Dominique Barthier

Etats-UnisEurope

Le nouveau paysage géopolitique : faire des affaires dans un monde en dérive

[T]he next iteration of the global security, political and economic system will not be framed by the United States alone. The reality is already something else. It is not an “order,” which inherently points to a hierarchy, and perhaps not even a “disorder.” A range of countries are pushing and pulling in line with their own priorities to produce new arrangements. We in the transatlantic community may need to develop some new terminology as well as adapt our foreign policy approaches to deal with horizontal networks of overlapping and sometimes competing structures.— Fiona Hill.

Pendant une grande partie de l’ère post-Guerre froide, les chefs d’entreprise évoluaient avec une carte mentale du monde relativement stable. La mondialisation continuerait de s’approfondir. Les États‑Unis resteraient le garant principal de l’ordre international; les institutions internationales offriraient un cadre prévisible pour le commerce, la finance, la sécurité et le règlement des différends; l’interdépendance économique réduirait la probabilité de guerres majeures; la technologie aplatirait les frontières; les marchés compteraient plus que les États. Ce monde n’a pas disparu complètement, mais il ne fournit plus une boussole fiable pour la prise de décision stratégique.

Le système international n’évolue pas tranquillement du maintien d’un ordre stable à un autre. Il entre dans une période prolongée entre ordres: un monde de fragmentation, d’institutions affaiblies, d’incertitude stratégique et de marchés de plus en plus politisés. Les entreprises opèrent dans un monde dépourvu d’ancrages. Autrement dit: l’ancien ordre existe encore formellement, mais sa capacité à stabiliser s’érode. Aucun nouvel ordre cohérent ne s’est encore imposé. Le monde n’est pas en transition; il est en rupture.

Pour les dirigeants, cela compte car la géopolitique n’est plus un bruit de fond. C’est une condition opérationnelle majeure. Les décisions sur les chaînes d’approvisionnement, l’énergie, la technologie, l’entrée sur les marchés, la logistique et les ressources dépendent de plus en plus de la logique politique et des intérêts stratégiques des États. Sous le paradigme néolibéral de la mondialisation, les entreprises optimisaient l’efficacité, les coûts et l’interconnexion. Dans le monde post-libéral, elles doivent optimiser la sécurité, la résilience et l’adaptabilité.

La période actuelle doit être comprise comme une rupture plutôt que comme une transition. Il faut aussi analyser le retour de la politique de puissance et la fragmentation de l’ordre d’après 1945; comment l’interdépendance est devenue instrumentalisée à travers le commerce, la technologie, la logistique, la finance et les ressources; et la position de l’Amérique latine dans ce paysage en mutation. En somme, la mondialisation n’est pas terminée, mais elle devient plus politisée et plus complexe. Les organisations les plus aptes à réussir ne seront pas nécessairement celles qui prévoient le mieux l’avenir, mais celles qui savent rester résilientes et flexibles dans un monde en dérive.

Le jardin et la jungle: l’ordre est artificiel et rare

La métaphore du « jardin » et de la « jungle » proposée par l’essayiste et historien américain Robert Kagan offre un point de départ utile pour comprendre les mutations en cours du système international. Le « jardin » symbolise l’ordre international: institutions, alliances, règles commerciales, normes politiques, usages diplomatiques et garde-fous de sécurité. La « jungle », elle, incarne l’anarchie internationale: politique de puissance, prédation, nationalisme, néo‑impérialisme, sphères d’influence et coercition.

La puissance de cette métaphore tient au fait qu’elle rejette l’illusion selon laquelle l’ordre serait naturel. Paix, prospérité et coopération ne résultent pas automatiquement du progrès humain. Ce sont des réalisations artificielles qui exigent un effort constant. Elles dépendent du leadership politique, d’investissements institutionnels et de la volonté d’assumer les coûts de la stabilité. La « jungle » repousse toujours lorsque le « jardin » est négligé.

