Dominique Barthier

Etats-Unis

Merck sous pression concernant ses pratiques fiscales mondiales

L’industrie pharmaceutique géante rivalise férocement avec les géants de la haute technologie pour le titre de secteur d’entreprises le plus opaque au monde. Pourtant, étonnamment, le 27 mai 2025, près d’un quart des actionnaires de Merck & Co. (connu en dehors de l’Amérique du Nord sous le nom de Merck Sharp & Dohme ou MSD), l’un des plus grands acteurs du secteur pharmaceutique mondial, ont voté en faveur d’une plus grande transparence fiscale. Si cette démarche n’entraîne pas immédiatement un changement dans les pratiques de l’entreprise, elle montre que de nombreux investisseurs à l’échelle mondiale soutiennent toujours plus la transparence en matière fiscale. Les dirigeants d’entreprises auraient tout intérêt à prêter une oreille attentive à cette évolution.

Une résolution d’actionnaires inédite cette année

Ce texte, la seule résolution du genre cette année, demandait à Merck de se conformer à la norme de reporting fiscal du Global Reporting Initiative (GRI), qui comprend le format le plus largement adopté pour la déclaration publique pays par pays. Cette initiative fait suite à d’autres propositions similaires chez Microsoft, Amazon, Cisco ou Brookfield, qui ont également recueilli un soutien important de la part des actionnaires ces dernières années. L’intérêt porté à ce nouveau sujet, une véritable révolution dans la communication des entreprises, est impressionnant, car auparavant, la transparence fiscale était rarement au centre des préoccupations des investisseurs nord-américains. La conception économique selon laquelle moins l’entreprise paie d’impôts, plus elle génère de profits pour ses investisseurs, tend aujourd’hui à évoluer vers une approche plus responsable.

Une prise de conscience croissante des risques liés à l’optimisation fiscale agressive

Les investisseurs ont de plus en plus conscience que la stratégie d’optimisation fiscale agressive comporte ses risques. Par ailleurs, dans une logique à long terme, ils souhaitent que les entreprises rivalisent davantage sur la qualité, l’innovation et la stratégie commerciale intelligente, plutôt que par leur capacité à exploiter des failles de la législation fiscale à court terme. Les entreprises ne peuvent pas prétendre qu’elles assument leur responsabilité sociale tout en évitant de payer leurs impôts dans les pays où elles réalisent leur chiffre d’affaires. Microsoft en est un exemple clair. La société fait actuellement face à un redressement fiscal de près de 30 milliards de dollars de la part de l’IRS — peut-être la plus importante amende fiscale jamais infligée à une société dans le monde. Bien qu’elle affirme soutenir les Objectifs de développement durable des Nations unies, Microsoft continue de transférer ses profits mondiaux vers des paradis fiscaux comme l’Irlande. À court terme, ces pratiques profitent à certains pays qui voient leur revenu augmenter, mais elles privent de financement les autres nations, qui se voient alors privées de fonds pour la santé, l’éducation, l’assainissement ou les infrastructures de base.

Le département pharmaceutique : un maître de l’évasion fiscale

L’évasion fiscale massive de l’industrie pharmaceutique mondiale a été l’objet d’analyses approfondies par l’ONG Oxfam depuis de nombreuses années. Plus récemment, cette fuite des bénéfices a également été étudiée dans le cadre d’enquêtes menées par le Sénat américain, qui a même attiré l’attention de l’ancien président Donald Trump. Ce dernier a suggéré de lutter contre ces pratiques en imposant de nouvelles taxes à destination de l’Irlande. Toutefois, cette évasion fiscale de la part de la grande pharmacie est encore plus problématique que dans d’autres secteurs, car ces entreprises bénéficient largement des dépenses publiques, des incitations fiscales et des subventions.

La transparence fiscale : une exigence pour toutes les multinationales

Il est nécessaire que la transparence en matière fiscale devienne une règle universelle pour toutes les grandes entreprises multinationales, comme le soulignent Merck et d’autres pour éviter une position de leader problématique. La bonne nouvelle, c’est que Merck et plusieurs autres multinationales seront désormais tenues de publier des données partielles pays par pays en Australie. En théorie, elles devront également respecter la directive de l’Union européenne concernant la déclaration publique pays par pays, et la société a assuré ses actionnaires qu’elle s’engagerait à le faire. Cependant, lors de la mise en œuvre de cette directive, la Roumanie a été le premier pays de l’UE à la mettre en vigueur, et Merck a choisi de ne déclarer que ses activités en Roumanie, sans en faire autant dans d’autres États membres.

Les États-Unis : une fiscalité zéro pour Merck et consorts

Merck a quelque chose à cacher. L’entreprise paie nettement moins d’impôts aux États-Unis que dans n’importe quel autre pays. Une récente analyse révèle que, pour l’année 2024, les six plus gros groupes pharmaceutiques américains ont versé une somme d’impôts nationale quasiment nulle, voire négative, en suivant le même modèle que l’année précédente. Selon cette étude, cela s’explique par la structure fiscale et de production adoptée par la majorité des grandes firmes américaines suite à la réforme fiscale de 2017, la Tax Cut and Jobs Act. La première vague de ces baisses d’impôts étant désormais prolongée par un nouveau projet de loi, probablement une manœuvre de protection pour ces multinationales, qui leur permet de continuer à échapper à l’impôt américain tout en menaçant ceux qui tenteraient de taxer leurs bénéfices réalisés sur leur territoire.

