Dominique Barthier

Europe

Pas question de creuser : la longue bataille autour du lithium serbe

Deux ans après que les plans d’exploitation du lithium serbe semblaient avoir été définitivement mis en suspension, la question revient sur le tapis. Pour mettre la main sur ce métal précieux, l’Allemagne et l’Union européenne sont prêts à fermer les yeux sur les abus d’Aleksandar Vučić. Une collaboration avec le gouvernement serbe, majoritairement à droite, ne ferait-elle qu’accroître le scepticisme des citoyennes et des citoyens vis-à-vis l’adhésion au projet d’UE ? 

Après qu’Ana Brnabić, ancienne Première ministre de Serbie, ait publié une déclaration le 20 janvier 2022, il semblait que l’histoire de l’exploitation du lithium dans le pays était close. « Le règlement relatif au plan spatial du projet Jadar… a été abrogé. Nous n’avons jamais eu de contrats », déclarait Brnabić. « Nous avons satisfait à toutes les demandes des protests environnementales et mis fin à Rio Tinto dans la République de Serbie. » Mais le calme qui a suivi n’a duré que jusqu’à l’été 2024, lorsque le lithium, tel un boomerang, est revenu sur le devant de la scène publique. L’exploitation du lithium est bel et bien de retour sur la table sociale.

Sous la surface 

Les préparatifs d’une exploitation du lithium en Serbie ont commencé à faire les gros titres en 2020, lorsque des habitants de Loznica, ville située dans l’ouest de la Serbie, et des organisations écologiques ont dévoilé le projet minier envisagé par Rio Tinto. Bien que les plans controversés de la société aient officiellement été stoppés en 2022, des habitants affirment à répétition que Rio Tinto continue d’acheter des terrains et d’entreprendre des travaux préparatoires malgré la perte de ses permis. L’entreprise a même sponsorisé des clubs sportifs et des événements culturels dans des zones proches de la mine envisagée, mais désormais suspendue. Quelque chose se révèle sous la surface; le projet semble n’être qu’en pause temporaire. 

Les activistes écologistes et certains partis politiques qui soutenaient la demande d’interdiction légale de l’extraction des minerais de lithium et de bore à Gornje Nedeljice, Loznica, voulaient clairement protéger durablement les habitants locaux. Mais, avant les élections générales d’avril 2022, des politiciens du Parti progressiste serbe (SNS) – déjà au pouvoir depuis une décennie – avaient mis la question sous le tapis pour éviter tout risque politique. 

Lorsque le SNS obtint une majorité parlementaire, Aleksandar Vučić fut réélu président. Le contrôle autoritaire du parti au pouvoir, qui privilégiait des thèmes nationalistes mêlés à des politiques économiques néolibérales, paraissait assuré. Cependant, des élus verts entrèrent au Parlement pour la première fois et ont mis en lumière la question du lithium au niveau institutionnel, posant fréquemment des questions sans réponse et des demandes au parlement. Vučić affirmait que c’était une grande opportunité de développement manquée, tandis que Brnabić avançait que la Serbie devrait payer d’importantes compensations à la multinationale pour le projet annulé. 

Élections anticipées et protestations 

Les enjeux sociopolitiques serbes ont ensuite pris une tournure violente au printemps 2023, lorsque deux fusillades de masse, ayant fait 19 morts parmi des enfants et des jeunes et blessé 18 autres, se sont produites à un jour d’intervalle. Les événements ont secoué l’ensemble du pays, provoquant des manifestations de masse qui ont perturbé le tissu social et conduit à des élections parlementaires, à l’assemblée de Belgrade, à des élections régionales et à certaines élections locales. 

Le slogan de ces protestations et de tout le mouvement, Nećeš kopati (« tu n’iras pas creuser »), est devenu omniprésent. Des chants résonnaient au parlement, lors d’événements sportifs, de concerts et d’autres rassemblements de masse.