L’ordre international post‑1945 n’était pas qu’un projet moral. C’était aussi un exercice d’intérêt bien compris. Les États‑Unis soutenaient les voies maritimes ouvertes, la finance mondiale, la sécurité collective, la reconstruction, les institutions de développement, l’aide humanitaire et les règles du commerce parce que cela servait les intérêts stratégiques américains et bénéficiait aux alliés et partenaires. Cette combinaison de puissance et de consentement donnait à l’ordre une légitimité et une durabilité. Il était universel ou exempts de contradictions majeures, mais il offrait un cadre relativement stable pour une grande partie de l’économie mondiale.

La période qui a suivi 1989 a renforcé l’illusion selon laquelle cet ordre était devenu permanent. L’effondrement de l’Union soviétique, l’expansion des marchés, la montée des chaînes d’approvisionnement mondiales, la diffusion d’Internet et l’intégration de la Chine dans l’économie mondiale alimentaient la conviction que l’interdépendance économique disciplinerait progressivement la politique de puissance. L’interprétation de la « fin de l’histoire » n’a jamais été universellement acceptée, mais elle a façonné les attentes des élites dans les domaines des affaires, de la politique, de la finance et des institutions internationales.

Les événements des années 2020 ont brisé cette confiance. La COVID‑19 a révélé la fragilité des systèmes mondiaux. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a réintroduit une guerre territoriale à grande échelle en Europe. Le Moyen‑Orient est entré dans une phase d’instabilité persistante après la guerre de Gaza et l’escalade régionale plus large. Le Soudan illustre comment l’effondrement d’un État peut devenir à la fois une catastrophe humanitaire et un vide géopolitique. Taïwan, la mer de Chine méridionale, l’Arctique, la mer Rouge et le détroit d’Ormuz montrent comment la géographie et les points névralgiques reviennent au centre des enjeux stratégiques.

Selon le Uppsala Conflict Data Program, il y avait au moins 65 conflits étatiques en 2025, le chiffre le plus élevé depuis 1946. C’est pourquoi l’affirmation « rupture, pas transition » est utile sur le plan analytique. Une transition suppose un passage d’un ordre identifiable à un autre. Une rupture décrit l’effondrement de l’ancien ordre avant l’émergence d’un nouveau. Dans de telles périodes, les règles deviennent moins fiables, les institutions perdent leur autorité, les alliances deviennent plus conditionnelles et le pouvoir s’exerce plus directement. Ces évolutions démontrent que la stabilité n’est pas la condition par défaut de la politique internationale. Elle est l’exception.

Un système sans structure

Les États‑Unis demeurent la puissance militaire et financière dominante du monde. La Chine est le principal challenger en matière de capacité industrielle, de commerce, d’infrastructures, d’ambition technologique et d’influence géopolitique. L’Europe est riche et institutionnalisée, mais stratégiquement dépendante et intérieurement divisée. La Russie est militairement perturbatrice mais économiquement limitée. L’Inde est une grande puissance aspirante, avec une démographie en croissance et une pertinence stratégique croissante, mais elle reste limitée en projection mondiale. Des États du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis émergent comme pourvoyeurs de liquidités, acteurs énergétiques, hubs logistiques et médiateurs diplomatiques. Les puissances moyennes recherchent de plus en plus leur autonomie, mais la plupart manquent de la capacité d’influencer le système par elles‑mêmes.

C’est pourquoi la multipolarité peut être trompeuse. La multipolarité implique plusieurs pôles de puissance relativement stables. Le monde actuel est toutefois plus ambigu. Il se caractérise par l’asymétrie, la fragmentation, l’incertitude et des formes de dépendance qui se chevauchent. Le monde n’est pas cohérent comme une multipolarité stable: c’est un système sans structure stable. Le pouvoir est diffuse dans certains domaines et concentré dans d’autres.

La vision « tridimensionnelle » du pouvoir du politologue américain Joseph Nye demeure utile: le pouvoir militaire reste largement américain; le pouvoir économique est plus tripolaire entre les États‑Unis, la Chine et l’Europe; l’influence politique devient de plus en plus multipolaire et spécifique à des questions. Cela signifie que les conseils d’administration et les cadres dirigeants doivent naviguer simultanément dans plusieurs systèmes et dans les dynamiques politiques mondiales. Il suffit de rappeler les approches contrastées des dirigeants: Xi Jinping en Chine, Narendra Modi en Inde, Donald Trump aux États‑Unis et Vladimir Poutine en Russie vis‑à‑vis de ce que l’on appelle l’ordre libéral international. Poutine le rejette. Modi agit dans cet ordre. Xi construit une alternative. Trump en tire une valeur.

