Dominique Barthier

Europe

Les femmes migrantes subissent une double peine au travail

Malgré les progrès réalisés en matière d’égalité entre les femmes et les hommes sur le lieu de travail, de nombreuses femmes occupent des postes pour lesquels elles sont surqualifiées, et ce phénomène touche particulièrement les femmes migrantes. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, des expertes expliquent comment cette double pénalité peut être renversée.

Les taux de natalité reculent et les populations vieillissent dans les pays à revenu élevé. Or, alors que nos sociétés ont un besoin pressant de main-d’œuvre qualifiée, beaucoup de personnes n’ont pas la chance d’exploiter pleinement leur potentiel, tant sur le plan personnel qu’au travail. L’économie européenne dépend de plus en plus des travailleurs migrants, mais ces derniers peinent souvent à accéder à des emplois de qualité qui correspondent à leurs compétences, à leur diplôme et à leur expérience. Lorsqu’on se retrouve en situation de surqualification et que des compétences qui pourraient être utilisées pour des tâches plus complexes ne le sont pas ou sont gaspillées, on parle de « décalage des compétences ».

Au cours des dernières décennies, des personnes migrantes se sont installées dans les pays européens pour des raisons historiques, politiques, économiques et personnelles très diverses. Un peu plus de la moitié des migrants dans les pays de l’OCDE et de l’Union européenne sont des femmes. Ces femmes migrantes sont souvent confrontées à l’exploitation sur le marché du travail ou à des conditions de travail précaires. Bien qu’il existe de fortes raisons de s’inquiéter particulièrement des perspectives professionnelles des femmes migrantes, la plupart des recherches sur le décalage des compétences se concentrent sur les hommes.

Des recherches récentes de l’Institut européen du syndicalisme ont montré que les travailleuses migrantes en Europe subissent un double coup. Elles sont plus susceptibles d’occuper des emplois qui ne correspondent pas à leurs compétences — autrement dit, où leurs aptitudes restent inutilisées ou gaspillées. Les données confirment ce désavantage même lorsque l’on tient compte des différences socioprofessionnelles et individuelles.

Recent trends in educational attainment and skills of women

Partout dans le monde, les pays ont enregistré des avancées importantes en matière d’accès à l’éducation et à la formation, et surtout dans la réduction du fossé entre les sexes en matière d’accès à l’éducation. Cette réussite est particulièrement marquée dans les pays à revenu élevé. Les femmes constituent un peu plus de la moitié des nouveaux entrants dans l’enseignement supérieur en 2019 et, si les tendances actuelles se poursuivent, elles seront plus nombreuses que les hommes à obtenir un diplôme d’enseignement tertiaire avant l’âge de 30 ans. Cette progression en matière d’éducation se répercute sur la réduction de l’écart entre les sexes sur le marché du travail. Toutefois, la participation des femmes à l’emploi demeure inférieure à celle des hommes et elles travaillent davantage à temps partiel. La question demeure donc : ces gains dans l’éducation se traduisent-ils réellement par de meilleurs emplois, ou les femmes se retrouvent-elles dans des postes qui ne correspondent pas à leurs compétences ? Qu’en est-il des femmes migrantes ?

Bien que le décalage entre métier et diplôme ait été largement documenté par la recherche, les analyses se concentrent surtout sur les hommes. Compte tenu de leurs récents progrès éducatifs, les femmes devraient être au centre des préoccupations lorsque l’on parle de compétences et de qualifications gaspillées. En examinant le marché du travail américain, on a montré que les femmes diplômées de l’enseignement supérieur présentent un niveau de décalage nettement plus élevé que les hommes. Pour les femmes migrantes, cette tendance générale à être surqualifiée s’accompagne des défis liés à la reconnaissance de leurs compétences et diplômes. Dans une Europe qui est de plus en plus confrontée à des pénuries de compétences et de main-d’œuvre dans le cadre desTransitions verte et numérique, dévaloriser une partie essentielle de la population constitue un problème majeur.

En examinant la période 2002-2020 à travers l’Europe, nos travaux montrent que les femmes migrantes sont surqualifiées par rapport aux femmes autochtones pour leurs emplois.  [1] En d’autres termes, les compétences des femmes migrantes sont trop souvent gaspillées.