Lors des élections anticipées de décembre, l’opposition pro-européenne s’est rassemblée sous la bannière « Serbia Against Violence » (Serbie contre la violence), obtenant le meilleur résultat pour une coalition d’opposition depuis 2012, avec Radomir Lazović, co-président du Front vert-gauche (ZLF), à la tête de la liste. Des accusations sans précédent de fraude électorale ont également marqué ces élections, entraînant de nouvelles protestations et une lutte à tous les niveaux pour contester les résultats. Les partis verts européens et démocrates sociaux ont joué un rôle significatif dans la révélation des fraudes électorales à Belgrade et au niveau national. L’instabilité politique qui a suivi a duré jusqu’à ce que les élections de Belgrade soient répétées parallèlement aux élections locales ordinaires au début juin 2024. Dans ce rerun, l’opposition, fragmentée et parfois en boycott, ou ayant fait campagne contre l’opposition qui a choisi de participer, a enregistré des résultats plus faibles et a conduit à une nouvelle victoire de la SNS. 

Une fois les élections terminées, la question de l’exploitation du lithium est revenue sur le devant de la scène. Selon les données du Bureau for Social Research (BIRODI) qui suit les médias, l’exploitation du lithium n’a été évoquée que 37 fois dans les broadcasts nationaux en mai 2024, 330 fois en juin et 1 045 fois en juillet. La plupart de ces segments étaient orientés favorablement envers l’extraction du lithium, même si l’opinion publique restait majoritairement opposée. Pendant cette période, les responsables de l’État ont surtout agi comme des agents de communication, promouvant bruyamment les supposés aspects positifs de l’exploitation du lithium en Serbie.

La position du gouvernement a suscité une indignation publique. Durant l’été, une série de protestations majoritairement auto-organisées a gagné le pays. L’appel à l’action a débuté à Loznica, la ville la plus proche de la mine envisagée, puis s’est étendu à presque toutes les villes de Serbie, pour culminer à Belgrade, où, à la mi-août, lors d’une vague de chaleur en pleine période estivale, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées. Le slogan de ces protestations et du mouvement tout entier, Nećeš kopati (« tu n’iras pas creuser »), est devenu omniprésent. Des chants pouvaient être entendus au parlement, lors d’événements sportifs, de concerts et d’autres rassemblements de masse. 

Simultanément, Rio Tinto est devenu de plus en plus présent dans l’espace public, à travers les réactions médiatiques face aux militants, le recours à des lobbyistes et le soutien reçu au sein des partis au pouvoir. Il est devenu clair que le projet d’exploitation du lithium était de nouveau en pleine action en juillet 2024, lorsque la Cour constitutionnelle a annulé la décision du gouvernement serbe de mettre un terme au projet Jadar, déclarant qu’elle était « contraire à la Constitution et à la loi ». 

À la suite de cette décision, Biljana Đorđević, députée et co-présidente du ZLF, a publiquement posé la question suivante : « Ana Brnabić, ancienne Première ministre, est-elle simplement incompétente pour rédiger un règlement inconstitutionnel mettant fin au projet Jadar et exposant ainsi l’État à un potentiel procès, ou est-elle simplement une lobbyiste corrompue pour Rio Tinto ? »

L’UE et les Verts allemands 

Le 19 juillet 2024, quelques jours seulement après la décision de la Cour constitutionnelle, une délégation allemande et européenne a rendu visite à Belgrade : le chancelier Olaf Scholz; la secrétaire d’État à l’Économie et à l’Action pour le climat et députée verte du Bundestag, Franziska Brantner; le vice‑président de la Commission européenne chargé de l’Union de l’énergie, Maroš Šefčovič; et des industriels allemands. Leur visite estivale a donné lieu à un Memorandum of Understanding (MoU) lançant un Partenariat stratégique entre la République de Serbie et l’Union européenne sur les matières premières durables, les chaînes de valeur des batteries et les véhicules électriques. En clair, la Serbie possède des réserves de lithium utiles pour l’industrie automobile allemande. Cela s’inscrivait dans la ligne de la Loi européenne sur les matières premières critiques, qui vise à raccourcir les chaînes d’approvisionnement et de transformation des matériaux comme le lithium pour l’industrie zéro émission. 