La Chine a bénéficié énormément du système économique mondial depuis 1978. Pour autant, elle cherche à remodeler ce système via un ensemble d’institutions différent. Elle ne cherche pas nécessairement à détruire le système dont elle a profité, mais plutôt à réduire sa dépendance vis‑à‑vis des règles occidentales et à accroître sa capacité à fixer ses propres termes. La Russie ne peut pas remplacer le système par la persuasion, l’innovation ou l’attraction économique. Son influence est avant tout perturbatrice. Elle a recours à la guerre conventionnelle, à des opérations hybrides, à la pression énergétique, à des capacités cybernétiques, à la guerre informationnelle et à des griefs historiques pour affaiblir l’ordre qu’elle rejette. En ce sens, la Russie n’est pas un bâtisseur d’un nouvel ordre mais un agent de désordre. L’Inde cherche une autonomie stratégique. Elle ne souhaite pas devenir un État subordonné à un bloc américain ou chinois. Elle coopère avec les États‑Unis via le Quad (Dialogue de sécurité quadrilateral), entretient des liens avec la Russie, se présente comme une voix du Sud global et se pose comme un État civilisateur doté d’institutions démocratiques et d’une identité nationaliste.

Les États‑Unis traversent le pivot le plus important, car ils constituent l’ancien ancrage de l’ordre. Lorsque l’ancre devient instable, tout le système se délie. La politique étrangère américaine mêle de plus en plus prédation militaire, tarifs commerciaux, sanctions unilatérales, politique industrielle active, contrôles technologiques et restrictions à l’immigration. Le résultat n’est pas un isolement classique. C’est un engagement sélectif sans l’emphase habituelle du maintien du système. Les États‑Unis ne se contentent plus de gérer le système; ils y participent de manière croissante et en utilisent la valeur comme levier.

Cela crée un paradoxe. Le monde dépend encore fortement de la puissance américaine, des marchés, de la technologie, des universités, du capital, des alliances militaires et du dollar. Pourtant, la crédibilité de la tutelle américaine a décliné. Les alliés prennent des précautions, les rivaux scrutent, les puissances moyennes diversifient, les entreprises réévaluent leurs expositions. Le système continue de fonctionner, mais avec moins de confiance. L’implication est claire: l’ordre international ne s’effondre pas en un seul moment spectaculaire. Il perd en fiabilité et en stabilité interne.

Le retour de la politique de puissance

La politique de puissance n’a jamais disparu, mais pendant trois décennies, elle a été souvent masquée par le langage de la mondialisation économique, de la convergence politique et de l’internationalisme libéral. Aujourd’hui, la politique de puissance redevient explicite. La rivalité américano‑chinoise est l’axe central de la lutte pour l’hégémonie au XXIe siècle. Toutefois, il ne faut pas la décrire comme un simple Cold War 2.0. La Guerre froide était avant tout idéologique, mais les États‑Unis et l’Union soviétique n’étaient pas fortement intégrés économiquement. Leurs blocs étaient relativement fixes. Les lignes rouges étaient claires.

La rivalité actuelle entre les États‑Unis et la Chine est différente: les deux puissances sont interdépendantes et en même temps concurrentes.

Exhibit 1. US–China competitive interdependence. Via The Financial Times.

Leurs économies restent connectées, mais leurs objectifs stratégiques divergent de plus en plus. Cela crée un piège d’hostilité. La politique intérieure, les peurs sécuritaires, la compétition technologique, la politique industrielle et la méfiance mutuelle se renforcent mutuellement. Les deux côtés considèrent la dépendance comme une vulnérabilité. Ils construisent des alternatives partielles. Les États‑Unis redirigent et rapetissent les flux de capitaux et de production vers l’intérieur, tandis que la Chine continue à pousser sa capacité industrielle et ses exportations vers l’extérieur. Par conséquent, l’économie mondiale souffre d’un mélange de protectionnisme américain et de mercantilisme chinois.

