Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en 2022, la sécurité est devenue la question la plus urgente pour la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie, tous trois issus autrefois de l’Union soviétique. Mais, même si la préparation militaire demeure une composante essentielle de la défense nationale, se focaliser quasi exclusivement sur la puissance des armements risque d’affaiblir la cohésion sociale et d’exacerber les inégalités qui se sont creusées durant des décennies de gouvernance économique néolibérale.
Il y a trente ans, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont revenues sur la scène mondiale après des décennies de contrôle soviétique. Leur retour à l’indépendance a alimenté des espoirs de démocratie, de prospérité et d’appartenance rassurée à la grande famille européenne. Aujourd’hui, ces espoirs se sont concrétisés de manière notable : les États baltes appartiennent à l’Union européenne et à l’OTAN, leurs industries se sont modernisées et, dans certains cas, ils affichent une innovation numérique remarquable. Mais sous la surface se cache une réalité plus complexe : des décennies de réformes néolibérales – privatisations rapides, dérèglementation et austérité budgétaire – ont engendré une forte inégalité, une émigration massive et une perte de confiance envers les institutions politiques.
Avec la Russie qui montre la volonté de redessiner les frontières et de s’engager dans une guerre hybride, les États baltes ont naturellement donné la priorité à la défense. Ils investissent d’importantes ressources dans des armées, le contrôle des frontières et des exercices de préparation. Mais si certaines fractions de la population se sentent exclues ou abandonnées, les blindés et les avions de chasse peuvent-ils garantir à eux seuls la sécurité ?
Certains experts en politique soutiennent que la véritable résilience nécessite une préparation différente, qui équilibre défense nationale, cohésion sociale et bien-être collectif. Cette vision plus large, souvent décrite comme « sécurité globale », suppose des systèmes de protection sociale solides, une citoyenneté active et une économie qui sert le plus grand nombre et pas seulement une minorité.
L’héritage néolibéral
Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, les États baltes sont devenus le terrain d’expérimentation d’un traitement d’urgence radical : démanteler rapidement les monopoles d’État et libéraliser drastiquement le commerce. Du jour au lendemain, les industries autrefois planifiées se sont retrouvées face à la concurrence internationale. Des investisseurs étrangers sont arrivés, prêts à s’emparer de biens récemment privatisés à des prix dérisoires. Dans le même temps, une élite locale, souvent bien connectée aux cercles politiques, a émergé avec des participations de contrôle dans des secteurs clefs.
Aux yeux des regards extérieurs, la transformation pouvait sembler éblouissante : de nouveaux gratte-ciel à Tallinn, Riga et Vilnius, des enseignes occidentales qui attiraient l’attention au détour des rues commerçantes bien fréquentées. L’Estonie a embrassé avec succès la gouvernance numérique, s’imposant comme une référence pour les solutions électroniques qui vont de la déclaration d’impôts au vote en ligne. Mais ces réussites cachent souvent des fractures plus profondes. Dans les petites villes, les usines se ferment, laissant les travailleurs sans emploi et les communautés à la recherche d’un nouveau sens. Les personnes âgées, avec des pensions modestes, ont vu le coût de la vie grimper, tandis que de jeunes professionnels envisageaient de s’expatrier vers l’Europe de l’Ouest pour des salaires plus élevés.
Cette transition brutale a été fréquemment accueillie comme le coût nécessaire pour « combler le fossé » avec l’Occident. Or, pour de nombreuses familles, c’était comme voguant en plein milieu d’un monde où les perspectives d’emploi restaient incertaines et les réseaux de protection sociale parfois insuffisants. La logique de l’époque était simple, même si elle était cruelle: en réduisant drastiquement les règles et en stimulant le libre marché, les pays baltes attireraient les capitaux étrangers et s’intégreraient sans problème dans l’économie mondiale.
Au cours des deux décennies suivantes, les inégalités dans la région se sont accentuées. En 2010, le coefficient de Gini – qui mesure, en pourcentage, l’inégalité de revenus (0 = parfaite égalité; 100 = inégalité extrême) – atteignait en Lettonie 35,2, le plus élevé de l’Union européenne, où la moyenne était légèrement inférieure à 30. Le score de la Lituanie, 32,9, révélait aussi un fossé inquiétant. Parallèlement, 38 % des Lettons et 33 % des Lituaniens étaient menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale, bien au-delà de la moyenne européenne de 23 %. Si certains entrepreneurs ont réussi, notamment dans les secteurs technologique ou financier, d’autres ont eu du mal à suivre le rythme. Les écarts de revenus sont devenus plus criants : des ensembles résidentiels neufs ou des quartiers périphériques coexistaient avec d’anciens habitats d’époque soviétique nécessitant des rénovations importantes. Les soins de santé et l’éducation, autrefois largement financés par l’État, n’ont pas toujours été en mesure d’accompagner les mutations des modèles de financement, laissant certains habitants ruraux privés de services.
