Dominique Barthier

Etats-Unis

Perte de la citoyenneté : comment Giorgia Meloni a fermé l’Italie à des millions de personnes

Le 28 mars 2025, le gouvernement italien modifie ses règles d’obtention de la citoyenneté par ascendance, suscitant réactions et inquiétudes à l’échelle mondiale

Le 28 mars 2025, la Premier ministre italienne Giorgia Meloni a annoncé une réforme des conditions permettant d’accéder à la citoyenneté italienne par filiation. Cette décision a profondément impacté des millions de descendantes et descendants d’Italiens à travers le monde. Rapidement, cette modification législative a provoqué des contestations juridiques et des préoccupations, notamment en Amérique du Sud, où une estimation de 32 millions de Brésiliens et de 25 millions d’Argentins ont perdu leur droit potentiel à la citoyenneté italienne, en fermant la porte à deux des plus grandes communautés d’descendants italiens au monde.

Le décret Trajani : une réforme qui divise depuis son nom jusqu’à sa portée

Ce changement législatif, connu sous le nom de décret Trajani — du nom du ministère italien des Affaires étrangères, le ministre Antonio Trajani — a été finalement intégré dans une loi adoptée sous le nom de Law 36/2025. La nouvelle réglementation restreint le principe du jure sanguinis (« droit du sang »), en limitant la transmission de la nationalité italienne aux descendants situés dans un délai de deux générations, c’est-à-dire jusqu’au(s) parent(s) ou grand-parent(s). À l’inverse, la législation antérieure n’imposait aucune limite générationnelle pour faire valoir un droit à la citoyenneté italienne par ascendance.

Ce revirement marque une rupture nette avec la conception précédente, plus ouverte, qui considérait la filiation comme une continuité sans restriction. La nouvelle politique réduit ainsi la portée du lien ancestral, modifiant profondément la relation entre l’Italie et sa diaspora, qui a joué un rôle central dans la formation des identités nationales de nombreux pays d’Amérique latine et d’Amérique du Sud.

Amérique du Sud : le territoire des opportunités sans limite

Si, pour de nombreux Italiens, le rêve d’un avenir en «L’America» évoque traditionnellement les États-Unis, l’Argentine, le Brésil et d’autres pays d’Amérique du Sud ont toujours été perçus comme de véritables terres d’opportunités. Pour la première génération d’immigrants, l’Italie représentait une mémoire vive, qui alimentait des comparaisons constantes entre le passé et le présent. Pourtant, à force de prospérer ailleurs, la vie en Italie est devenue peu à peu une partie plus lointaine de leur identité.

Aujourd’hui, la présence de descendants d’Italiens représente une part significative de la population dans plusieurs pays d’Amérique du Sud. En Argentine, par exemple, près de 62 % de la population revendique une origine italienne. En Uruguay et au Paraguay, ce chiffre atteint respectivement 44 % et 37 %. La Venezuela suit avec 16 %, alors que le Brésil enregistre 15 % et la Colombie 4 %.

L’attachement de ces vastes communautés immigrées à l’Italie a évolué avec l’apparition de nouvelles générations. Les souvenirs personnels se sont transformés en une imagination romantique transmis à travers les générations, toujours porteuse d’un certain prestige et d’une fierté d’être italien. Cependant, cette relation, longtemps fondée sur une identité héritée et romantique, est aujourd’hui remise en question par la nouvelle législation qui tend à la limiter à une connexion plus récente et plus proche.

Les motivations derrière la réforme de Meloni

Le gouvernement de Giorgia Meloni défend cette réforme de la citoyenneté comme une nécessité pour lutter contre les abus du système et pour gérer le nombre croissant de demandes déposées dans les consulats italiens en Amérique du Sud. Selon ses représentants, une grande majorité des applications ne seraient motivées que par le désir d’accéder plus facilement à la citoyenneté européenne, sans que ces personnes aient une véritable identité culturelle ou linguistique avec l’Italie.

De fait, le nombre de citoyens italiens résidant à l’étranger a connu une augmentation significative de 40 % entre 2014 et 2024. Une partie importante de cette hausse est liée à l’octroi de la citoyenneté en provenance du Brésil et de l’Argentine. Ainsi, en 2024, près de 69 000 Brésiliens ont reçu la nationalité italienne.

Outre la limitation par générations, la nouvelle loi introduit une exigence supplémentaire : celle d’un « lien effectif » avec l’Italie. Avoir un ancêtre lointain ne suffit plus. La demande doit désormais prouver une relation réelle et active avec le pays. Les demandes déposées avant le 28 mars 2025 continueront à être traitées selon l’ancienne législation, plus souple, ce qui engendre une ruée vers la constitution de dossiers en amont et une incertitude juridique pour ceux incomplets. La centralisation des demandes, justifiée par une volonté d’efficacité et la lutte contre la fraude, a également été mise en place par les autorités italiennes.

