Dominique Barthier

Europe

L’imagination comme résistance dans les pays baltes

Certaines des expressions les plus marquantes de la résistance à l’autoritarisme ont pris la forme d’exercices d’imagination, dans lesquels les dissidents ont employé des outils culturels pour exprimer leurs désirs de liberté et envisager de futurs nouveaux. Les États baltes, souvent soumis à la domination étrangère et à la menace d’invasion, ont développé une tradition de résistance culturelle exceptionnellement robuste qui continue d’influencer la politique et la société jusqu’à aujourd’hui.

À l’automne 2025, des acteurs culturels lithuaniens ont organisé une série de manifestations après que le parti populiste de droite, Aube du Nemunas, a pris le contrôle du Ministère de la Culture. Leurs actions de rue se sont démarquées par des visuels saisissants montrant le mot « culture » représenté comme une voiture qui dérape, soulignant le danger de réduire la culture à la propagande politique.

Aube du Nemunas (« Nemuno Aušra ») a été créé en 2023 par Remigijus Žemaitaitis à la suite de son exclusion du parti « Liberté et Justice » en raison de ses opinions antisémites. Le parti a choisi Ignotas Adomavičius pour le portefeuille de la culture, un homme politique sans expérience préalable dans ce domaine.

En réaction, le secteur culturel lituanien a rassemblé plus de 40 000 signatures contre Adomavičius et a organisé des actions de protestation. Le 5 octobre, le poème symphonique La Mer, composé par le musicien et écrivain lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, a été interprété simultanément à travers tout le pays comme un avertissement et un appel à l’action. Adomavičius a démissionné peu après avoir été confirmé comme ministre.

Résistance culturelle et liberté 

Les protestations de cet automne s’inscrivent dans une longue tradition balte d’utilisation de la culture comme outil de protestation, de résistance et d’action politique. Chez les voisins lettons, qui ont perdu leur indépendance en 1940 lorsque l’URSS a occupé le pays et ont ensuite passé quatre années sous le régime nazi, la culture a joué un rôle important dans la construction d’une communauté et dans le maintien de l’idée d’un État souverain. Le chemin des pays vers la regénération de l’indépendance en 1991 ne naquit pas d’un seul soulèvement mais de décennies de résistance et de patience. Sous le joug soviétique, la culture était censurée et l’imagination devenait un moyen de survie et de résistance nationale et créative. La littérature, le cinéma et la musique n’étaient pas de simples divertissements : ils constituaient des réservoirs d’identité nationale et de liberté refoulée. 

Les cinéastes ont cherché des façons subtiles d’échapper au contrôle politique. Rolands Kalniņš peut être l’exemple le plus marquant de défi subversif sous la censure soviétique dans le cinéma letton. Deux de ses films – Rock and Splinters et Four White Shirts – ont été interdits, et un troisième a été détruit. Ceplis (1972), bien qu’il ait été diffusé, était présenté comme une dénonciation de la corruption de l’entre-deux-guerres, mais il a suscité un désir nostalgique pour une époque où le destin de la Lettonie semblait se déterminer elle-même. De même, Pie bagātās kundzes (« Ma maîtresse riche », 1969), de Leonīds Leimanis, situé dans le Riga des années 1930 et censé être une critique de la décadence bourgeoise, évoquait une beauté et une vitalité qui contrastaient fortement avec l’austérité de la vie soviétique. En surface, ces films entraient dans l’idéologie soviétique en critiquant l’époque libre et indépendante de la République lettonne, mais par l’imagination esthétique, ils invitaient les spectateurs à se souvenir de ce que l’indépendance signifiait, même lorsque le dire à haute voix était interdit. 

À la fin des années 1980, cette liberté imaginée commençait à se transformer en actions concrètes. L’un des exemples les plus forts des protestations de cette période est la Voie balte. Le 23 août 1989, près de deux millions de personnes formèrent une chaîne humaine qui s’étendait à travers la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie. Elle transforma l’idéalisme abstrait de l’unité en une image tangible de solidarité et de cohésion. Tenue à l’occasion de l’anniversaire du pacte Molotov-Ribbentrop, qui avait imposé les Baltes sous le contrôle soviétique, cette manifestation fut à la fois une commémoration et un acte de défi. Elle rappela au monde que l’histoire pouvait être réécrite par la volonté collective et que ce n’étaient pas les élites politiques mais les gens qui avaient le pouvoir. L’image des personnes se tenant par la main au-delà des frontières captura le pouvoir de l’imagination devenu action : une métaphore vivante de la possibilité de la libération par l’unité.

