Dominique Barthier

Europe

Maria Montessori : une approche radicale de l’apprentissage

Peu de théoriciens de l’éducation ont pénétré aussi profondément la conscience collective que Maria Montessori (1870-1952). Ancrée dans la conviction que l’éducation peut transformer la société, sa vision met l’enfant au centre, l’encourageant à apprendre et à se tromper de manière autonome. Son héritage est devenu un phénomène éducatif mondial.

Cet article fait partie de la série “Schools for Thought” – une collection de réflexions sur les contributions de quatre penseurs à notre compréhension de l’éduction aujourd’hui et de son potentiel : Maria Montessori, Pierre Bourdieu, Simone Weil et Benedict Anderson.

À la suite du désastre de la Première Guerre mondiale, une impulsion forte s’est imposée pour repenser la manière d’enseigner, dans le cadre d’un vaste mouvement de réforme sociale et politique. En 1921, un grand ensemble d’enseignants et de réformateurs scolaires se réunit à Calais, en France, et fonde ce qui deviendra le New Education Fellowship (NEF), avec des antennes dans plusieurs pays européens. Le NEF grandit pour devenir l’une des organisations les plus influentes et les plus importantes issues du mouvement réformiste progressiste de l’éducation au début du XXe siècle. Maria Montessori était invitée en tant qu’invité d’honneur mais, trop occupée par son travail personnel, elle déclina l’invitation et envoya plutôt l’un de ses disciples. Un siècle plus tard, les noms de ceux qui participèrent à ce mouvement international pour une « nouvelle éducation » ont été oubliés de tous, sauf des spécialistes de pédagogie. Qui se souvient de Beatrice Ensor, John Dewey, Ovide Decroly, Elisabeth Rotten ou Adolphe Ferrière ? Pourtant, le nom de Maria Montessori est devenu presque universellement connu.

Cet article est extrait de l’édition papier

Making Our Minds: Uncovering the Politics of Education

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Mais pourquoi Montessori demeure-t-elle aujourd’hui une référence mondiale dans le domaine de l’éducation après tant d’années ? Deux raisons principales motivent cette pérennité. L’une est d’ordre intellectuel, l’autre d’ordre pratique. Maria Montessori n’était pas une simple réformatrice du système éducatif : elle ne cherchait pas à améliorer ou à modifier tel ou tel aspect du système en place. Elle visait à créer quelque chose de tout à fait nouveau. Sa vision était radicale, d’où son inspiration durable. Toutefois, Montessori fut aussi une femme d’affaires. Elle concevait une méthode brevetée, dotée de matériels didactiques enregistrés et d’un système de formation des enseignants centralisé. Le mouvement qu’elle fonde en 1929, l’Association Montessori Internationale, est toujours actif aujourd’hui.

Pour saisir les idées de Montessori, il faut se rappeler qu’elle n’était pas une enseignante de formation. En réalité, elle était médecin, ayant mené des recherches en psychiatrie pédiatrique. En étudiant le cerveau des enfants, elle comprit qu’ils fonctionnaient différemment de celui des adultes. Son intuition était neuve et révolutionnaire. L’enfant naît prêt à apprendre – doté d’un cerveau puissant et d’un élan inné profond vers l’auto-éducation – et il n’a pas besoin d’un adulte pour l’aider. Bien au contraire, lorsque l’adulte tente d’apporter son aide, sa présence peut perturber le processus d’auto-apprentissage. Fort de ce constat, Montessori entreprit de créer une école nouvelle, d’un type entièrement différent. Avec des environnements spécialement adaptés (dans lesquels les enfants peuvent se mouvoir librement), des matériels didactiques conçus pour être manipulés par l’enfant lui-même, favoriser l’auto-apprentissage et l’auto-correction, et des enseignants formés pour intervenir le moins possible dans le processus cognitif de l’enfant, la nouvelle école fut pensée autour de l’enfant et non autour de l’adulte. Comme Montessori le formulait en 1907, il s’agissait d’un Casa dei Bambini, une Maison des Enfants.

La vision de Maria Montessori était radicale, c’est pourquoi elle demeure aujourd’hui une source d’inspiration.

