À mesure que la population européenne vieillit, les systèmes de retraite subissent une pression croissante. Parallèlement, alors que certains gouvernements envisagent d’allonger l’âge légal du départ à la retraite, les débats s’avèrent de plus en plus polarisants tout en restant urgents. Alors, comment les pays européens s’y prennent-ils face à ce défi, et quelle est la meilleure voie pour garantir à des travailleurs déjà âgés une vie digne – qu’ils choisissent de partir à la retraite ou de rester actifs ?
Avec une population qui vieillit et l’espérance de vie parmi les plus élevées de tous les continents, l’Europe est confrontée à un enjeu concret et pressant: comment financer ses systèmes de retraite.
Les efforts récents visant à relever l’âge de départ à la retraite se heurtent à l’opposition et à des débats politiques complexes, donnant lieu à des manifestations d’envergure dans des pays comme la France et l’Allemagne. Et plus tôt cette année, des retraités sont descendus dans les rues de Bruxelles pour exiger une meilleure sécurité de l’emploi et s’opposer à l’allongement de l’âge de départ. Mais comment les États européens peuvent-ils concilier droits sociaux et viabilité des pensions ?
Une partie de l’opinion européenne prône une réduction de l’âge de départ en retraite afin d’améliorer la qualité de vie des travailleurs et de favoriser le renouvellement générationnel au sein des effectifs. D’autres soutiennent au contraire que cela mettrait en péril la soutenabilité des systèmes de retraite, déjà fragilisés par le vieillissement et l’allongement de la durée de vie. Une troisième option, consistant à mêler activité professionnelle et pension, est largement répandue dans des pays comme la Suède, l’Estonie et le Danemark, où plus de 30 % des nouveaux retraités restent actifs, à temps partiel ou avec des horaires flexibles.
Selon une enquête de l’Institut national de la statistique espagnol, plus de 184 000 personnes âgées de 50 à 74 ans ont poursuivi leur activité dans les six mois qui ont suivi leur premier versement de pension. Cela représente 4,9 % de l’ensemble des retraités, en dessous de la moyenne européenne qui est de 13 %. Dans des pays comme la France et l’Italie, le chiffre demeure inférieur à 5 %. Cette disparité met en lumière l’influence des politiques nationales sur l’emploi des seniors et sur la sécurité financière à la vieillesse, deux facteurs clés pour la viabilité du système de retraite à long terme.
Qu’est-ce qui pousse les personnes à continuer de travailler ?
En Espagne, « Plus de 37 % des retraités – environ 3,3 millions de personnes – perçoivent moins de 750 euros par mois », selon l’Union des retraités et pensionnés de la centrale syndicale UGT (UJP-UGT). L’organisme souligne que ceux qui continuent à travailler pour des raisons personnelles sont minoritaires. Le reste demeure dans le marché du travail par nécessité, notamment dans des secteurs comme la vente au détail, le nettoyage ou l’aide à domicile, où les salaires issus de la retraite restent modestes.
Selon l’institut national de la statistique espagnol, près de 19 % de ceux qui poursuivent leur travail le font pour des raisons purement économiques, afin de compléter leurs revenus. Par ailleurs, environ 49 % avancent d’autres motifs, par exemple le fait que leur conjoint est encore actif. Dans ces cas, les revenus non déclarés ou irréguliers deviennent monnaie courante. « Un départ à la retraite décent et l’accès à une pension contributive devraient être un droit, sans que cela n’implique que les gens ne puissent pas continuer à travailler s’ils le souhaitent et s’ils remplissent les conditions légales », déclare l’UJP-UGT.
Un départ à la retraite décent et l’accès à une pension contributive devraient être un droit, sans que cela n’implique que les gens ne puissent pas continuer à travailler s’ils le souhaitent et s’ils remplissent les conditions légales
Des associations de la société civile et des syndicats affirment qu’en dehors des besoins économiques, il existe souvent peu d’incitations pour les personnes âgées à rester en activité, tant il est difficile d’adapter leur poste à leurs capacités modifiées. L’objectif du système de retraite, soutiennent-elles, devrait être d’assurer une qualité de vie décente pour les retraités, quelle que soit la trajectoire politique choisie concernant les pensions. Cette question revêt une importance majeure pour le bien-être des citoyens: une étude de la Fondation pour les Études Économiques Appliquées (Fedea) a démontré que des restrictions accrues sur la retraite pouvaient nuire à la santé et augmenter considérablement le risque de décès avant 70 ans.
Les motivations pour poursuivre une activité après la retraite varient fortement d’un pays à l’autre. Alors que, selon les données d’Eurostat, en Espagne les raisons personnelles – comme faire progresser sa carrière ou simplement rester occupé – restent une motivation courante, la nécessité économique demeure la priorité dans d’autres États. D’après Eurostat, à Chypre, en Roumanie, en Bulgarie, en Croatie et en Lettonie, plus de la moitié des retraités qui continuent à travailler le feraient « strictement » pour des raisons économiques. Ces différences reflètent non seulement des réalités différentes des systèmes de retraite, mais aussi les inégalités structurelles qui découpent l’Europe en termes de niveau de vie et de protection sociale.
