Dominique Barthier

Europe

Pionniers baltiques : redéfinir la sécurité européenne

Quand la Russie a envahi l’Ukraine en 2022, la sécurité s’est imposée comme la priorité numéro un en Lettonie, en Lituanie et en Estonie, trois pays qui avaient autrefois appartenu à l’Union soviétique. Or, même si la préparation militaire demeure un pilier de la défense nationale, se focaliser quasi exclusivement sur la puissance des forces armées peut fragiliser la cohésion sociale et accroître les inégalités qui se sont installées au fil des décennies de gouvernance économique néolibérale.

Il y a maintenant trois décennies, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie renaissaient sur la scène internationale après une longue étape sous domination soviétique. Leurs indépendances retrouvées avaient ravivé l’espoir d’un régime démocratique, d’une croissance durable et d’une appartenance sûre à l’espace européen. Aujourd’hui, ces espoirs se sont concrétisés de façon marquante : les États baltes ont rejoint l’Union européenne et l’OTAN, ils ont modernisé leurs industries et, dans certains cas, réalisé des avancées numériques remarquables. Mais la réalité est plus nuancée : des décennies de réformes néolibérales (privatisations rapides, dérèglementation et austérité budgétaire) ont engendré de fortes inégalités, une émigration massive et une méfiance persistante envers les institutions publiques.

Face à la démonstration de la Russie de vouloir redessiner les frontières et de mener une guerre hybride, les États baltes ont, par nécessité, donné la priorité à la défense. Ils injectent des ressources considérables dans l’armée, le contrôle des frontières et les exercices opérationnels. Pourtant, si certaines franges de la population se sentent exclues ou oubliées, les tanks et les avions suffiront-ils à garantir la sécurité durable ?

Pour certains experts en politique, la résilience véritable nécessite une préparation qui rééquilibre la défense nationale avec la cohésion sociale et le bien-être collectif. Cette vision plus large, souvent désignée comme une « sécurité globale », exige des systèmes sociaux solides, une citoyenneté engagée et une économie au service du plus grand nombre, et non au profit d’une minorité.

L’héritage néolibéral

Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, les États baltes ont été les terrains d’expérimentation d’une thérapie de choc : démantèlement rapide des monopoles d’État et libéralisation brutale du commerce. Du jour au lendemain, les industries autrefois soutenues par la planification centrale ont dû faire face à la concurrence mondiale. Des investisseurs étrangers sont arrivés, prêts à acquérir à bon prix les actifs récemment privatisés. Parallèlement, une élite locale, souvent bien connectée à la sphère politique, a émergé en prenant le contrôle des secteurs-clés.

Pour les observateurs étrangers, cette transformation pouvait paraître spectaculaire : de nouvelles tours de bureaux étincelantes à Tallinn, Riga et Vilnius, des enseignes occidentales dans les rues commerçantes et une énergie entrepreneuriale qui rayonnait. L’Estonie s’est illustrée par une gouvernance numérique, bâtissant une réputation dans les solutions électroniques, que ce soit pour la déclaration d’impôts ou le vote en ligne. Mais ces réussites dissimulent souvent des fractures plus profondes. Dans les villes de petite taille, les usines ferment, laissant travailleurs et communautés en quête de sens. Des retraités vivant avec des pensions modestes voient le coût de la vie monter, tandis que les jeunes professionnels envisagent des départs vers l’Europe occidentale pour des rémunérations supérieures.

Cette transition brutale a été présentée comme le prix à payer pour « rattraper » l’Occident. Or, pour de nombreuses familles, cela équivalait à se sentir livrées à elles-mêmes dans un univers où l’emploi se dérobe et où les filets de sécurité sociale restent peu robustes. La logique dominante était simple, voire impitoyable : en réduisant les réglementations et en favorisant le libre marché, les pays baltes attireraient les capitaux étrangers et s’intégreraient sans friction dans l’économie mondiale.

Au cours des vingt années qui suivirent, les inégalités dans la région se sont creusées. En 2010, l’indice de Gini mesurant les écarts de revenus atteignait 35,2 en Lettonie — le plus haut niveau parmi les États membres de l’UE — avec une moyenne européenne largement autour de 30. En Lituanie, le score de 32,9 témoignait d’un écart tout aussi marqué. Parallèlement, 38 % des Lettons et 33 % des Lituaniens étaient exposés à un risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, un chiffre bien au-delà de la moyenne européenne autour de 23 %. Si certains entrepreneurs prospéraient, notamment dans les domaines technologique et financier, d’autres avaient du mal à suivre le rythme. Les disparités se creusaient aussi sur le plan immobilier : des immeubles flambant neufs côtoyaient les vestiges des anciens ensembles soviétiques nécessitant des rénovations pressantes. Le système de santé et l’éducation, autrefois largement pris en charge par l’État, peinaient à s’adapter aux nouveaux modes de financement, laissant des zones rurales sous-service.

