Luiz Inácio Lula da Silva réécrit une fois de plus l’histoire électorale du Brésil. À 80 ans, ce figure emblématique du Parti des Travailleurs (PT) devient le premier président brésilien à remporter quatre mandats présidentiels. Sa victoire du 25 octobre est également sans précédent : depuis le retour de la démocratie au Brésil, aucun candidat arrivé deuxième au premier tour n’avait remporté le second tour.
Trois semaines plus tôt, le sénateur Flávio Bolsonaro, représentant le Parti libéral (PL), avait devancé Lula d’environ deux points de pourcentage. Les sondages et les marchés financiers prévoyaient ensuite un second tour particulièrement disputé, les pronostics allant de plus en plus en faveur de Bolsonaro. Or Lula a réussi une remontée spectaculaire, remportant 51,79 % des suffrages valides contre 48,21 % pour Flávio. Son écart de 4,43 millions de voix était nettement supérieur à celui qui l’avait séparé de l’ancien président Jair Bolsonaro en 2022, soit environ 2,14 millions de voix.
Ce résultat soulève deux questions pertinentes pour la vie politique brésilienne. Comment Lula a-t-il inversé un désavantage électoral que peu d’observateurs pensaient qu’il pourrait surmonter ? Et que signifie sa victoire pour un pays dont les élections législatives et des gouverneurs avaient, elles aussi, déplacé l’équilibre politique davantage vers la droite ?
L’anatomie d’un retour électoral
Le retour de Lula s’est révélé remarquable tant par son ampleur que par sa portée géographique. Entre les deux tours, son total de voix a augmenté de 10,38 millions, contre 3,72 millions pour Flávio Bolsonaro. Près de la moitié des votes supplémentaires de Lula au second tour proviennent du Sud-Est, la région la plus peuplée, où il avait perdu au premier tour. Dans le Minas Gerais — le deuxième État le plus peuplé du pays et un baromètre historique des issues présidentielles — il a inversé le résultat du premier tour. Ses gains substantiels dans cet État ont été déterminants pour sa victoire nationale.
Au total, Lula a remporté le second tour dans 2 874 des 5 571 municipalités brésiliennes, et son gain de voix entre les deux tours exceedait celui de Flávio dans 5 228 municipalités. Cela montre que sa consolidation électorale a dépassé les bastions historiques du PT dans le Nordeste, englobant aussi de nombreuses municipalités où Flávio restait finalement en tête.
Les schémas de vote suggèrent que les deux candidats ont conservé environ 98 % de leurs électeurs du premier tour. La différence résidait dans l’aptitude à attirer des voix au-delà de leurs bases électorales initiales. Lula semble avoir conquis une majorité substantielle d’électeurs qui avaient auparavant voté blanc ou invalide. Plus surprenant encore, il a aussi attiré la majorité des électeurs issus des candidats à la présidentielle écartés qui se sont ensuite ralliés à l’un des finalistes, malgré l’orientation globalement conservatrice de plusieurs de ces candidats.
Le tournant a aussi reflété un changement de stratégie de campagne. Après sa performance décevante au premier tour, Lula a recentré son message sur les préoccupations socioéconomiques immédiates, notamment les salaires, les pensions, la protection sociale et les heures de travail. Ses partisans ont parallèlement intensifié la mobilisation de rue et la campagne numérique, notamment grâce à un vaste réseau WhatsApp coordonné par le député André Janones. Bien que les effets électoraux précis de ces initiatives ne puissent être isolés, ils faisaient partie d’un effort plus large pour mobiliser des électeurs autrefois désengagés et élargir l’emprise électorale de Lula.
Lula a également bénéficié des évolutions législatives pendant la campagne du second tour. Avec la coopération de dirigeants du Congrès sortant de la gauche, le Sénat a adopté un texte réduisant la semaine de travail standard de 44 à 40 heures et garantissant deux jours de repos hebdomadaire. Au-delà de son impact électoral immédiat, la mesure illustre la possibilité de construire des accords transpartisans sur la politique sociale — une capacité qui sera essentielle pour gouverner un Parlement plus conservateur.