L’art de la protestation 

Le changement social n’est que rarement linéaire ou prévisible, et pourtant un élément demeure essentiel : l’imagination. Sans elle, le progrès stagne. L’imagination n’est pas un luxe mais un moyen de survie. Elle aide les sociétés à traverser les crises en imaginant des avenirs au-delà des limites du présent. L’imagination est à la fois créative et politique : elle est la source de nouvelles idées et l’élan pour les transformer en réalité nouvelle. Sans imagination, la politique risque de devenir une routine bureaucratique, se contentant de gérer des problèmes plutôt que de les transformer. 

La culture est le lieu où les actes d’imagination prennent forme, faisant d’elle un champ de lutte entre ceux qui cherchent à élargir les possibilidades politiques et ceux qui veulent les contenir. La culture ne se contente pas de refléter les valeurs d’une société : elle les façonne, offrant un espace partagé pour repenser l’identité, le sens et les futurs collectifs. 

L’usage de l’expression culturelle et de la performance artistique comme outil de protestation et d’action politique dépasse largement les Balkans. À Portland, aux États-Unis, des manifestants affrontent des agents fédéraux lourdement armés avec un langage visuel absurde (géants animaux gonflables et costumes fantaisistes) pour contester la normalisation du recours à la force militaire contre les manifestants. L’image d’une grenouille gonflable faisant face à des agents en tenues noires souligne le déséquilibre grotesque et surréaliste du pouvoir, et l’absurdité de la violence d’État. Ce qui peut sembler ludique, voire risible, est en réalité profondément politique : il s’agit de reconquérir le champ imaginaire de la vie publique. Dans ce cas, créativité et imagination deviennent des outils de critique, transformant la peur en défi et faisant du protestation une forme d’art performatif. 

Le mouvement Occupy Wall Street de 2011 illustre également l’imagination en action dans la vie politique. Partant d’une protestation locale contre l’influence des entreprises, il est rapidement devenu un mouvement mondial de défiance. En occupant Zuccotti Park (un espace public privé), les manifestants ont réinventé la notion même d’espace politique, à la manière de certaines des protestations les plus marquantes du XXe siècle, comme celles des étudiants de Paris en 1968. Le camp Occupy a évolué comme une expérience d’organisation sans leadership, de décision horizontale et de solidarité mutuelle. Si les critiques pointent souvent du doigt l’absence de résultats concrets pour Occupy, son héritage réel réside ailleurs : il a élargi le répertoire de la contestation en rappelant que l’occupation de l’espace pouvait être un acte de grande imagination. Son ethos de participation, de visibilité et de responsabilité partagée a ouvert la voie à des mouvements ultérieurs, de Black Lives Matter aux mobilisations climatiques mondiales. 

De Portland à Vilnius et Riga, les protestations révèlent comment l’imagination permet aux gens de subvertir le pouvoir non par la force, mais par la créativité, rendant la dissidence non seulement visible mais inoubliable. 

Des communautés qui chantent 

Le cas balaque démontre que la culture transforme l’imagination en expérience partagée. Elle donne forme à la mémoire collective et guide les aspirations collectives. Et, à travers l’expérience collective, elle unit les personnes en tissant des liens qui peuvent devenir quelque chose de plus que la somme de leurs parties. 

Comme l’a montré le livre de Benedict Anderson, Les communautés imaginées, les nations se composent de personnes qui ne se rencontreront jamais, mais qui partagent l’idée d’être unies par quelque chose de plus grand qu’eux – et qui ressentent une camaraderie horizontale entre elles. Anderson explore le rôle du langage dans la construction de la communauté imaginée d’une nation, en reliant ce qu’il appelle le « capitalisme de l’imprimé » (et la standardisation de la langue) aux prémices de la nation. Le langage – et les récits et les mythes – est l’élément unificateur qui transforme les étrangers en une communauté imaginée. C’est particulièrement pertinent pour les petites nations. Pendant l’occupation soviétique, préserver la langue d’une nation pouvait être un acte de protestation en soi. Chanter, écrire et penser en letton signifiait préserver la langue lettone sous l’occupation. Bien qu’une communauté imaginée risque de devenir exclusive, elle offre aussi une colle vitale pour la survie d’une nation sous domination étrangère. 