Parallèlement, l’exode des jeunes et des travailleurs qualifiés, communément désigné comme la « fuite des cerveaux », s’est accéléré. Prenons l’exemple de Kristina, infirmière originaire d’une région rurale de Lituanie, dont le budget hospitalier diminuait d’année en année. Confrontée à des salaires modestes et à une pénurie de matériel médical, elle a fini par rejoindre la vague d’émigration vers l’Irlande. Ces choix individuels, répétés à travers la région, ont entraîné un déclin démographique et un sentiment de perte chez ceux qui sont restés. Les écoles fermaient dans certains villages, et les entreprises locales manquaient de personnel fiable.

Autre victime majeure de cette inégalité croissante : la confiance du public. Au départ, l’indépendance avait suscité une énorme euphorie. La pluralité des partis, des élections libres et l’alignement sur les institutions occidentales ont inauguré une nouvelle ère. Mais au fil des scandales de corruption et de la persistance des inégalités, le cynisme a pris le pas. Le taux de participation électorale a chuté, et des formations populistes ont émergé avec une rhétorique virulente contre les élites au pouvoir. Le niveau d’abstention, autrefois extrêmement élevé dans des pays comme la Lettonie (89,9 % en 1993), est passé à 54,6 % lors des dernières consultations, tandis que la Lituanie est passée de 58,2 % en 2000 à 47,8 % en 2020. Cette lassitude démocratique révélait une déception plus profonde : les libertés acquises en 1991 étaient essentielles, mais les perspectives d’emploi précaire, la stagnation des salaires et le soutien insuffisant à ceux laissés pour compte l’étaient tout autant.

Mettre à mal la cohésion

Pour beaucoup, le mot « sécurité » évoque des images de gardes-frontières, d’alliances et de systèmes anti-missiles. Dans les États baltes, avec la Russie toute proche, ces images ne sont pas abstraites. Toutefois, la sécurité dépend aussi de la cohésion sociale, c’est-à-dire des liens intangibles qui portent les individus à coopérer, à avoir confiance dans les institutions et à œuvrer pour le bien collectif. Si une large partie de la population se sent exclue, la cohésion devient fragile. Cette fragilité peut se traduire par une réduction de l’engagement civique ou par une vulnérabilité face à des campagnes de désinformation qui exploitent les rancœurs existantes.

Les fortes inégalités aggravent ces problématiques. Lorsque l’écart entre les gagnants et les perdants se creuse, les personnes peuvent se demander si le système leur est vraiment favorable. En Estonie, Lettonie et Lituanie, ces questionnements peuvent être particulièrement intenses : les politiciens allouent-ils des ressources à des contrats de défense qui profitent à une petite élite économique, au détriment des programmes sociaux ? Une armée puissante protège-t-elle l’élite sans améliorer le quotidien des citoyens ? Ces interrogations peuvent affaiblir l’unité nécessaire pour répondre efficacement à des menaces extérieures.

Lorsque l’écart entre les gagnants et les perdants se creuse, les personnes se demandent si le système leur est vraiment favorable.

Le désenchantement des habitants vis-à-vis de la politique a des répercussions profondes sur la sécurité nationale. Si vous considérez que votre gouvernement est corrompu ou incompétent, vous êtes moins disposé à soutenir ses initiatives, qu’il s’agisse d’augmentations d’impôts pour financer l’armée ou d’efforts visant à contrer la propagande étrangère. La confiance du public est cruciale en période de crise : elle détermine si les citoyens respectent les directives de protection civile ou s’engagent comme bénévoles lors des urgences. Une population profondément sceptique peut hésiter à se mobiliser, ce qui rend possible l’exploitation de la situation par des forces hostiles.

La communauté russophone minoritaire en Lettonie, par exemple, s’est parfois sentie marginalisée par des politiques linguistiques qui privilégiaient le letton dans les écoles et les institutions publiques. Bien que les objectifs de ces politiques soient complexes et liés au renforcement de l’identité nationale, certains citoyens peuvent en percevoir une exclusion. Ce mécontentement peut, de surcroît, être renforcé par les récits des médias étrangers qui cherchent à attiser les tensions, sapant davantage le sentiment d’unité nationale.