La stratégie de la Chine est particulièrement importante pour les dirigeants d’entreprises. Elle n’exporte pas principalement une idéologie comme l’a fait l’Union soviétique. Elle offre du financement, de la technologie, des minéraux et des solutions durables, parmi d’autres produits et services d’exportation. La Chine est une puissance émergente sans le même niveau d’enchevêtrement. Elle minimise les engagements tout en maximisant son levier.

Exhibit 2. China’s mercantile power. Via The Financial Times.

La Russie représente un problème différent: un revisionnisme par la destruction. Son invasion de l’Ukraine n’est pas seulement un différend territorial. Elle cherche à réaffirmer des sphères d’influence, à déstabiliser la cohésion occidentale et à remettre en cause le principe selon lequel les petits États peuvent choisir leur orientation stratégique. Qu’il y ait une victoire ou non sur le plan conventionnel, la guerre a déjà modifié l’environnement sécuritaire de l’Europe, accéléré le réarmement, exposé la dépendance vis‑à‑vis des États‑Unis et réveillé les questions sur la dissuasion, l’autonomie stratégique et l’avenir de la défense de l’UE.

Le Moyen-Orient illustre la persistance de l’instabilité. Dans cette région, les conflits ne se résolvent pas. Ils persistent, mutent et produisent des primes de risque de plus en plus élevées. La puissance militaire ne garantit pas le succès politique. Les parties impliquées n’ont pas été en mesure d’établir des mécanismes de maintien de la paix pour apaiser les griefs, les divergences et la rivalité sous-jacents. L’Iran, Israël, les États du Golfe, les acteurs non étatiques et les puissances extérieures se trouvent pris dans des tensions régionales où escalade et retenue coexistent.

Le Soudan illustre une autre forme de désordre: l’effondrement total de l’État. Un État effondré devient l’arène par procuration pour des milices locales, des États voisins, des acteurs du Golfe, la Russie, l’Iran et d’autres forces. La guerre n’est pas seulement un conflit intérieur. C’est une lutte régionalisée avec des parrains externes, l’insécurité alimentaire, les déplacements massifs, la quête de minéraux, la logistique et les implications sécuritaires pour la mer Rouge.

Ces cas révèlent un schéma plus vaste. La guerre devient plus fréquente comme outil de l’action d’État. La guerre hybride brouille la frontière entre paix et conflit, zones de guerre et zones civiles. Les alliances deviennent plus conditionnelles. Le droit international contraint moins les comportements. La dissuasion nucléaire demeure importante, mais elle n’empêche pas la guerre conventionnelle, les opérations cyber, la coercition grise ou le conflit par procuration.

Interdépendance weaponisée

L’implication la plus importante pour les entreprises du nouveau paysage géopolitique est la transformation de l’interdépendance en levier.

La mondialisation néolibérale était conçue autour de l’efficacité: production à faible coût, logistique juste‑à‑temps, fournisseurs spécialisés, marchés mondiaux, passages maritimes ouverts, économies d’échelle et intégration financière. Ce modèle demeure séduisant. Le commerce mondial ne s’est pas effondré. Les valeurs et les volumes du commerce restent élevés. L’économie mondiale reste profondément connectée et résiliente, mais la signification de l’interdépendance a changé. Elle n’est plus simplement source d’avantages mutuels; elle est aussi source de vulnérabilité. Les gouvernements utilisent de plus en plus les sanctions, les contrôles à l’export, les tarifs, les restrictions d’investissement, les subventions industrielles, les interdictions technologiques, les règles d’accès au marché et la pression financière comme instruments de politique d’État. La mondialisation n’est pas morte; elle a été « weaponized » (instrumentalisée).

Plus de 80 % du commerce mondial circule par des voies maritimes, dont beaucoup dépendent de quelques points de congestion. Le détroit de Taïwan, la mer de Chine méridionale, le détroit de Malacca, le détroit d’Ormuz, Bab el‑Mandeb, le canal de Suez, le canal de Panama, le Bosphore et quelques autres passages étroits concentrent les risques. Guerre, piraterie, drones, accidents, sécheresses, sanctions, blocus ou défaillances d’infrastructures peuvent perturber ces points de passage. Le système commercial semble global et diversifié, mais il est aussi interconnecté, concentré et dépendant d’un cheminement. Une seule expédition peut traverser plusieurs goulots à la suite. Une défaillance unique sur le trajet mondial entraîne des retards. Plusieurs défaillances simultanées peuvent provoquer une perturbation systémique.