En Grèce, aussi, bon nombre de retraités restent en emploi pour compléter des pensions insuffisantes, même si une bonne part de cette activité échappe à l’impôt. En 2023, le gouvernement a tenté de mettre fin à cette pratique en supprimant la réduction de 30 % sur les pensions des personnes qui déclare leur activité. Les retraités qui travaillent sans le déclarer seront désormais sanctionnés par une amende équivalente à une année complète de pension. Toutefois, déclarer son activité demeure peu attractif, les salariés voyant encore une retenue additionnelle de 10 % sur leurs revenus. Par ailleurs, les travailleurs indépendants ont davantage intérêt à rester dans l’économie informelle, car leurs cotisations vieillesse peuvent atteindre jusqu’à 50 %.
« Retarder délibérément la retraite ne doit pas seulement être perçu comme une mesure positive pour réduire les dépenses publiques, mais doit aussi s’accompagner de l’amélioration des conditions de travail des salariés », estime Inmaculada Ruiz, présidente de l’Union démocratique des retraités et personnes âgées (UDP), en Espagne. Elle soutient que promouvoir une diminution des responsabilités liées à l’âge est équivalent à « gaspiller » les talents seniors.
Par ailleurs, certains groups de la société civile et des syndicats en Espagne estiment que la retraite partielle ou flexible pourrait favoriser et « assurer le vieillissement participatif », notamment dans une société où la valeur se mesure à l’aune de la productivité. Ils soulignent que le travail demeure un moyen important de participation à la vie sociale. En effet, pour beaucoup, la retraite peut être synonyme d’isolement après des années où le cadre social qui les entourait habituellement disparaît.
Retraite active : la nouvelle norme ?
Certaines nations européennes ont déjà mis en place des mesures destinées à encourager les salariés d’un âge de départ à la retraite à rester actifs. D’après le ministère du Travail tchèque, environ 195 000 retraités, dont la moitié ont plus de 67 ans, travaillaient encore en 2024 dans le pays. Plus de 80 % de ces travailleurs étaient employés de manière formelle, les autres exerçant en contrat ou à titre indépendant.
Fin 2024, le gouvernement tchèque a présenté des réformes du système de retraite, critiquées pour leur manque de vision « structurelle », selon le quotidien Deník Referendum. Les réformes proposées prévoient notamment de retarder l’âge de départ et de diminuer les augmentations des pensions, ainsi que la suppression des versements de sécurité sociale pour les retraités qui poursuivent une activité.
Ces mesures incitatives n’ont été réellement mises en œuvre qu’à partir de 2025. Auparavant, tous les travailleurs en Tchéquie, y compris les retraités, devaient cotiser 6,5 % de leur revenu brut à l’assurance vieillesse. En échange, les retraités qui continuaient à travailler recevaient une petite majoration de leur pension: une augmentation de 0,4 % du calcul sur chaque période de 360 jours travaillés, maintenue à vie, même après l’arrêt de l’activité. Avec les nouvelles réformes, les retraités actifs ne sont plus obligés de verser ces 6,5 %, ce qui leur laisse davantage d’argent chaque mois. Par exemple, un retraité dont le revenu brut est de 20 000 couronnes tchèques – environ 700 euros – peut conserver environ 1 300 couronnes supplémentaires par mois – environ 45 euros. Le ministère du Travail estime que cette exonération coûtera environ 4 milliards de couronnes par an aux caisses publiques. Toutefois, Prague estime que l’incitation encouragera davantage de retraités à continuer à travailler, permettant au gouvernement de récupérer une partie du coût via une augmentation des recettes fiscales, par exemple sur l’impôt sur le revenu ou la TVA due sur une consommation plus élevée.
Lutter contre l’âgisme
Beaucoup pensent que la retraite active devrait au moins rester une option, surtout compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie.
D’après les dernières données d’Eurostat, l’Espagne affiche la plus longue espérance de vie de l’UE: 84 ans, contre une moyenne européenne de 81,5 ans. Néanmoins, « les processus de recrutement intègrent rarement des profils de plus de 55 ans », affirme l’UJP-UGT. « De nombreux CV sont écartés précisément en raison de l’âge, avant même l’examen des compétences ou de l’expérience ».
Les processus de recrutement intègrent rarement des profils de plus de 55 ans. De nombreux CV sont écartés en raison de l’âge, même avant l’examen de l’expérience des candidats.
L’UJP-UGT souligne que les personnes âgées ne participent pas suffisamment aux programmes de reconversion, considérant qu’elles sont « trop proches de la retraite », ce qui renforce leur exclusion du monde du travail. Or, pour l’UDP, ces dispositifs doivent rester envisageables afin que l’absence d’alternatives ne fasse pas de la retraite une destination forcée plutôt qu’un choix libre.
Pour l’UDP, la question centrale est « comment garantir le droit à une retraite digne pour ceux qui le veulent, et un emploi significatif et décent pour ceux qui peuvent et veulent rester actifs ». Le syndicat appelle à une « agenda social transformateur qui reconnaît la valeur des personnes à toutes les étapes de la vie ». Cela impliquerait de s’attaquer à un éventail de défis, tels que la pauvreté structurelle, les inégalités entre les sexes, le travail informel et l’âgisme.
Cet article a été rédigé dans le cadre du projet PULSE, une initiative européenne visant à soutenir des collaborations journalistiques transfrontalières. Il est initialement paru en espagnol sur El Confidencial.
Traduction par Voxeurop