Une réaction d’indignation parmi les communautés italiennes en Amérique du Sud

Les réactions en provenance des communautés italiennes en Argentine et au Brésil ont été immédiates et vives. Nombreuses sont les familles qui ont passé des années, voire des décennies, à rassembler des documents pour prouver leur lignage. Elles dénoncent une véritable « trahison » de la part du gouvernement, estimant que cette réforme rompt un lien vital entre l’Italie et sa diaspora mondiale.

Les représentants communautaires, ainsi que des juristes, critiquent la loi en la qualifiant d’acte de trahison, qui coupe la transmission mentale et affective d’un lien historique. Selon eux, élaborer une législation qui limite la citoyenneté à ceux ayant une relation récente avec l’Italie revient à réduire un patrimoine immatériel façonné par des siècles de migration et d’adoption de nouvelles identités.

Plusieurs recours judiciaires ont été déposés, contestant la conformité de la loi à la Constitution italienne, notamment en invoquant le principe de non-rétroactivité. Selon ces plaignants, le droit à la citoyenneté est un droit de naissance inaliénable, qui ne peut être supprimé rétroactivement. La Cour suprême italienne examine actuellement ces recours, notamment ceux initiés par le tribunal administratif de Turin. Le résultat de cette bataille juridique déterminera sans doute l’avenir de cette réforme.

Lors d’une audience à la Cour suprême à Rome, le 6 juin 2025, l’avocate Monica Lis Restanio a affirmé que la citoyenneté est un droit fondamental, un héritage familial transmis de génération en génération, et que seul l’abandon volontaire de ce lien pourrait y mettre fin. Elle a insisté sur le fait que l’État ne pouvait le faire de manière arbitraire ou administrative.

Un legs culturel et social incontournable de l’immigration italienne en Amérique du Sud

Les immigrés italiens ont apporté avec eux une diversité culturelle régionale ainsi qu’un savoir-faire façonné par les prémices de l’industrialisation du début du XXe siècle. Leur contribution humaine a enrichi le tissu social, racial et culturel de sociétés en pleine mutation, contribuant à forger des identités nationales multiples et complexes.

Dans les quartiers de Buenos Aires ou de São Paulo, c’est toute une atmosphère propre à l’immigration italienne qui palpite encore. La langue, notamment dans le cadre du Lunfardo de Buenos Aires ou du Cocoliche dans le théâtre, mêle expressions italiennes à la langue locale, créant un dialecte hybride unique. En outre, l’impact de l’italien va au-delà de ces expressions : environ 383 mots de la langue portugaise brésilienne trouvent leur origine dans la langue italienne, illustrant l’influence durable de cette migration.

L’héritage culturel italien reste vif dans la vie quotidienne argentine, uruguayenne ou brésilienne. La passion pour le football, par exemple, reflète le tifo italien, un véritable symbole d’affection communautaire.

Sur le plan culinaire, l’influence italienne s’affirme aussi de manière concrète en Amérique du Sud. Dans le sud du Brésil notamment, les colonies agricoles italiennes ont laissé un héritage puissant : la viticulture, la cuisine et les traditions culinaires, qui ont profondément imprégné l’identité du pays.

D’autres secteurs comme l’industrie et l’artisanat ont également bénéficié de cet apport. Des familles emblématiques telles que Matarazzo ou Crespi ont joué un rôle clé dans le développement des industries agroalimentaire et textile au Brésil. Aux familles Bardella, Dedini ou Romi revient l’explication de l’essor industriel lourd dans le pays, notamment dans la mécanisation et l’équipement industriel.

Les immigrés italiens ont aussi été très actifs dans la structuration des mouvements sociaux et syndicaux au début du XXe siècle. Beaucoup arrivent avec des idées anarchistes ou communistes, qu’ils partagent avec leurs camarades locaux. En 1900, ils représentaient jusqu’à 80 % de la main-d’œuvre industrielle de São Paulo. Leur influence s’est aussi traduite par la publication de Avanti (1902-1908), premier journal à orientation socialiste au Brésil, marquant ainsi un engagement politique profond.

Les identités pluriel des descendants d’Italiens

La nouvelle législation sur la citoyenneté italienne représente une étape cruciale dans la relation entre l’Italie et sa diaspora. Elle marque le passage d’une politique d’ouverture basée sur l’origine ancestrale à une approche plus restrictive, axée sur une connexion récente et tangible à la nation italienne.

Au centre de la stratégie de Meloni se trouve une vision quelque peu manichéenne de «l’italianité», tendant à uniformiser une identité nationale à partir d’un périmètre réduit, souvent au détriment de la diversité régionale et culturelle qui a façonné l’Italie depuis son unification au XIXe siècle. Ce regard restrictif néglige la richesse et la complexité du multiculturalisme italien, souvent façonné par des communautés locales, des migrations internes et une identité nationale en constante évolution.

Les nouvelles règles reflètent une conception de l’« Italicité » comme quelque chose de collectif et de récent, plutôt que comme le résultat d’un héritage pluriséculaire. Pourtant, la réalité des liens avec la diaspora ne se limite pas à une vision univoque : ils sont teintés de différentes expériences, cultures et histoires qui mériteraient d’être mieux reconnues et valorisées.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.