En conséquence, les ports sont devenus des actifs stratégiques sensibles, autant pour les États que pour les entreprises. Ils ne constituent pas de simples conduits de commerce, mais des ancres de positionnement stratégique, de collecte de renseignements, de projection de puissance militaire, de diversification des risques et d’accès politique. La mer Rouge, Port Soudan, Djibouti, Chancay au Pérou, Punta Arenas au Chili, le canal de Panamá et les itinéraires arctiques démontrent que la géographie est revenue au premier plan comme préoccupation géopolitique.

Exhibit 4. Battle for ports. Via Hutchison Ports et Bloomberg.

La même logique géopolitique s’applique à la « weaponisation » de la technologie. La chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs est mondiale, sophistiquée et fragile. TSMC produit la majorité des puces les plus avancées; ASML, aux Pays‑Bas, domine la lithographie ultraviolet extrême (EUV); les États‑Unis mènent en conception de puces et en logiciels spécialisés. Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, les Pays‑Bas et les États‑Unis occupent des nœuds clés. Le destin d’importants pans de l’économie mondiale dépend de quelques sociétés et pays.

Chris Miller, professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomacy, souligne que la capacité de produire des puces de pointe est devenue l’une des capacités industrielles déterminantes de notre époque. Les semi‑conducteurs ne sont pas de simples composants. Ils forment l’infrastructure de l’intelligence artificielle, des systèmes de défense, de l’informatique en nuage, des smartphones, des véhicules électriques, des centres de données, de la logistique, de la finance et de la fabrication moderne.

Les terres rares et les minerais critiques présentent des vulnérabilités analogues. La Chine domine des segments majeurs du traitement et du raffinage des terres rares, du graphite, du lithium et d’autres intrants essentiels pour les batteries, l’électronique, les systèmes de défense, les éoliennes, les véhicules électriques et les procédés de fabrication avancés. Des restrictions sur le gallium, le germanium, l’antimoine et d’autres matériaux montrent comment les minéraux peuvent devenir des instruments de dissuasion.

Exhibit 5. China’s dominance in rare earths mining and green technologies. Via Bloomberg and The Economist.

Le message pour les entreprises est clair: les chaînes d’approvisionnement constituent des actifs géopolitiques, notamment dans les secteurs technologique, énergétique et logistique. L’ancienne question consistait à savoir comment optimiser la mondialisation pour le coût et la rapidité? La nouvelle question est: comment concevoir des opérations mondiales résilientes face à des tensions politiques?

Le dollar américain et la fragilité de la confiance

L’ordre international n’est pas seulement militaire et commercial. Il est aussi financier. Le dollar demeure la monnaie centrale de la finance mondiale, des réserves, du règlement des échanges et des actifs sûrs. Les marchés financiers américains restent inégalés par leur profondeur et leur liquidité. Comme l’a soutenu l’économiste américain Larry Summers, tant que l’Europe sera un musée, le Japon une maison de retraite et la Chine une prison, le dollar demeurera dominant.

Pourtant, la dominance ne signifie pas immunité. La confiance est le fondement du système-dollar. Si les investisseurs commencent à douter de la fiabilité des institutions américaines, de l’État de droit, de l’indépendance des banques centrales, de la soutenabilité de la dette ou de l’usage politique du pouvoir financier, ils pourraient chercher à diversifier leurs placements. Cette diversification n’entraîne pas immédiatement la fin de la domination du dollar, mais elle peut affaiblir l’idée que les actifs américains soient politiquement neutres.

Les instruments financiers instrumentalisés peuvent exercer un pouvoir de coercition à court terme, mais engendrent aussi des coûts à long terme. Les sanctions, le gel d’actifs et les restrictions financières peuvent être des outils efficaces de contrôle. Mais plus ils sont utilisés, plus les États peuvent être incités à développer des alternatives. La Chine, l’Europe, les États du Golfe et les marchés émergents pourraient ne pas être en mesure de remplacer le dollar, mais ils peuvent chercher à s’en isoler partiellement.