Parmi ces multinationales, Merck apparaît comme la plus opaque. Malgré une majorité de revenus générés aux États-Unis, l’entreprise a déclaré une perte de près de deux milliards de dollars sur son territoire en 2024, alors qu’elle a réalisé 22 milliards de dollars de profits à l’étranger. Sans déclaration pays par pays, il est difficile de savoir précisément où Merck réalise ses affaires et où elle paie ou non ses impôts en dehors des États-Unis. Amgen, une autre grande entreprise du secteur, est déjà poursuivie par l’IRS pour une facture fiscale de 10,7 milliards de dollars, suite à un transfert de ses profits vers Porto Rico, et elle se trouve également au cœur d’un recours collectif de ses actionnaires pour ne pas avoir déclaré ses passifs en temps voulu.

Un regard alternatif depuis l’Australie

Même avant l’entrée en vigueur de la déclaration pays par pays en Australie, il est possible d’entrevoir les pratiques fiscales mondiales de Merck en observant de Down Under. En 2026, la société sera contrainte de publier, pour la première fois, des données financières de ses filiales en Suisse, aux Bermudes, à Singapour, au Panama, à Chypre, à Hong Kong ou aux îles Cayman, si elle réalise au moins 10 millions de dollars australiens (environ 6,5 millions d’euros) de chiffre d’affaires dans le pays.

Les chiffres recueillis auprès de l’administration fiscale australienne, l’ATO, montrent que Merck Sharp & Dohme (Holdings) Pty Ltd. a généré près de 1,4 milliard de dollars australiens en 2023, tout en payant seulement 20,8 millions de dollars d’impôts. Cela représente une marge bénéficiaire estimée à 11,3 % pour l’Australie, avec un taux d’imposition effectif de 13,4 %, bien en dessous du taux standard australien de 30 %. Sur une décennie (2014-2023), cette marge a en moyenne été de 9,13 %, avec un taux d’imposition moyen de 12,9 %. Si ces marges bénéficiaires étaient proches du niveau global de Merck, supérieur à 27 %, et si le taux d’imposition payé correspondait davantage au taux légal, cela représenterait des milliards d’euros en impôts non versés en Australie. Le manque à gagner dans d’autres pays, où la transparence et la surveillance fiscale sont plus faibles, pourrait être encore bien plus important.

Une analyse du dernier rapport financier de Merck, celui de 2023, montre que la société pourrait réduire artificiellement son revenu imposable et minimiser ses impôts en Australie. La société australienne dépend d’une holding néerlandaise, MSD Human Health Holdings B.V., qui a versé en 2023 environ 18,7 millions d’euros de dividendes. Les ventes en Australie ont atteint 717 millions d’euros cette même année, mais une grande partie de cette somme provient d’achats à des filiales dans des paradis fiscaux, notamment en Asie, avec des relations directes et indirectes impliquant plusieurs sociétés en Suisse, à Singapour, au Panama ou aux Bermudes. La société singapourienne Merck Sharp & Dohme Asia Pacific Services Pte Ltd. joue probablement un rôle central dans ces opérations, illustrant une stratégie habituelle d’évasion fiscale par transfert de profits dans les zones à faible taxation.

L’intrication des structures de propriété est complexe, passant par plusieurs filiales dans différents pays, ce qui limite la transparence. La hiérarchie illustrée en graphique montre que l’organisation des filiales ne semble pas répondre à des besoins commerciaux légitimes, mais plutôt à la volonté de réduire la facture fiscale dans toutes les juridictions où la société opère. La transparence accrue dans certains pays comme l’Australie, Singapour ou les Pays-Bas facilite la compréhension de ces montages, mais il est fort probable que des structures similaires soient utilisées à l’échelle mondiale pour minimiser la fiscalité partout.

Une organisation simplifiée de l’activité australienne de Merck

[Insérer ici le schéma illustrant la structure de l’entreprise]

Ce n’est pas encore totalement opaque… mais ça ne durera pas

Les pratiques de Merck pourraient rester cachées un peu plus longtemps, mais la transparence fiscale devient une obligation incontournable. Plus de 150 entreprises ont déjà commencé à publier ces données, et d’autres suivront. À terme, le public finira par connaître qui sont ces multinationales, où elles opèrent et comment elles déplacent leurs profits. Quand ce sera le cas, les revendications pour modifier en profondeur leur comportement, pour instaurer une fiscalité équitable et financer des services publics essentiels, deviendront inarrêtables.

[Tax Justice Network a initialement publié cet article]

[Kaitlyn Diana a réalisé cette traduction]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.