Le débat télévisé final a aussi mis en lumière des stratégies de campagne contrastées. Selon une analyse de DécideBrasil, Lula a consacré 38 % de son temps de parole à défendre le bilan de son gouvernement et n’a formulé que huit promesses, tandis que Flávio Bolsonaro en a présenté 50. Lula a également invoqué à plusieurs reprises l’héritage politique de Jair Bolsonaro plutôt que de s’y opposer directement sur des propositions concrètes liées à son fils. Cette combinaison d’appels économiques axés sur le passé et de critiques du bolsonarisme pourrait avoir aidé Lula à toucher des électeurs au-delà de sa base traditionnelle de gauche, même si les données du débat seules ne suffisent pas à établir son impact électoral.
Le retour de Lula fut plus qu’un triomphe d’une mobilisation de gauche traditionnelle. Il dépendit aussi d’un ralliement d’électeurs au-delà de sa coalition d’origine et de la démonstration que la coopération politique restait possible au-delà des divisions idéologiques. Sa victoire révèle à la fois la résilience de la gauche brésilienne et les défis qui accompagnent la gestion d’un pays dont les institutions politiques se sont fortement déplacées vers la droite.
Une victoire dans un climat de controverses électorales
Le second tour a aussi été marqué par des controverses liées à la campagne numérique et à l’administration des suffrages.
Au cours du mois d’octobre, la campagne de Lula a accusé Meta — la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp — d’avoir restreint la diffusion de son contenu politique et d’avoir traité les deux campagnes présidentielles de manière inégale. Le Tribunal supérieur électoral (TSE) a ordonné à l’entreprise de fournir des explications techniques sur la modération du contenu, la distribution par algorithmes et l’intelligence artificielle. Meta a nié privilégier délibérément l’un des candidats, attribuant les incidents à des problèmes techniques et à des limites de ses systèmes.
Cette querelle illustre un défi démocratique plus large : les plateformes numériques constituent des infrastructures centrales de la competition électorale, mais candidats, régulateurs et citoyens peinent encore à scruter les mécanismes qui déterminent la visibilité politique.
Un épisode encore plus controversé a eu lieu le jour du scrutin. Suite à des rapports sur des perturbations de transport et des intempéries affectant les électeurs, un magistrat de la Cour suprême a prolongé les heures de vote de deux heures. Les deux camps présidentiels ont sollicité cette décision, mais son annonce tardive a créé de la confusion puisque certains bureaux de vote avaient déjà fermé leurs portes.
Flávio Bolsonaro a ensuite contesté la légitimité du résultat et annoncé son intention de demander son annulation. Or le nombre de voix émises après la fermeture initiale était une fraction minuscules (environ 34 300 voix) de l’écart de 4,43 millions de Lula. Les autorités électorales ont maintenu que la prolongation n’avait pas modifié le résultat.
Cependant, la controverse a ravivé un conflit politique bien connu. À la suite de la défaite de Jair Bolsonaro en 2022, les attaques contre le système électoral se sont multipliées et sont devenues des tentatives de renverser le transfert démocratique du pouvoir, culminant avec les événements du 8 janvier 2023, lorsque les partisans ont saccagé les principales institutions démocratiques du Brésil. Jair Bolsonaro a été ensuite condamné pour son rôle dans ce coup d’État manqué.
La comparaison ne signifie pas que la situation actuelle suivra exactement la même trajectoire. En revanche, elle démontre pourquoi l’acceptation d’une défaite électorale demeure une question centrale pour la démocratie brésilienne.
Le camp bolsonariste n’a pas réagi de manière uniforme à la victoire de Lula. Si Flávio Bolsonaro a initialement contesté le résultat, son propre Parti libéral a formellement reconnu la réélection de Lula. Les divisions sont devenues plus marquées après le départ de Flávio pour les États-Unis le 27 octobre, à seulement deux jours après le second tour. Il a quitté le Brésil malgré une ordonnance du tribunal suprême interdisant les voyages internationaux et l’obligeant à remettre ses passeports. Cette ordonnance avait été émise dans le cadre d’une enquête pour suspicion de blanchiment d’argent.
Flávio a décrit l’enquête comme politique, accusation que pour laquelle il n’a pas présenté de preuves étayées. Lors de sa première apparition publique sur le sol américain, à Washington, DC, il s’est autoproclamé « le véritable président élu du Brésil ». Cet épisode crée une impasse diplomatique pour Washington, d’autant que Lula a accusé l’administration Trump d’ingérence dans le processus électoral brésilien, une allégation que la Maison-Blanche dément.
