Dominique Barthier

Europe

Migration : Anatomie d’une obsession néerlandaise

Malgré une baisse des flux migratoires, des signes constants d’une « intégration réussie » et une demande économique de main-d’œuvre migrante, la question migratoire continue de monopoliser le débat politique néerlandais. D’où vient cette obsession ? Et qu’est-ce qu’il faudrait pour enfin la surmonter ?

En 2023, le chercheur néerlandais spécialiste de la migration Hein de Haas publiait How migration really works, qui démystifie les idées reçues sur ce sujet. L’ouvrage devint rapidement un best-seller, mais son succès ne sembla pas influencer la politique néerlandaise.

En juillet de cette même année, le gouvernement de coalition dirigé par Mark Rutte s’est écroulé en raison de désaccords sur les politiques d’asile. Deux ans plus tard, son successeur, Dick Schoof, voit sa coalition s’effondrer à nouveau après le retrait du PVV, parti d’extrême droite, du gouvernement. La raison : les partenaires de coalition n’avaient pas soutenu les politiques du PVV visant à durcir l’asile. Et ce malgré le fait que le discours sur la migration aux Pays-Bas s’est déplacé très nettement vers la droite ces dernières années.

Les faits et chiffres migratoires montrent qu’il n’y a rien de vraiment nouveau ou d’inhabituel qui justifie cette attention accrue. Les Pays-Bas ont été, tout au long de leur histoire, un pays d’immigration et d’émigration. L’arrivée de demandeurs d’asile n’est pas un phénomène récent, et traiter avec la diversité, y compris la diversité religieuse, constitue une part essentielle de l’identité nationale néerlandaise. De plus, l’économie néerlandaise a besoin de migrations, et le processus d’intégration progresse, année après année, selon les rapports officiels. Par rapport à d’autres pays européens, les Pays‑Bas se situent dans la moyenne plutôt qu’en tête en matière d’immigration ou, plus particulièrement, d’immigration liée à l’asile. Le pourcentage de premières demandes d’asile en 2024 atteignait environ 0,18 % de la population totale, contre 0,66 % en Grèce, et autour de 0,28 % en Allemagne et en Belgique.

Alors, de quoi cette obsession est-elle vraiment le nom ? Et d’où vient-elle ?

Le débat néerlandais sur la migration concerne bien plus que la migration elle‑même. Il révèle comment la société, la politique, les médias et le milieu savant se débattent face aux mutations rapides et à la complexité croissante que génèrent la mondialisation et les échanges mondiaux. En 2024, le Premier ministre Schoof a avancé la nécessité de politiques migratoires plus strictes, affirmant que « les Néerlandais traversent une crise ». La perception de crise — et l’utilisation persistante d’un langage de crise — démontre que quelque chose ne tourne pas rond dans la société. On observe aussi ce qu’on appelle une « panique morale », où la migration est perçue comme la cause du recul des normes et des valeurs, de l’identité néerlandaise et bien d’autres choses encore. Cette panique nourri des récits faisant porter à la migration quasi tous les maux de la société : les demandeurs d’asile provoqueraient la crise du logement, les étudiants étrangers dégraderaient le système éducatif, et les migrants seraient essentiellement responsables des questions de sécurité.

Plutôt que d’être écartée comme irrationnelle, cette sensation de crise devrait être le point de départ pour comprendre l’obsession néerlandaise autour de la migration.

Plutôt que d’être écartée comme irrationnelle, cette sensation de crise devrait être le point de départ pour comprendre l’obsession néerlandaise autour de la migration.

Un changement de culture politique

La question migratoire est souvent source de polarisation, et les Pays-Bas ne font pas exception à cette règle. Dans ce pays, toutefois, la migration est devenue le cœur du conflit autour duquel la culture politique nationale a radicalement changé. D’une culture axée sur le consensus et l’apaisement — le « consociationalisme » théorisé par le politologue néerlandais Arend Lijphart — le pays est passé à une culture de confrontation et de « hyper-réalité », où la capacité à identifier et étiqueter les problèmes est jugée essentielle.

La migration occupait déjà le devant de la scène politique avant ce tournant. Mais on s’accordait sur les politiques à adopter et sur la nécessité que le savoir et l’expertise jouent un rôle central dans leur élaboration.

Tout a commencé à changer avec l’ascension de Pim Fortuyn dans la politique néerlandaise entre 2000 et 2002. En associant l’incertitude et le mécontentement dans la société à la migration, au multiculturalisme et à l’islam, Fortuyn a déclenché une logique politique nouvelle qui ne s’est jamais démentie depuis lors. Bien qu’il ait été assassiné en 2002 et que son parti se soit effondré peu après, le type de populisme qu’il a introduit dans la politique néerlandaise est resté, comme le démontrent le Parti pour la Liberté (PVV) de Geert Wilders, fondé en 2006, et le Forum pour la Démocratie (FvD) d Thierry Baudet, né en 2015, encore plus extrême.