Le paradigme de développement qui pousse à une nouvelle vague d’extractivisme et de greenwashing néo‑impérialiste doit changer.

Contester le gouvernement serbe sur la démocratie, la liberté des médias, l’État de droit, ses relations avec le Kosovo et les questions avec les autres pays voisins semble avoir été mis de côté au nom de l’accès au lithium. Malgré un changement de coalition au pouvoir en Allemagne depuis la visite du dernier chancelier allemand en Serbie, les objectifs restent les mêmes. Scholz veut le même lithium que celui que voulait Angela Merkel lors de sa dernière visite internationale et est prêt à légitimer le régime autoritaire serbe pour ce faire. 

Lors d’une conférence de presse conjointe, le président Vučić a évoqué sa garantie conjointe de protection de l’environnement avec Franziska Brantner. Toutefois, cette coopération constructive équivaut en réalité à une tentative de reporter sur l’Allemagne, et plus particulièrement sur les Verts allemands, la responsabilité de toute dégradation environnementale potentielle. Alors que Vučić sait très bien que seul l’État serbe peut déterminer que le projet répondra aux normes environnementales les plus strictes, il choisit néanmoins de déléguer la responsabilité. Le ton de Vučić en marge envoie un message clair : il peut ne pas apprécier les Verts allemands, mais il les considère raisonnables, contrairement aux écologistes domestiques opposés à un « grand » projet. Cette stratégie légitime le président tout en tentant de marginaliser les acteurs verts locaux. 

Plutôt que de soutenir les Serbes, largement hostiles à l’exploitation du lithium, comme en témoignent les protestations et les blocages, Brantner et le Parti vert allemand adoptent une position opposée. Il ne s’agit pas d’une position visant à proposer comment les citoyens serbes pourraient résoudre ce problème de façon interne sans pression extérieure, mais d’une orientation axée sur la poursuite obstinée du lithium pour la décarbonisation d’une industrie automobile étrangère. Il semble que la géopolitique ait encore prévalu sur les idéaux, et que la priorité soit d’obtenir le lithium serbe avant la Chine ou la Russie. Comme le déclare Brantner : « Il ne s’agit pas de la question si le projet aura lieu, mais de savoir si le projet de Rio Tinto sera mené avec des partenaires européens ou chinois. Je ne crois pas qu’un partenariat sino‑serbe serait meilleur pour la démocratie, l’environnement et la population locale. » Toutefois, la perspective de Brantner passe à côté du fait que les institutions serbes sont entièrement minées : il n’existe ni État de droit ni démocratie. Dans de telles conditions, la décision concernant l’exploitation du lithium serait imposée de force. 

En conséquence, les citoyennes et citoyens serbes opposés à l’exploitation du lithium perçoivent le Parti verts allemand comme une force malveillante prête à leur nuire. Ils craignent que la Serbie ne devienne une zone sacrificielle pour la transition verte européenne. Si cette pression se poursuit, la question se pose : combien de temps faudra-t-il à la Serbie et à ses acteurs politiques progressistes pour s’en remettre ? Le soutien à l’adhésion à l’Union européenne continuerait probablement de diminuer, alors même qu’il est déjà le plus faible parmi tous les pays en négociation ou en voie d’adhésion à l’UE. 

Les récits serbes de droite qui assimilent l’exploitation du lithium, soutenue par l’UE, à « la mise à sac » du Kosovo ou à la Bolsévie bosnienne serbe, Republika Srpska, par des puissances étrangères ne vont pas faiblir. La visite de Scholz et Brantner semble seulement profiter à Vučić et à l’opposition de droite, que le président influence déjà fortement. Les rares acteurs progressistes serbes se retrouvent dans une position de plus en plus précaire, devant expliquer comment ils peuvent s’opposer à l’exploitation du lithium tout en soutenant l’adhésion à l’UE, compte tenu de la quête éthique de l’UE pour le lithium. 

