Dominique Barthier

Europe

L’Europe se lève pour la démocratie dans le monde

Les systèmes démocratiques européens sont confrontés à des défis importants venus de l’intérieur. Toutefois, l’Union européenne ne doit pas se limiter à une inquiétude intérieure: elle doit aussi porter son regard sur la scène mondiale, où s’affrontent démocratie et autocratie. Promouvoir la démocratie à l’échelle internationale est essentiel pour prévenir les menaces, tant au niveau national qu’étranger.

« Tant que la démocratie existe, […] le totalitarisme est en danger mortel », écrivait George Orwell dans son essai célèbre The Lion and the Unicorn. C’était en 1941, et l’Europe tremblait sous l’avance écrasante d’Italie et d’Allemagne autocratiques, soutenues par l’Union soviétique. Le monde semblait glisser inexorablement vers un système composé d’États totalitaires puissants, flanqués de démocraties fragiles.

Aujourd’hui, de nombreux Européens se sentent pris dans un état de chute libre similaire. Dans le dernier rapport d’International IDEA sur l’état mondial de la démocratie, la tendance est négative pour la neuvième année consécutive. En 2024, 54 % des pays ont reculé sur le tableau démocratique, tandis que seulement 32 % ont progressé dans un quelconque aspect de la démocratie. D’année en année, la conviction se renforce que le socle universel sur lequel repose l’ordre juridique international s’érode. Cela est souligné par le choc occasionnel d’un allié démocratique qui bascule subitement vers l’autocratie. Le pire scénario semble être un monde de coexistence: un bloc de super-puissances autocratiques encerclant – et tolérant, mais à contrecœur – un groupe fragile de démocraties européennes.

Orwell rejetait ce scénario. Pour lui, l’idée qu’un système de libertés démocratiques et un système qui restreint délibérément ces valeurs puissent coexister était contradictoire. Comme l’exprime l’auteur à l’œuvre ultérieure des paraboles antifascistes Animal Farm et 1984, « les deux creeds ne peuvent même pas, pendant longtemps, vivre côte à côte ». Ou, comme l’avait formulé le dissident soviétique Andreï Sakharov: « Un pays qui ne respecte pas les droits de ses propres citoyens ne respectera pas les droits de ses voisins. »

Ainsi, l’Europe doit se préparer à un conflit continu sur l’ordre mondial dominant. Partout où l’UE agit, elle voit ses propres principes entrer en collision avec des valeurs adverses. Comme la démocratie et l’autocratie s’opposent par nature, cela conduira inévitablement à une forme de compétition.

Plus de démocratie, moins de guerres

Renforcer la démocratie dans le monde est l’un des principes fondamentaux de l’Union européenne. L’article 21 du Traité sur l’Union européenne stipule: « L’action de l’Union sur la scène internationale sera guidée par les principes qui ont inspiré sa création, son développement et son élargissement, et qu’elle cherche à faire progresser dans le monde: la démocratie, l’État de droit, l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme et des libertés fondamentales […]. » L’UE a donc l’obligation de promouvoir la démocratie au-delà de ses frontières.

Il s’agit bien plus qu’un simple énoncé de principe. Plus le groupe des démocraties constitutionnelles est fort, mieux les intérêts de l’Europe sont servis. Des institutions démocratiques solides et des organisations de la société civile actives contribuent à viser des objectifs climatiques plus ambitieux et à maîtriser les flux de réfugiés, tandis que le recul démocratique mine la régulation numérique mondiale et l’environnement d’investissement pour les entreprises. L’attaque contre les lois numériques européennes et l’introduction de tarifs commerciaux depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en témoignent.

Plus le groupe des démocraties se rétrécit, plus le risque de conflits violents augmente. De nombreuses guerres sont précédées par un déclin progressif de la gouvernance démocratique chez l’agresseur. Si la Russie avait été une démocratie fonctionnelle, elle n’aurait jamais envahi l’Ukraine. Investir dans la démocratie au-delà des frontières de l’UE est donc crucial pour l’Union.

Instruments européens

L’UE se trouve à l’aube de décisions majeures qui détermineront son approche de la démocratie à long terme. Elle mettra en place un « Bouclier démocratique européen » à l’intérieur de ses frontières et fixera ses priorités en matière de promotion de la démocratie dans le monde lors de la prochaine mise à jour de son Plan d’action pour les droits humains et la démocratie. Mais les évolutions les plus lourdes seront d’ordre financier. Elles tournent autour de l’initiative Global Gateway – le nouveau véhicule d’investissement mondial de l’UE – et du prochain Cadre Financier Pluriannuel (CFP/MFF). Avec ces deux instruments, l’Europe cherche à asseoir sa place dans un monde en rapide mutation. Mais qu’est-ce qui est réellement en jeu ici ?

En termes simples, la position du Sud global sur l’échiquier géopolitique. Entre la puissance mondiale qu’est la Chine, l’agresseur qu’est la Russie, les États‑Unis sous l’ère Trump, et une Europe encore en quête, un grand ensemble de pays émergents tente de trouver sa place dans le nouvel ordre mondial. À travers Global Gateway, l’UE, avec un budget à disposition de trois cents milliards d’euros, veut déclencher des investissements à grande échelle dans le Sud global, notamment dans des domaines comme les transports, l’approvisionnement en énergie et la numérisation. C’est la réponse de l’Europe à l’initiative Belt and Road (BRI), la stratégie chinoise visant à accroître son accès économique et à gagner des faveurs politiques dans les pays en développement par le biais d’injections financières.