Ces dernières années, la crainte grandit face à des scénarios hypothétiques de défaut sélectif, à l’exposition aux sanctions et à la finance politisée. Même si ces risques ne sont pas immédiats, ils comptent car les systèmes financiers dépendent fortement des attentes. Cela renforce l’argument central: le système fonctionne encore, mais avec davantage de friction et moins de confiance.

L’Amérique latine : pertinence globale et limites locales

L’Amérique latine occupe une position ambiguë dans ce nouveau paysage. Elle n’est pas au centre de la rivalité entre grandes puissances, mais elle n’en est plus non plus exclue. La géopolitique arrive dans la région non pas principalement par des risques militaires conventionnels, mais par des contrats: ports, mines, projets énergétiques, télécommunications, infrastructures, finance, technologie et commerce.

D’une part, la région dispose d’avantages importants. Elle est relativement éloignée des principaux théâtres de guerre européens et moyen‑orientaux. Elle possède d’importantes ressources minérales critiques, dont le lithium, le cuivre et d’autres ressources clés pour la transition énergétique. Le triangle lithiumaire du Chili, d’Argentine et de Bolivie recèle une part importante des réserves mondiales de lithium. Le Chili et le Pérou jouent un rôle central dans l’offre de cuivre. Le Brésil bénéficie d’une profondeur agricole, énergétique et industrielle. Le Mexique profite de sa proximité avec les États‑Unis. La région dispose d’une biodiversité, d’un potentiel d’énergies renouvelables et d’une population de plus de 600 millions d’habitants.

D’autre part, le levier de l’Amérique latine est limité par la fragmentation. L’intégration régionale demeure faible. Le commerce intra‑régional est faible comparé à l’Asie ou à l’Europe. Les failles infrastructurelles persistent. L’investissement dans la recherche et le développement reste modeste. La capacité étatique varie largement. La criminalité organisée, la corruption, l’insécurité, les économies informelles, la faiblesse de l’État de droit et la polarisation politique freinent la croissance économique et le développement social.

Entre-temps, la Chine a étendu son influence en Amérique latine par le commerce, les infrastructures, l’exploitation minière, la finance, les ports et la technologie. Le port de Chancay au Pérou, construit par le China Ocean Shipping Company (COSCO), est un exemple flagrant. Il promet des gains logistiques, une connectivité directe entre l’Asie et l’Amérique latine et des opportunités commerciales, mais soulève aussi des questions sur la dépendance stratégique, la souveraineté portuaire et le contrôle des infrastructures logistiques. Punta Arenas et le détroit de Magellan illustrent une autre juxtaposition: potentiel de transport maritime, projets d’hydrogène vert, capacité de pêche et intérêts des États‑Unis et de la Chine dans le cône sud.

Exhibit 7. Chancay and Punta Arenas: new frontiers of geopolitics in Latin America

Les États‑Unis restent essentiels, notamment pour le Mexique et l’Amérique centrale. Pour autant, la politique américaine envers la région est souvent guidée par des priorités domestiques: migration, narcotrafique, tarifs, concurrence avec la Chine et politique électorale. L’Union européenne offre des opportunités d’investissement, des standards réglementaires, des accords commerciaux et des partenariats de développement, mais elle manque à la vitesse de la Chine et à la centralité géographique des États‑Unis.

Les liens des Latino-Américains avec l’Asie et l’Afrique restent largement sous‑développés. Le défi de l’Amérique latine est d’éviter de devenir uniquement un théâtre de la compétition extérieure. La région peut rester fragmentée et réactive, ou elle peut chercher à agir de façon autonome sur des enjeux tels que les ressources minérales, la sécurité alimentaire, la transition énergétique, le nearshoring, l’infrastructure numérique, le financement climatique et le multilatéralisme sélectif. La question n’est pas de savoir si l’Amérique latine compte. Elle compte. La question est de savoir si elle peut agir de manière stratégique.