Des initiatives culturelles comme le Festival Letton de la Chanson et de la Danse (Vispārējie latviešu Dziesmu un Deju svētki) constituent un excellent exemple d’expressions culturelles qui maintiennent une communauté vivante et unie sous occupation. Depuis sa première réunion en 1873, le festival a été un rituel d’identité collective, l’affirmation que la Lettonie existe en tant que nation même lorsque la reconnaissance politique fait défaut. 

Sous l’occupation soviétique, le festival est devenu à la fois propagande et résistance. Officiellement, il était présenté comme une célébration socialiste ; officieusement, il était une répétition silencieuse de la liberté. Des dizaines de milliers de chanteurs ont chanté en letton, vêtus de costumes nationaux, et ont interprété des chants issus du folklore et du mythe local. L’acte de chanter ensemble est devenu politique : chanter ensemble, c’était exister, tous ensemble, en tant que Lettons. Le festival de la Chanson et de la Danse de 1985 est devenu un tournant symbolique. Les autorités soviétiques ont tenté d’enlever la chanson patriotique Gaismas pils (« Le Château de la lumière » – une métaphore pour l’éveil national) du programme du concert final, ainsi que le chef d’orchestre Haralds Mednis. Lorsque des dizaines de milliers de chanteurs ont demandé que Mednis monte sur scène et exécute la pièce malgré tout, l’explosion de joie autour de la chanson est devenue un acte collectif de courage. À cet instant, l’imagination a franchi le filtre de la censure, et l’art est devenu une répétition de la liberté. 

La Déclaration d’indépendance de 1990 n’a pas été une rupture brutale mais l’apogée de décennies d’affirmation culturelle.

Avec la perestroïka et la glasnost dans les années 1980, les voix jusque-là étouffées ont commencé à émerger. Les festivals folkloriques Baltica de la fin des années 1980 ont permis aux peuples baltes de partager publiquement à nouveau leurs traditions. L’URSS cherchait à effacer les particularités nationales et à créer une culture transnationale. La célébration du patrimoine national réprimé était aussi une célébration des fissures qui s’ouvraient dans les murs de l’URSS. Le drapeau letton rouge-blanc-rouge a été interdit pendant des décennies ; en 1988, il a été hissé sur le Riga Castle et est devenu un acte visible de réclamation de l’histoire et de l’identité nationale. La Voie balte, l’année suivante, a transformé cette réappropriation symbolique en une réalité vivante et est devenue un signe visuel du changement qui se produisait en Lettonie et dans les États baltes. 

La Déclaration d’indépendance de 1990 n’a pas été une rupture brutale mais l’aboutissement de décennies d’affirmation culturelle. La fin des années 1980 avait préparé les gens à se voir comme libres bien avant que l’indépendance ne soit officiellement rétablie. Pendant les Barricades de janvier 1991, lorsque les forces soviétiques ont tenté d’étouffer le mouvement, les citoyens ont réagi avec créativité plutôt qu’avec violence – érigant des barricades, documentant les événements et renforçant la communauté lettone. 

