comme Claire, ont déjà effectué un apprentissage ou travaillé dans les médias disposent d’un net avantage. « Sans mes parents, cela n’aurait pas été possible », affirme-t-elle.

Vers une plus grande diversité ?

En 2009, le Bondy Blog a créé la « Prépa égalité des chances » en collaboration avec l’École supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille), l’une des écoles les plus prestigieuses du pays. Cette formation d’égalité des chances est gratuite et ouverte à des jeunes issus de familles à faibles revenus. « Bien que les résultats aient été très positifs », explique Ichou, « cela ne signifie pas que le problème est résolu : l’intégration dans les rédactions reste très compliquée. Et une fois qu’un certain niveau d’expérience est acquis, l’accès à certaines responsabilités demeure très, très compliqué ».

Depuis 2007, La Chance dispense une formation à des jeunes ayant moins accès à ces écoles. Chaque année, grâce à quelque 350 journalistes professionnels bénévoles, l’association prépare environ 80 boursiers aux concours d’entrée dans les écoles de journalisme à Bordeaux, Paris, Marseille, Toulouse, Strasbourg, Grenoble et Rennes. « Le concours est une étape obligatoire pour les journalistes en herbe qui souhaitent entrer en école. Le problème est que tous les jeunes n’ont pas les mêmes chances de le réussir. La durée et le coût des études découragent les plus modestes », explique Baptiste Giraud, responsable du placement des étudiants au bureau de Paris.

Giraud précise que le programme préparatoire de La Chance est une formation gratuite, « qui peut se suivre l’après-midi, en soirée ou le week-end, selon les cas ». Il ajoute : « Nous essayons de cibler les étudiants issus des quartiers prioritaires de la ville, qu’ils soient urbains ou ruraux. »

Selon les données de l’association, les étudiants ayant participé aux formations en 2024 provenaient principalement de familles dont les parents exercent des métiers dits « peu qualifiés » (personnel d’entretien, agents de sécurité, aides à domicile et aides-soignants, conducteurs, etc.). On compte aussi des familles monoparentales et une large part d’ouvriers, avec 14,3 % des pères et 2,6 % des mères dans cette catégorie. En outre, 11,7 % des pères et 15,6 % des mères sont au chômage.

« Pour des informations de qualité, il est indispensable d’avoir des journalistes issus de milieux différents : sinon, le risque est la reproduction sociale et la répétition constante du même point de vue », déclare Giraud. En France, dit-il, « la situation évolue. Mais elle est encore très, très loin d’être parfaite. […] J’ai de nombreux témoignages d’anciens étudiants ayant effectué des stages en rédaction. Il y avait de nombreux cas de discrimination, de racisme, d’homophobie et de harcèlement sexuel. »

« En effet », ajoute Sarah Ichou, « lorsque l’on regarde la réalité, c’est ce que l’on observe. C’est une profession qui a du mal à se renouveler et qui est particulièrement précaire pour les personnes issues de catégories sociales défavorisées, pour les personnes victimes de racisme. Cela dépend de plusieurs facteurs, mais l’un des facteurs est que de nombreuses rédactions ne publient pas publiquement leurs offres d’emploi. Il est difficile d’avancer quand on vient d’un milieu ouvrier. »

Ainsi, paradoxalement, accéder au métier de journaliste requiert un milieu social privilégié, mais une fois engagé, la règle générale est la faible rémunération et les contrats précaires.

Cela est particulièrement vrai pour les freelances, mais aussi pour ceux qui ont un contrat. Cette précarité affecte également le prestige social de la profession, comme l’explique Miteva*, une journaliste indépendante croate : « Les journalistes croates sont devenus une classe ouvrière, au vu de leurs revenus. Le salaire moyen actuel des journalistes en Croatie est inférieur au salaire net moyen, qui, selon les données de l’Office croate des statistiques, était de 1 451 euros par mois en mai 2025. Les journalistes (freelance et salariés) sont sous-payés, ce qui affecte sans aucun doute la qualité du journalisme. Le journalisme n’est pas perçu comme une profession prestigieuse – au contraire, l’opinion publique des journalistes est plutôt basse – donc ceux qui peuvent se permettre de travailler pour moins d’argent entrent généralement pas dans la profession. »


Cet article a été produit dans le cadre du projet PULSE, une initiative européenne visant à soutenir des collaborations journalistiques transfrontalières. Il est initialement paru dans Voxeurop et est repris ici avec permission. 

Les données fournies ne sont pas toujours cohérentes ou comparables, compte tenu des contextes différents des organes de presse qui ont accepté de participer, ainsi que des contextes nationaux variés. Cette étude doit donc être comprise comme un panorama d’un malaise général au sein de la profession en Europe, en particulier chez les journalistes indépendants, et ouvre la question d’une réglementation commune des différents statuts d’emploi au sein de la profession.

🙏 Pour leur travail, leur patience et leurs contributions à cet article, je tiens à remercier Lola García-Ajofrín, Ana Somavilla (El Confidencial, Espagne), Harald Fidler (Der Standard, Autriche), Dina Daskalopoulou (Efysn, Grèce), Krassen Nikolov (Mediapool, Bulgarie) et Petra Dvořáková (Deník Referendum, République tchèque).

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.