Scénarios possibles

En supposant que l’histoire n’est pas prédéterminée et que l’avenir demeure ouvert, plusieurs scénarios internationaux plausibles, juxtaposés, se dessinent à court terme. L’un de ces scénarios est une fragmentation partielle. Dans ce scénario, les États‑Unis et la Chine restent des rivaux, mais conservent des garde‑fous. Le commerce continue, mais sous contrôle accru. Les écosystèmes technologiques sont partiellement séparés. Les puissances moyennes prennent des précautions. Les blocs régionaux se renforcent. Les entreprises s’adaptent par la redondance et la gestion du risque politique. Ce n’est pas un ordre libéral global, mais ce n’est pas non plus un effondrement systémique.

Un deuxième scénario est une rivalité limitée. Le monde se divise en zones favorables aux États‑Unis, à la Chine et à des zones de couverture. Des règles deviennent régionales. La politique industrielle s’étend. Les chaînes d’approvisionnement deviennent plus dupliquées. Les coûts augmentent. L’innovation continue mais devient plus politisée. Les entreprises opèrent à travers des portefeuilles régionaux plutôt que via des plateformes mondiales intégrées.

Un troisième scénario est le désordre persistant. Aucun hégémon ne mène; les institutions s’affaiblissent encore davantage, les conflits régionaux se multiplient; les points de congestion du commerce subissent des perturbations répétées. C’est un monde avec des primes de risque plus élevées, une confiance plus faible et des crises plus fréquentes.

Un quatrième scénario est une escalade systémique. Une crise à Taïwan, une guerre plus large au Moyen‑Orient, une confrontation entre l’OTAN et la Russie ou une succession de perturbations des points de congestion pourraient déclencher des conséquences économiques et sécuritaires à grande échelle. On ne peut pas ignorer les risques croissants posés par les impacts sociaux de l’IA, les tensions migratoires ou la crise du coût de la vie. Bien que les échos des dynamiques des années 1920–1930 ne soient pas très populaires et paraissent tirés par les cheveux, ces leçons de l’histoire ne doivent pas être ignorées.

Pour finir, il est utile de suivre la thèse de Michael Beckley, politologue américain, sur « l’ordre stagnant ». Les grandes puissances pourraient être moins dynamiques qu’elles n’apparaissent. La Chine pourrait atteindre un pic. Les États‑Unis pourraient demeurer relativement plus forts malgré leurs dysfonctionnements. L’UE pourrait rester riche mais travailler en sous‑emploi. L’Inde pourrait progresser moins rapidement que prévu. La Russie pourrait demeurer perturbatrice mais décliner. Le résultat ne serait pas un monde de puissances montantes, mais un club fermé d’occupants vieillissants. La stagnation ne garantit pas la paix. Des puissances en déclin ou plafonnant peuvent devenir plus enclines à prendre des risques. La guerre de la Russie en Ukraine et les pressions de la Chine autour de Taïwan suggèrent que la peur de la perte d’opportunité peut produire un comportement agressif. Le danger peut provenir non seulement de puissances montantes mais aussi de puissances qui estiment que le temps leur échappe.

Adaptation dans un monde sans ancrages

Une seule crise ne définit pas le système international actuel. Celui‑ci est façonné par l’accumulation de pressions interconnectées: rivalité des grandes puissances, érosion des institutions, interdépendance weaponisée, fragmentation du commerce, compétition technologique, dérèglement climatique, fatigue démocratique, tension budgétaire, compétition pour les ressources, populisme, immigration et instabilité régionale. Les anciens ancrages sont plus faibles. Les nouveaux ancrages ne sont pas encore clairement définis.

Pour les dirigeants, la question centrale n’est pas de savoir si la mondialisation survivra, mais quel type de mondialisation émergera au cours de la prochaine décennie environ. Jusqu’ici, la réponse émergente semble être une forme de mondialisation plus politique, régionale, contestée et fragile. Cet environnement ne supprimera pas les opportunités. La demande demeure forte dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les semi‑conducteurs, la logistique, l’infrastructure numérique, l’IA et la sécurité alimentaire. Mais les opportunités seront plus difficiles à saisir. Il faudra de l’intelligence politique, de la résilience opérationnelle et de l’adaptabilité stratégique. Une nouvelle géopolitique génère de l’incertitude. Les gagnants seront ceux qui s’adaptent le plus rapidement.

[Kaitlyn Diana edited this piece.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.