Porter l’héritage vers l’avenir 

Cet héritage continue de façonner la Lettonie aujourd’hui, alors qu’une Russie résolument affirmée redevient une menace pour la liberté et l’indépendance. Lors du dernier concert du festival annuel de fin d’année de la Chanson et Danse des jeunes de l’école lettone, Dumpinieku popūrijs (« Le Mélange des Rebelles ») a électrisé le public. Des dizaines de milliers d’écoliers ont chanté des fragments de chansons rock rebelles des années 1980 et 1990 – des chansons qui avaient défini la jeunesse de leurs parents sous l’ombre de la censure. Parmi elles, Dzeguzes balss (« La Voix du Coucou »), écrite pour le film de Rolands Kalniņš Četri baltī krekli (« Quatre Chemises blanches », 1967). Ce film, interdit pendant deux décennies, racontait l’histoire d’un jeune auteur-compositeur dont l’œuvre est mal comprise et censurée par les autorités soviétiques. Le film, lui-même cerné par la censure soviétique, a été redécouvert après l’indépendance et projeté à Cannes en 2018. La performance de Dzeguzes balss en 2025, avec des milliers de voix jeunes chantant les chansons de la défiance subversive de la jeunesse de leurs parents, offrait l’image d’une continuité. La joie remplaçait la peur, et ce qui était autrefois interdit est devenu un héritage partagé. Cet acte joyeux de mémoire est sans doute le véritable antidote à la censure et au désespoir – l’affirmation selon laquelle l’imagination, une fois éveillée, ne peut être effacée. 

En ce sens, l’histoire de la Lettonie dépasse ses frontières. Elle rappelle que la culture n’est pas seulement le reflet de la santé d’une nation; c’est la manière dont cette santé est soutenue. Chaque chanson chantée en défi et en joie, chaque film osant imaginer librement, renforce l’architecture de la survie. En des temps d’incertitude, l’imagination n’offre peut-être pas un futur facile, mais elle garantit que l’avenir reste possible et éclaire le chemin à suivre. Aimer imaginer, c’est résister à l’extinction. Créer, c’est affirmer l’existence. Et partager la culture, c’est maintenir la Lettonie vivante. 

Le défi actuel est de porter la dynamique née de tels instants d’imagination et de transformer l’inspiration en endurance.

À la fin septembre 2025, la Lettonie est entrée dans une période de turbulences politiques déclenchée lorsque l’une des formations du gouvernement, l’Union agrarienne des Verts et des Paysans (ZZS), a voté avec l’opposition pour retirer la Lettonie de la Convention d’Istanbul sur la violence faite aux femmes. Alors que la décision finale a été reportée d’un an, ce vote contre les droits des femmes a mobilisé des milliers de personnes dans des manifestations. Le 6 novembre, au moins 10 000 personnes se rassemblaient à Riga – l’une des plus grandes protestations depuis l’ère de la Révolution chantée. Des protestations avaient également lieu dans d’autres villes en Lettonie et hors des frontières lettonnes : des rassemblements à Vilnius, Tallinn, Paris, Bruxelles, Madrid, La Haye, Londres et ailleurs. Les manifestants ont utilisé des chants populaires lettons et des images symboliques puissantes de la culture lettonne pour démontrer que les droits des femmes ne se négocient pas. L’imagination a joué un rôle important dans la mise en vie de ces manifestations et d’autres encore : les symboles soigneusement et consciemment choisis de la culture populaire lettonne (comme l’usage des costumes folkloriques et certains chants) ont contribué à souligner que la violence faite aux femmes va à l’encontre des valeurs traditionnelles. 

Le défi actuel est de porter la dynamique née de tels instants d’imagination et de transformer l’inspiration en endurance. Les éveils culturels et politiques ne constituent pas des événements isolés mais des processus continus qui exigent soin, participation et renouvellement. La tâche consiste à construire des communautés capables de traduire la puissance émotionnelle de l’art, du chant et de la mémoire en structures tangibles de justice et d’empathie. Et de faire confiance à ce que ces communautés pourront se dresser contre l’injustice en période d’incertitude. C’est exactement ce que nous voyons aujourd’hui en Lituanie : une communauté forte qui s’élève face aux menaces qui mettent en danger son existence même. La culture n’est pas seulement la plateforme utilisée pour protester, mais la source même de la force nécessaire pour lutter contre les menaces antidémocratiques. 

L’expérience lettone montre que l’imagination ne se contente pas de soutenir une nation dans l’obscurité – elle édifie aussi l’échafaudage d’un monde meilleur. Le vrai travail de l’imagination commence après le chant, lorsque les communautés s’engagent à vivre selon les valeurs qu’elles ont chantées. Continuer à imaginer ensemble, rêver ensemble, c’est continuer à vivre ensemble, préserver la lumière qui nous guide vers un avenir plus humain, plus créatif et plus résilient. 

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.