Comment remédier au décalage entre compétences et emplois

Le décalage entre métier et diplôme se constate principalement chez les femmes ayant un niveau d’études postsecondaires qui occupent des postes faiblement ou moyennement qualifiés, ainsi que chez celles issues de ménages à revenu moyen et des milieux migratoires. Repérer ces groupes de travailleuses est la première étape pour s’attaquer au gaspillage des compétences.

Le niveau d’éducation des parents joue aussi un rôle important. Plus le niveau d’instruction des parents est élevé, moins il est probable que les femmes soient surqualifiées. Le bagage éducatif parental peut se traduire par de meilleurs conseils et orientations professionnels donnés aux enfants, ce qui pourrait réduire le risque que ces derniers occupent des postes qui dépassent leurs compétences. On peut penser que la surqualification pourrait diminuer au fil des générations à mesure que le niveau moyen d’instruction augmente.

Cependant, le problème de la surqualification n’est pas seulement dû aux choix individuels des femmes concernées. Les cadres institutionnels, tels que des mécanismes de reconnaissance des compétences plus fluides et des dispositions sur les qualifications des travailleurs, des politiques qui encouragent les mères à reprendre le travail (par exemple, une garde d’enfants opportune et accessible) et d’autres règles d’inclusion sur le lieu de travail peuvent aider à ce que les femmes trouvent aussi les emplois pour lesquels elles sont qualifiées. La position des femmes sur le marché du travail et les attitudes envers la participation des femmes jouent aussi un rôle déterminant. Des niveaux d’éducation plus élevés et une participation plus étendue des femmes dans l’emploi réduisent les risques de surqualification. De même, des attitudes plus favorables envers le travail des femmes ont un effet significatif. Encore une fois, cette tendance suggère que, globalement, une participation croissante des femmes et l’évolution des mentalités au fil des générations atténueront le problème du décalage avec le temps. Cependant, les avancées ne doivent pas être considérées comme acquises. Des efforts politiques qui soutiennent une plus grande égalité entre les femmes et les hommes au travail et, plus largement, dans la société permettront également une meilleure utilisation des compétences des femmes.

Les structures formelles telles que l’appartenance à un syndicat, les emplois dans le secteur public et les contrats permanents réduisent aussi les chances d’être surqualifiée chez les femmes. Fait intéressant, les femmes sont moins susceptibles d’être surqualifiées dans les petites et moyennes entreprises. L’État, par le biais de l’emploi public et de l’organisation des relations de travail, joue un rôle important dans la réduction du décalage entre les postes occupés et les qualifications des femmes.

Le rôle de l’État est particulièrement important compte tenu de la distribution professionnelle du décalage. La surqualification des femmes est la plus élevée dans les métiers élémentaires et chez les femmes issues des ménages à revenu moyen. Des politiques visant à mieux faire correspondre les qualifications des femmes à leurs postes permettront également de réduire les inégalités sur le marché du travail. Mieux exploiter les compétences des femmes devrait devenir plus courant dans un cadre favorable à leur participation. Notre analyse de la surqualification des femmes en Europe ouvre une voie pour aborder cette question sociale et économique majeure.

La fuite des compétences, loin d’être uniquement une question du marché du travail, touche aussi les perspectives de vie offertes à chacun. Gasper les compétences, les savoirs et les talents des femmes revient à ne pas transformer les gains éducatifs précieux en performances professionnelles réelles. Les femmes migrantes paient cette pénalité doublement, étant défavorisées sur le marché du travail à la fois en tant que migrantes et en tant que femmes. Des choix politiques qui facilitent la transférabilité des compétences des migrants et qui favorisent de meilleurs appariements entre les compétences des femmes et les postes disponibles sur le marché du travail peuvent répondre à ce problème, pour toutes les femmes et particulièrement pour celles qui se trouvent à l’intersection des deux dimensions.


[1] Notre méthodologie se fonde sur le niveau d’éducation observé dans une occupation, un pays et une année donnés. Nous calculons le décalage comme l’écart entre le niveau d’éducation d’une femme et le niveau moyen d’éducation au sein de cette occupation. Pour plus de détails sur la méthodologie et la construction des variables, voir l’étude publiée en 2023.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.