Une situation similaire est apparue en 2023 dans Ida-Virumaa, région industrielle du nord-est de l’Estonie, où un tiers des électeurs a soutenu des candidats pro-Kremlin lors des législatives. Dans ce cas, les efforts du gouvernement pour gagner la confiance de ces communautés économiquement défavorisées ont échoué : certains habitants pensaient qu’un retour sous l’aile de la Russie leur apporterait une prospérité dont ils avaient été privés.

Ces exemples démontrent qu’un peuple déjà fracturé par des inégalités économiques ou des clivages linguistiques peut être plus facilement exploité par des forces hostiles. Réparer les fractures sociales devient donc aussi important qu’investir dans la cybersécurité et le renseignement.

Dilemmes budgétaires

Compte tenu de leur situation géographique et de leur histoire, les États baltes ont toutes les raisons d’être vigilants. Depuis leur entrée dans l’OTAN en 2004, ils se placent dans le cadre d’une défense collective, et dans le contexte d’un environnement russe incertain, chacun des trois États a augmenté son budget de défense afin d’atteindre, ou de viser, 5 % du PIB ou plus dans les années à venir. La présence avancée renforcée de l’OTAN, avec des groupements tactiques stationnés dans la région, ajoute un niveau de protection supplémentaire.

Depuis leur adhésion à l’alliance, la modernisation des forces et l’entraînement en vue d’une mobilisation rapide sont devenues des priorités. L’Estonie est devenue pionnière dans le domaine de la cyberdéfense, une continuité naturelle de sa culture numérique. La Lituanie a réactivé la conscription en 2015, tandis que la Lettonie a examiné les meilleures voies pour élargir ses forces de réserve. Officiellement, ces mesures renforcent la préparation et dissuadent toute agression. Mais ne risquent-elles pas de priver les programmes sociaux d’investissements essentiels qui pourraient davantage renforcer la cohésion nécessaire en période de crise ?

Réparer les fractures sociales est tout aussi important que d’investir des ressources dans la cybersécurité et dans le renseignement.

Trouver un équilibre entre les dépenses militaires et les dépenses sociales demeure un dilemme politique classique à l’échelle mondiale, mais il prend une tournure particulièrement aiguë dans les petits États confrontés à d’importants défis sécuritaires. Si les budgets se resserrent, chaque euro consacré aux chars ou aux drones est un euro en moins pour améliorer les soins hospitaliers, combler les lacunes scolaires ou financer le logement social. Les détracteurs soutiennent que privilégier le matériel militaire peut offrir un avantage stratégique à court terme, mais accroît à long terme les difficultés sociales.

Par exemple, un système de missiles hautement sophistiqué peut dissuader les adversaires, mais il n’apporte pas d’aide concrète à une mère vivant en milieu rural qui voit ses coûts augmenter, ou à un jeune diplômé au chômage issu d’une usine de l’époque soviétique qui a fermé. Progressivement, les plaintes sociales croissantes pourraient affaiblir la légitimité du gouvernement, réduisant ainsi la résilience générale. C’est un paradoxe classique : une société bien préparée militairement mais socialement vulnérable pourrait être sujette à des troubles internes ou à des manipulations extérieures.

Conscients de ces tensions, certains décideurs et acteurs de la société civile des États baltes préconisent un modèle de sécurité globale. Cette approche combine défense nationale, protection sociale et engagement civique sous un cadre unique. L’objectif est de construire des sociétés résistantes, moins susceptibles d’être déstabilisées par une invasion directe ou par des menaces hybrides plus subtiles. Considérer le bien-être social comme une dimension de la défense signifie élargir l’accès aux soins de santé abordables, aux retraites et aux prestations sociales afin de freiner l’émigration et de renforcer la loyauté nationale. Cela montre aussi que le gouvernement valorise les citoyens non pas uniquement comme des soldats potentiels, mais comme des piliers vivants de la vie collective.

L’éducation civique et le bénévolat peuvent également renforcer la résilience. La Ligue de défense estonienne et la Zemessardze (garde nationale) lettone jouent le rôle de forces de réserve et de cellules d’activités communautaires. Lorsque les citoyens acquièrent des compétences en matière de survie, en premiers soins ou même en culture numérique, ils deviennent des acteurs actifs de la défense plutôt que de simples spectateurs.

Une défense globale suppose aussi de réduire les fractures ethniques et linguistiques. Des politiques d’inclusion culturelle, accompagnées d’un soutien linguistique sans stigmatiser les langues minoritaires, peuvent renforcer l’unité nationale. Une société qui respecte la diversité est moins vulnérable à la fragmentation interne.