Montessori élabora ses premières idées en travaillant avec des enfants présentant des déficiences intellectuelles dans un établissement psychiatrique de Rome, en étudiant et en affinant le matériel didactique spécial conçu environ un demi-siècle plus tôt par le brillant médecin français Édouard Séguin. Elle décida ensuite de tester l’impact de l’approche de Séguin sur des enfants sans handicap dans une école maternelle publique créée dans le quartier déshérité de San Lorenzo, à Rome. Les résultats furent extraordinairement probants. Des enfants de trois à quatre ans – travaillant en silence, centrés sur eux-mêmes et disciplinés – furent capables d’apprendre à lire et à écrire en quelques semaines. Montessori attira rapidement l’attention d’éducateurs étrangers et devint un phénomène mondial. Les élites, résolues à offrir à leurs enfants la meilleure éducation possible, commencèrent à soutenir et financer Montessori, au point qu’une méthode pédagogique née dans les bidonvilles de Rome se répandit bientôt dans des écoles privées des États‑Unis et du Royaume‑Uni.

Mais la figure de Maria Montessori demeure-t-elle pertinente pour penser l’éducation d’aujourd’hui ? Oui, et pour plusieurs raisons. D’abord, sa contribution en tant que figure féminine pionnière mérite d’être reconnue. Née en 1870, Montessori a entrepris des études universitaires et est devenue médecin à une époque où il était extrêmement rare pour une femme d’y parvenir. Ensuite, elle était une visionnaire au regard profondément moderne. Par l’observation attentive, renforcée par son sens inné et sa formation médicale, Montessori a effectué d’importantes découvertes sur le fonctionnement du cerveau de l’enfant, des découvertes qui ont ensuite été confirmées par les neurosciences. C’était une grande observatrice, passant du temps avec les enfants comme si elle participait à une expérience scientifique; elle mettait à l’épreuve chaque concept didactique et a enrichi et peaufiné la méthode élaborée par Séguin afin de l’appliquer à la vie d’adulte de l’élève.

Enfin, elle fut une femme profondément radicale. Dans sa jeunesse, Montessori travailla comme médecin volontaire dans les quartiers pauvres de Rome et à la campagne, où le paludisme frappait des familles défavorisées. Elle fut féministe et défenseure du suffrage féminin, ayant assisté aux premières grèves marquant la Journée internationale des travailleurs à une époque où cela représentait un signe de socialisme d’ouverture et potentiellement dangereux. Plus tard, en tant que femme mûre, elle ne renonça pas à ses ambitions de changer la société. Elle choisit plutôt de poursuivre cet objectif à un niveau bien plus profond, par l’éducation de l’enfant: l’avenir du monde.

Plus d’un siècle après avoir entrepris ses premiers essais, les idées Montessori ne sont ni dépassées ni obsolètes; elles continuent d’inspirer les politiques éducatives aujourd’hui. Dans de nombreux pays, la demande des parents d’intégrer des méthodes et des approches Montessori dans les écoles est forte. La résistance provient souvent des établissements eux-mêmes: les classes Montessori exigent une formation appropriée du personnel, l’accès à du matériel adapté – et souvent assez spécifique – et, surtout, une refonte complète de l’expérience scolaire et du rôle de l’enseignant. Malgré ces obstacles, des efforts sont en cours pour introduire l’approche dans l’éducation publique. En particulier, de nombreuses écoles cherchent à intégrer des classes Montessori dans le programme ordinaire. Particulièrement pertinentes pour l’enseignement primaire et la maternelle, ces classes se concentrent sur le développement des processus cognitifs de base du cerveau de l’enfant.

Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin d’adultes plus paisibles, équilibrés et créatifs.

Montessori aspirait à dépasser la pédagogie et l’éducation pour chercher, à l’échelle de la société, à la transformer. Mettre en œuvre les idées Montessori dans nos écoles pourrait être une voie conduisant vers une société plus pacifiée, ce dont le monde a grandement besoin aujourd’hui. Une approche Montessori ne signifie pas enseigner la « paix » de façon abstraite, mais éduquer « dans la paix ». Les enfants évoluent dans un cadre qui favorise la liberté – celle de bouger, de choisir et d’interagir socialement – sans compétition. L’objectif est de comprendre pour le plaisir de comprendre, plutôt que de rivaliser avec les camarades sur qui obtiendra les meilleures notes.

Nous vivons une période marquée par des défis considérables, le changement climatique étant au premier plan. Pour y répondre efficacement, nous avons besoin de personnes créatives, sans peur de penser autrement et capables d’imaginer un monde différent; des personnes qui n’ont pas peur d’essayer et d’échouer. L’approche Montessori enseigne aux enfants que chaque erreur est une occasion d’approfondir sa compréhension d’un sujet. Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin d’adultes plus paisibles, équilibrés et créatifs. Cependant, ils semblent incapables de relever le défi. Attachons donc notre regard sur les enfants. Car eux, comme Montessori le disait si justement, sont lesparents de l’humanité.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.