Contrairement à d’autres pays européens, les forces centristes n’ont jamais mis en place un cordon sanitaire contre l’extrême droite : la liste Pim Fortuyn a participé à un gouvernement de coalition entre 2002 et 2003, et le PVV a apporté son soutien externe à un gouvernement minoritaire entre 2010 et 2012. Après une décennie dans l’opposition, le parti de Wilders est devenu la première force du parlement et l’acteur principal du gouvernement Schoof.

Bien que ces partis aient joué un rôle majeur dans le réorientation du discours sur la migration, il ne faut pas surestimer leur puissance. Leur force tient, en partie, à la faiblesse des partis du centre. Aucun des grands partis établis n’avait une narration claire sur la migration, ce qui a permis de détourner les insécurités liées au changement social vers le multiculturalisme. Le Parti social-démocrate et les Verts GroenLinks, ainsi que le PvdA, se trouvaient devant un « dilemme progressiste » entre solidarité envers les migrants et protection des classes ouvrières et de l’État-providence, tandis que le VVD libéral était partagé entre des libéraux principalement axés sur l’économie et des conservateurs plus axés sur la culture, et le CDA démocrate-chrétien ne parvenait pas à concilier son soutien à la diversité religieuse avec ses inquiétudes face à l’essor de l’islam.

Ces attitudes ambivalentes ont ouvert la porte à des partis populistes de droite pour façonner les récits publics sur la migration. Même aujourd’hui, les partis centrés n’ont pas encore trouvé comment et dans quelle mesure ils devraient dénoncer les déclarations hautement provocantes de Wilders et de son parti. Or les dernières décennies ont montré que ne pas contrer les voix populistes n’aide pas à surmonter l’obsession migratoire. Bien au contraire, cela a permis à ces partis de concentrer l’attention politique uniquement sur la migration et d’en influencer le mood public néerlandais.

Migranticisation des problèmes

L’obsession migratoire n’est pas le produit du seul jeu politique des partis. Elle est devenue le levier d’un mécontentement plus large envers la globalisation.

L’économie néerlandaise est fortement orientée vers le commerce mondial. Ses entreprises recrutent des migrants pour des postes variés, y compris des « migrants du savoir », mais elles influent aussi sur les pays d’origine de nombreux migrants en renforçant les inégalités mondiales, le climat, la culture et la politique. La globalisation économique est donc un moteur majeur du changement social. Cependant, lorsque l’on discute des questions liées au logement, à l’éducation, au climat et à la culture, la migration est souvent présentée comme une cause plutôt qu’une conséquence.

La migration est devenue le catalyseur d’un mécontentement plus vaste à l’égard de la mondialisation.

La crise du logement est l’illustration la plus évidente de cette « migranticisation ». Les Pays-Bas souffrent d’un manque de logements évalué à environ 400 000 logements, dont une petite fraction (environ 50 000) serait nécessaire pour accueillir des réfugiés. Or le débat public accuse en continu les demandeurs d’asile plutôt que les politiques néerlandaises néolibérales en matière de logement.

De même, les travailleurs qualifiés et d’autres migrants pour des raisons professionnelles sont tenus responsables de « voler » des emplois, tandis qu’un débat plus large sur les causes réelles du besoin structurel de migration dans l’économie néerlandaise fait défaut. Le désir d’une économie forte et compétitive sur le plan mondial n’est pas accompagné d’une discussion honnête sur le volume de migration dont cette économie a véritablement besoin. En ce sens, l’obsession migratoire est une forme de « comportement redirigé » — une décharge de frustration sur un problème en le projetant sur un autre.

Le rôle des statistiques

Cette dynamique est aussi alimentée par la manière dont le statut de « migrant » (voire celui de « migrant de seconde génération », qui n’a jamais déménagé) ou l’idée d’un processus d’« intégration » ont tendance à être objectivés par les statistiques compilées par le gouvernement. Peu de pays collectent autant de données ethniques et de statistiques migratoires que les Pays-Bas. Pour chaque groupe de migrants, Statistics Netherlands (CBS) et l’Institut néerlandais pour la recherche sociale (SCP) rassemblent des informations allant des flux migratoires à la participation à la force de travail et au taux de criminalité.

Or, comme tout type de données, ces informations contribuent à identifier les différences, qu’elles soient positives ou négatives. La disponibilité de ces données permet une logique médiatique qui a tendance à privilégier les mauvaises nouvelles plutôt que les bonnes. Par exemple, les taux de criminalité vont occuper davantage l’espace du discours médiatique que la participation au marché du travail et la contribution à l’économie.

En outre, l’utilisation par les médias de ces données a tendance à occulter le fait que ce sont les variables socio-économiques qui comptent bien plus pour une intégration réussie que le simple origine ethnique ou la nationalité. Par exemple, le Conseil néerlandais pour la politique scientifique a montré que le taux de criminalité parmi les demandeurs d’asile était en réalité inférieur à la moyenne nationale lorsque l’on prenait en compte leur profil démographique (âge, sexe) et leur profil socio-économique (éducation, langue, revenus).

Pourtant, les Pays-Bas affichent une longue tradition politique et médiatique dans la construction des politiques et des discours publics autour des données sur la nationalité et l’ethnicité. Si cette approche peut être motivée par le souhait d’un débat éclairé et fondé sur des preuves, elle a aussi contribué à alimenter l’obsession migratoire.