Le départ de Flávio a également introduit une dimension internationale dans les tensions post-électorales du Brésil. L’administration Trump a confirmé qu’elle délivrerait des visas à lui et à sa famille, soulevant des questions sur l’implication potentielle de Washington dans un différend entre la famille Bolsonaro et la justice brésilienne.
Sa campagne avait aussi prometté une amnistie pour Jair Bolsonaro et ses alliés condamnés dans le cadre de la tentative de coup d’État. La victoire de Lula écarte la perspective d’un président bolsonariste faisant progresser ce programme, mais la confrontation de la famille avec les institutions judiciaires se poursuit. Par ailleurs, les dirigeants conservateurs qui ont accepté le résultat électoral devront définir un avenir politique qui pourrait ne plus dépendre exclusivement de la famille Bolsonaro.
Un président de gauche dans un Brésil plus conservateur
La victoire de Lula ne retourne pas le cadre électoral plus large qui s’est dessiné le 4 octobre.
Le PL est devenu le parti le plus important des deux chambres du Congrès, remportant 121 sièges à la Chambre des députés et obtenant une projection de 28 sénateurs au total. Des candidats de droite et du centre droit ont également bien performé lors des élections de gouverneurs, consolidant l’influence politique conservatrice dans une grande partie du Sud, du Sud-Est et du Centre-Ouest.
Cela crée une configuration politique inhabituelle dans laquelle un président de gauche, bénéficiant d’un fort mandat personnel, se voit confronté à un environnement législatif nettement plus conservateur. Le défi sera particulièrement aigu sur le plan économique. Lula a promis de préserver et d’étendre la protection sociale tout en ajustant progressivement les finances publiques. Mettre ces engagements en œuvre exigera des accords avec des partis centriste et centre-droit, notamment sur la fiscalité, les dépenses publiques et les règles fiscales.
La réaction des marchés financiers à sa victoire révèle l’ampleur du challenge. Le 26 octobre, l’Ibovespa (l’indice principal de performance du marché boursier sur B3 et un indicateur majeur du marché des capitaux brésilien) a fortement chuté, provoquant une suspension temporaire des échanges. L’indice a perdu près de 14 % à la clôture, après une baisse de plus de 17 % à son point le plus bas pendant la séance. Le réel brésilien s’est également déprécié de manière significative. Cette débâcle reflétait la réévaluation des investisseurs concernant les attentes en matière de politique budgétaire et économique après un résultat qui contredisait leurs hypothèses dominantes.
L’incertitude des marchés est aggravée par un paysage parlementaire fragmenté dans lequel les partis centristes et conservateurs diffèrent sensiblement dans leurs priorités économiques, leurs intérêts régionaux et leurs liens avec la présidence. La capacité de Lula à gouverner dépendra de sa faculté à construire des coalitions législatives, une tâche de plus en plus complexe.
C’est un défi familier pour un homme politique dont la première présidence avait été bâtie sur des alliances pragmatiques qui dépassaient largement la gauche. La différence est que la droite politique dispose désormais d’une organisation électorale plus solide, d’une représentation accrue au Sénat et d’une identité politique plus consolidée.
Le paradoxe des élections brésiliennes de 2026
La victoire présidentielle de Lula a coïncidé avec une avance conservatrice au sein du Congrès et des gouvernements d’État, montrant comment des scrutins différents peuvent produire des résultats divergents, en particulier lorsque le second tour présidentiel offre aux électeurs un choix binaire entre deux candidats fortement polarisants.
Ces résultats révèlent la coexistence de forces politiques antagonistes : une gauche résiliente capable de mobilisations nationales, une droite de plus en plus institutionnalisée et un centre politique dont le soutien législatif demeure indispensable. Malgré la remarquable résilience politique de Lula, son prochain mandat sera confronté à une fragmentation institutionnelle, une incertitude économique et un électorat fortement polarisé. Gouverner dans ces conditions exigera d’accommoder des préférences politiques concurrentes, ouvrant potentiellement des opportunités de réduire la polarisation.
Ceci marquera le dernier mandat présidentiel de Lula. Son héritage le plus important pourrait dépendre de sa capacité à réduire l’hostilité politique, à restaurer la confiance dans les institutions démocratiques et à concilier inclusion sociale et stabilité économique. Lula a remporté la présidence, mais la tâche la plus difficile sera de gouverner un Brésil qui s’est déplacé vers la droite.
[Kaitlyn Diana a édité cette tribune.]