Le ZLF, un parti en passe d’intégrer le Parti vert européen (EGP), a entrepris diverses activités internationales pour démontrer aux citoyennes et citoyens serbes que la politique européenne n’est ni homogène ni monolithique. De nombreux partis, organisations et individus s’opposent à l’exploitation prévue du lithium en Serbie. L’EGP est le premier parti paneuropéen à publier des déclarations clairement opposées au projet. Le parti écologiste de gauche croate, Možemo, soutient les citoyens serbes dans leur lutte, favorisant une coopération régionale qui s’oppose aux récits nationalistes dominants dans les deux pays. 

Les citoyennes et citoyens serbes craignent que la Serbie ne devienne une zone sacrificielle pour la transition verte européenne.

Les activistes locaux reçoivent le soutien d’experts, de politiciens et de leurs homologues de pays allant du Portugal à la Géorgie. Le soutien international est essentiel pour élargir le mouvement contre une activité qui menace de dégrader l’environnement. Le paradigme de développement qui pousse à une nouvelle vague d’extractivisme et de greenwashing néo‑impérialiste doit changer. 

Qu’est-ce qui se profile ensuite ? 

Des partis d’opposition réunis au sein du parlement serbe ont jointly soumis une proposition visant à modifier la loi sur l’exploitation minière, prévoyant une interdiction à long terme de l’exploration et de l’exploitation du lithium et des minerais de bore sur l’ensemble du territoire. Cette proposition représente une autre tentative d’empêcher le projet d’extraction du lithium dans l’ouest de la Serbie par des moyens institutionnels. Alors que les parlementaires de l’opposition soulignent les risques environnementaux, économiques, sociaux et autres, le parti au pouvoir soutient que de telles amendements détruiraient l’industrie minière, bien qu’il n’y ait actuellement aucune mine de bore ou de lithium en Serbie. D’autres arguments suggèrent que cette proposition mettrait fin à la croissance économique, car la Serbie devrait verser des indemnités à Rio Tinto. La responsabilité est souvent imputée à l’opposition d’avoir amené l’entreprise en Serbie au début des années 2000, alors même que de nombreux parlementaires actuels étaient à l’école ou venaient juste de commencer l’université à l’époque.

Plutôt que d’un dialogue politique, le SNS appelle à une analyse d’experts. Cependant, les habitants locaux de l’ouest de la Serbie, les activistes et les politiciens qui s’opposent au projet insistent sur le fait que le moment de l’analyse est révolu ; ils réclament depuis des années des évaluations approfondies, tandis que les représentants de l’entreprise et du gouvernement évitent de rendre des comptes. Après un débat parlementaire de quatre jours en octobre 2024, qui s’est finalement terminé par un vote à main levée plutôt que par un vote à bulletin secret, la proposition d’interdire l’exploration et l’exploitation du lithium et du bore a été rejetée : 128 votes contre, 84 pour. 

On s’attend à ce que le parti au pouvoir, avec l’aide de ses médias et de ses institutions, s’attelle désormais à d’autres mesures de gestion des dégâts et à l’atténuation du débat. Leur argument est qu’il reste du temps avant la possible construction de la mine. Ils affirment que seules les analyses d’experts doivent décider, tout en discréditant simultanément de nombreux experts qui s’opposent au projet. Dans l’intervalle, alors que les mécanismes institutionnels ne donnent aucun résultat, des habitants locaux, des activistes et d’autres acteurs anti-mines se préparent progressivement à d’autres contre-mesures. Des plans pour de nouvelles protestations et de nouveaux blocages se préparent, malgré un contrôle étatique de plus en plus répressif – plus de 40 activistes ont été convoqués ou arrêtés durant l’été pour leur rôle dans l’appel à résister à l’exploitation du lithium. 

Il semble que « le lithium » va continuer à être le mot dans la société serbe dans les périodes à venir. En plus d’unir le paysage activiste et politique hétéroclite du pays, les discussions sur l’exploitation du lithium pourraient aussi concentrer le débat sur le type de société dans laquelle les Serbes veulent vivre, leurs véritables besoins et ce à quoi devrait ressembler une transition énergétique et sociale juste. 

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.