L’effet des médias

En dehors de l’usage des statistiques ethniques, les médias alimentent l’obsession d’une manière qui ne leur est pas propre à la seule réalité néerlandaise. Comme dans d’autres pays, les Pays-Bas ont connu ces dernières décennies une diversification et une commercialisation de leur paysage médiatique, avec des chaînes qui doivent rivaliser férocement pour capter l’attention. Le développement des réseaux sociaux a aussi contribué à l’économie de l’attention et a créé des chambres d’écho, affaiblissant la fonction « contrôle » des médias dans une démocratie. Résultat: les médias (en ligne) ont remplacé le parlement comme principal théâtre du débat politique. L’aptitude de Geert Wilders à exploiter habilement X est un exemple parmi d’autres.

La migration colle parfaitement à la dynamique de l’économie de l’attention. Pour susciter des émotions et des réactions, la couverture médiatique de la migration mise sur un mélange de langage dramatique de crise, de récits excitants sur ce qui ne va pas dans la politique actuelle et sur ce qui pourrait encore mal tourner, des récits sur les défaillances des autorités pour maîtriser les flux, et des informations sur des incidents qui sont exagérés ou « migranticisés ». Les réseaux sociaux ajoutent ensuite un effet tunnel ou d’écho, où les soupçons et les sentiments des gens se renforcent de manière répétée.

L’obsession migratoire se nourrit de l’interaction entre les médias et la politique. La politique cherche à « nommer » un sentiment de crise autour de la migration, les médias façonne ce sentiment, et le mécontentement social croît en conséquence. Les lecteurs de journaux conservateurs majeurs comme De Telegraaf et ceux qui passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux sont constamment bombardés d’actualités fortement « migranticisées », amplifiées activement par les politiciens. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que les citoyens s’inquiètent de la migration.

Enfin, le débat sur la migration aux Pays-Bas porte largement sur les migrants plutôt que sur les migrants avec eux. L’absence d’un point de vue opposé distingue la discussion sur la migration des autres domaines politiques, tels que l’agriculture, où les perspectives opposées bénéficient régulièrement d’un espace et d’une écoute. Cela signifie que l’obsession migratoire peut rester sans contrôle; elle peut se déplacer librement.

Le poison et le remède

L’obsession migratoire a des effets réels sur la société néerlandaise. Elle contribue de manière significative à l’aliénation d’une partie croissante de la population — notamment des personnes issues de l’immigration. Une étude de 2024 réalisée par l’Office néerlandais pour la planification sociale et culturelle (SCP) a mis en évidence des signes d’apathie croissante chez une partie de la population, provoquée par les tendances d’exclusion qui imprègnent le débat sur la migration.

Mais il y a aussi des conséquences plus larges. L’obsession mine la qualité des politiques et leur élaboration dans le domaine de la migration et de la diversité. La pression constante, la politisation et la migranticisation créent un déséquilibre entre des problèmes exagérés d’un côté et l’incapacité de proposer des solutions opérationnelles de l’autre. Cela se manifeste particulièrement dans le domaine de l’asile, où le chaos n’est pas le produit d’un flux migratoire ingérable mais bien de politiques inadaptées, d’un manque de moyens et de suspicion à l’égard des organismes d’application. Il n’existe pas de crise d’asile mais un chaos autour de l’asile : le résoudre exige des politiques plus efficaces, et non plus restrictives.

Il n’y a pas de crise d’asile mais un chaos d’asile : le résoudre exige des politiques plus efficaces, et non plus restrictives.

Faire monter en épingle les questions migratoires comme stratégie de distraction nuit aussi à la confiance envers le gouvernement et les institutions démocratiques. Aujourd’hui, seulement quatre pour cent des citoyens néerlandais déclarent faire confiance au gouvernement. La politique de peur autour de la migration, ainsi que les attentes non satisfaites quant à la capacité du gouvernement à « régler » la question migratoire et l’intégration, ont contribué à cette chute de confiance. En ce sens, l’obsession migratoire est un élément clé d’un cercle vicieux qui fragilise la démocratie.

Sortir de l’obsession migratoire demande plus que l’espoir de voir les partis populistes et d’extrême droite être écartés du pouvoir. Il faut que tous les partis politiques proposent une explication claire et honnête sur la migration et sur les raisons pour lesquelles les Pays-Bas en ont tant besoin. Plutôt que d’obséder sur la migration comme simple symptôme, il faut raconter une histoire qui mette en lumière ses causes structurelles et ouvrir un débat sur le modèle et l’orientation de l’économie néerlandaise.

Une plus grande sensibilité et une meilleure capacité de remise en question de la part des médias sont également nécessaires pour déconstruire la manière dont le « langage migratoire » est utilisé et pour éviter que des problématiques plus larges ne soient « migrantiées ». Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas débattre de la migration; cela prouve plutôt qu’il faut un discours de meilleure qualité, avec beaucoup plus de précision et d’honnêteté. Le grand public a aussi une responsabilité : exiger et favoriser une discussion plus saine. En blâmant tout sur les populistes, on fait preuve d’un choix trop facile et réducteur.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.