Par ailleurs, la résilience environnementale et économique doit figurer au cœur des réflexions sur la sécurité. Avec le réchauffement climatique qui s’accélère, la région balte pourrait être confrontée à des perturbations écologiques (inondations, variations de températures, pression sur les ressources) qui mettraient nos services publics à rude épreuve. Investir dans des infrastructures durables et diversifier les économies locales peut réduire la dépendance vis-à-vis des ressources externes, renforçant ainsi la capacité de résilience face à des menaces tant écologiques que géopolitiques.

Les avantages d’une approche de sécurité globale dépassent les frontières des États baltes. Au sein de l’Union européenne, les discussions autour de « l’autonomie stratégique » et de la défense collective ont pris de l’ampleur, notamment après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Alors que l’UE cherche la meilleure manière d’assurer la stabilité à sa frontière orientale, l’expérience baltique montre que la résilience s’opère à plusieurs niveaux. Cela implique des investissements sociaux, la réduction des différences identitaires et la construction d’un sens du but commun, parallèlement au renforcement militaire.

La résilience comporte plusieurs niveaux. Cela implique des investissements sociaux, la réduction des différences identitaires et la création d’un sentiment d’objectif commun parallèlement à tout renforcement militaire.

Redéfinir la résilience

À bien des égards, les États baltes se trouvent à un carrefour. Pendant des décennies, ils ont été présentés comme des exemples de réussite post-soviétique : doués en informatique, agiles sur le plan économique et solidement ancrés dans les alliances occidentales. Toutefois, le chapitre suivant de leur histoire exige davantage que le statu quo. Le choix n’est plus seulement entre une trajectoire axée sur le PIB et une puissance militaire : il s’agit d’adopter un modèle plus audacieux de résilience nationale qui conjugue préparation à la défense, équité sociale, durabilité environnementale et confiance civique. La logique de la sécurité globale pousse dans ce sens, en réclamant que le bien-être, la cohésion et la prévoyance écologique soient intégrés à l’équation de la défense. Sur ces bases, les États baltes pourraient aller plus loin et redéfinir ce que signifie la réussite nationale au XXIe siècle.

Un nouveau modèle économique est en train de prendre forme en Europe, un modèle qui mesure le progrès autrement que par le seul PIB. Autrefois marginalisée, cette approche post‑PIB gagne en popularité, les économistes et les décideurs reconnaissant que les indicateurs traditionnels de croissance ignorent le bien-être social et la stabilité à long terme. Dans l’Union européenne, il devient de plus en plus accepté que la véritable force d’un pays dépend de la santé de sa société et de son environnement. Cette réflexion s’inscrit dans des débats européens plus vastes, allant des discussions sur l’« autonomie stratégique » à la recherche de nouveaux indicateurs axés sur le bien-être, qui suggèrent que souveraineté et sécurité dans l’Europe moderne ne doivent pas reposer uniquement sur des chars, des traités et les chiffres du PIB. En investissant autant dans leur population et dans leur planète que dans leurs forces armées, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie pourraient devenir les pionniers de ce modèle de développement post‑PIB. Certains pays ont déjà commencé à tester des indicateurs de bien‑être et des mesures de durabilité pour compléter ou remplacer le PIB. Si les États baltes s’emparent de cette tendance et la mènent, ils pourraient ouvrir la voie à l’intégration d’une prospérité holistique dans l’arsenal européen en matière de sécurité.

Assumer ce rôle signifierait changer le récit de la Baltique, qui passerait d’un exemple de réussite dans les structures occidentales à un leadership innovant dans la réinvention de ces structures. Leur expérience des réformes rapides et de l’innovation numérique démonte que les petits États peuvent être des précurseurs agiles du changement. Cette même agilité pourrait être mobilisée pour forger un nouveau paradigme de sécurité qui rejette l’économie axée sur la seule croissance et qui cherche, au contraire, à équilibrer vigilance militaire, justice sociale et développement durable. Dans les faits, les États baltes pourraient devenir un laboratoire vivant montrant comment une société peut être réellement résiliente : une région où une défense robuste et une vitalité économique ne se font pas au détriment de l’égalité ou de l’environnement, mais se renforcent mutuellement.

Un tel modèle impliquerait une transformation profonde de la mentalité : passer d’une vision où sécurité et prospérité se heurtent parfois à une compréhension selon laquelle la force d’une nation est plus stable lorsque les moyens de la défense et le « mieux‑être » vont de pair pour forger un bouclier commun durable. En s’engageant sur cette voie, les États baltes peuvent dépasser leur statut de modèles de réussite post-soviétique pour devenir des leaders européens, pionniers d’un modèle de souveraineté et de sécurité du XXIe siècle fondé sur une résilience inclusive, durable et fondée sur la confiance.

Cette traduction a été réalisée grâce au soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.