La stratégie Global Gateway représente une étape compréhensible dans la recherche européenne d’opportunités économiques et de matières premières critiques. Mais il serait imprudent pour l’UE de se contenter d’imiter le modèle chinois. Faute de résultats favorables dans les pays à faible revenu, où l’environnement d’investissement reste incertain, la Chine a largement révisé à la baisse ses programmes dans le cadre de la BRI ces dernières années. L’UE doit tirer les leçons de cela en s’assurant d’investissements parallèles dans la transparence, la supervision et l’État de droit chez les partenaires.

Plus encore, Global Gateway offre la possibilité d’impliquer les pays partenaires dans la construction du futur ordre mondial. En liant les investissements à une bonne gouvernance, l’UE peut servir non seulement ses intérêts économiques à court terme mais aussi ses objectifs géopolitiques pour les décennies à venir. Cela suppose de renforcer les alliances sur la nouvelle ligne de faille géopolitique: entre un ordre fondé sur des règles, enraciné dans la démocratie, les droits humains et l’État de droit, et un système de domination autoritaire qui opère sous la bannière de « la force fait loi ».

Le CFP est l’autre outil financier par lequel l’UE peut exercer son influence. Il est louable que le budget pluriannuel sur sept ans, estimé à deux mille milliards d’euros, proposé par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, en juillet, vise à maintenir le rôle de l’Europe sur la scène internationale. Dans le cadre de cette proposition, les dépenses de politique étrangère doubleraient pour atteindre 200 milliards d’euros, même si cette hausse est en grande partie due à une réserve substantielle pour le soutien à l’Ukraine. Comme pour tout budget, les détails comptent.

La proposition du CFP fait fréquemment référence à des valeurs comme la démocratie. Or, si le cadre laisse une marge pour renforcer la démocratie dans les programmes géographiques, l’ensemble des programmes thématiques dans ce domaine sera fortement réduit. Ce sont précisément ces programmes thématiques qui ont permis, ces dernières années, de lancer des initiatives ambitieuses, comme le soutien aux ONG dans le Sud global sans nécessiter l’approbation des autorités nationales.

En outre, on n’allouera plus un pourcentage fixe du budget de l’aide étrangère à la gouvernance démocratique. La Commission européenne plaide pour une plus grande flexibilité dans un monde qui passe d’une crise à l’autre et refuse donc de s’engager sur des montants précis. L’idée est que, dans un monde en perpétuel changement, une plus grande flexibilité permet de mieux répondre aux nouvelles urgences géopolitiques.

Cependant, renforcer la démocratie n’est rarement une question d’urgence. Bien souvent, le déclin démocratique est un processus d’érosion graduelle. La démocratie nécessite un entretien continu, et pas seulement une aide d’urgence. Le CFP doit donc prévoir des investissements à long terme suffisants dans la promotion de la démocratie. Cela est d’autant plus crucial maintenant que Trump a supprimé le soutien américain à la démocratie, qui était auparavant assuré par l’USAID et le Département d’État.

La démocratie exige un entretien continu, pas seulement une aide d’urgence.

Alliance des démocraties

Le monde se trouve à un tournant entre un ordre fondé sur des valeurs démocratiques et ce que l’on appelle parfois, avec des termes parfois évasifs, un « monde fragmenté » ou un « monde d’ordres parallèles ». La fragmentation et la duplication d’ordre équivalent au désordre. Un tel chaos ne servirait ni la sécurité ni la prospérité économique de l’Europe, et encore moins la résolution de la crise climatique.

L’Europe est confrontée à un choix. Elle peut prendre l’initiative, de concert avec des pays du Sud global qui voient aussi la décision démocratique comme le socle de l’ordre international fondé sur des règles. Regrouper des grandes économies telles que l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie et le Mexique avec des « puissances moyennes » ciblées par Global Gateway et le CFP – du Bangladesh au Paraguay – permettrait de forger une Alliance des démocraties d’une force redoutable. Leur poids combiné pourrait être décisif pour façonner l’ordre mondial.

Il faut reconnaître que chacun de ces pays, comme l’Europe elle-même, présente des fragilités démocratiques internes. Mais, dans la plupart des cas, les institutions démocratiques restent la pierre angulaire de leurs systèmes politiques, même si elles traversent des turbulences. Il est crucial de les embarquer dans le projet et d’aider à renforcer leur gouvernance démocratique. L’Europe ne doit pas se laisser détourner par la peur de l’ingérence, accusation que la Russie cherche à répandre. La démocratie n’est pas un modèle occidental, mais une valeur universelle; les défenseurs des droits humains, du Zimbabwe à la Biélorussie, en témoignent. Soutenir leur lutte est dans l’intérêt à la fois de l’Europe et des pays concernés.

L’alternative, celle qui consisterait à négliger son agenda démocratique et à ne se concentrer que sur des intérêts économiques, serait une erreur fatale. Compte tenu de l’incompatibilité durable entre démocratie et autocratie, cela reviendrait à livrer l’ordre mondial aux forces autoritaires. L’Europe en porterait la responsabilité. Comme le disait Orwell: « Si ce pour quoi nous nous battons est détruit, ce sera en partie par nos propres actes. »

Cet article est rédigé à titre personnel.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.