En parallèle, l’exode des jeunes et des travailleurs qualifiés s’est accéléré (ce que certains ont surnommé « la fuite des cerveaux »). Prenons l’exemple de Kristina, infirmière dans une région rurale de Lituanie, dont le budget hospitalier a été réduit année après année. Confrontée à des salaires modestes et à des fournitures en baisse, elle a finalement rejoint une vague d’émigration vers l’Irlande. De telles décisions individuelles, multipliées à travers la région, ont entraîné un déclin démographique et un sentiment de perte pour ceux qui sont restés. Des écoles ont fermé dans certains villages et des entreprises locales ont eu du mal à trouver du personnel fiable.
Autre victime notable de cette croissance des inégalités est la confiance des citoyens envers les institutions. Au départ, l’indépendance a suscité l’euphorie. La pluralité des partis, les élections libres et l’alignement avec des institutions occidentales ont marqué le début d’une nouvelle ère. Mais face à des scandales de corruption et à la persistance des inégalités, le cynisme est arrivé. La participation électorale a baissé: elle était autrefois très élevée dans des pays comme la Lettonie (89,9 % en 1993) et est tombée à 54,6 % lors des récentes élections; en Lituanie, elle est passée de 58,2 % en 2000 à 47,8 % en 2020. Cette « fatigue démocratique » reflète une déception plus profonde: les libertés acquises en 1991 étaient essentielles, mais les réalités de la précarité du travail, de la stagnation des salaires et du soutien minimal aux personnes laissées au bord du chemin l’étaient tout autant.
Éroder la cohésion
Pour beaucoup, le mot « sécurité » évoque des images de gardes-frontières, d’alliances ou de systèmes de défense anti-missile. Dans les États baltes, avec la Russie à leurs portes, ces images ne sont pas du tout abstraites. Toutefois, la sécurité repose aussi sur la cohésion sociale, ces liens intangibles qui incitent les gens à coopérer, à faire confiance aux institutions et à œuvrer pour le bien commun. Si de larges pans de la population se sentent exclus ou inaudibles, la cohésion sociale devient fragile. Cette fragilité peut se manifester par une moindre implication civique ou par une vulnérabilité face à des campagnes de désinformation qui exploitent les mécontentements existants.
Le niveau élevé d’inégalités amplifie ces problèmes. Lorsque l’écart entre gagnants et perdants s’élargit, les gens se demandent si le système fonctionne vraiment pour eux. Dans les États baltes, ces doutes peuvent être profondément enracinés: les responsables politiques détournent-ils des ressources vers des accords de défense qui ne bénéficient qu’à une minorité de l’économie, laissant les programmes sociaux sous-financés ? Un gouvernement doté d’une armée forte protège-t-il l’élite sans réellement améliorer le quotidien de la population ? Ces questions peuvent fragiliser l’unité nécessaire pour répondre efficacement aux menaces extérieures.
Quand l’écart entre les gagnants et les perdants croît, les gens se demandent si le système fonctionne vraiment pour eux.
Le désenchantement des citoyens vis-à-vis de la politique a un impact profond sur la sécurité nationale. S’ils considèrent que leur gouvernement est corrompu ou incompétent, ils seront moins enclins à soutenir ses initiatives, que ce soit des hausses d’impôts pour financer l’armée ou des efforts pour contrer la propagande étrangère. La confiance des citoyens est essentielle en cas d’urgence: elle détermine si les gens respectent les consignes de protection civile ou s’ils se portent volontaires lors des crises. Une population profondément sceptique à l’égard de ses dirigeants peut hésiter à se mobiliser collectivement, créant une vulnérabilité que des adversaires pourraient exploiter.
La minorité russophone de Lettonie s’est ainsi parfois sentie marginalisée par les politiques linguistiques qui privilégient le lettone dans les écoles et les institutions publiques. Bien que les intentions sous-jacentes à ces politiques soient complexes et issues du souci de consolider l’identité nationale, cela peut provoquer un sentiment de détachement chez certains citoyens. Ce mécontentement peut, à son tour, être amplifié par des médias étrangers souhaitant nourrir l’insatisfaction, érodant davantage le sentiment d’unité nationale.
L’émigration, autre conséquence de l’inégalité et du manque d’opportunités, fragilise encore la cohésion sociale. Les familles se dispersent au-delà des frontières; les grands-parents s’éloignent de leurs petits-enfants; les villages perdent leur vitalité lorsque les commerces locaux ferment. Cette lente érosion du capital humain affaiblit la résilience d’un pays. Après tout, qui deviendra la prochaine génération de médecins, d’enseignants ou de bénévoles de la protection civile si une partie significative de ce vivier quitte pour Londres, Oslo ou Dublin ?
Ajoutez à cela le faible taux de natalité de la région, et la fragilité démographique qui s’en suit devient bien plus qu’un simple souci: c’est un véritable défi pour la durabilité nationale.
L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et l’invasion en grande ampleur de l’Ukraine en 2022 ont rappelé que l’agression peut prendre plusieurs formes: attaques informationnelles, propagande ciblée et manipulation stratégique de tensions ethniques et sociales. En diffusant sans cesse des images de villages baltes désertés et d’une population vieillissante, les médias russes présentent régulièrement les pays baltes comme des échecs économiques susceptibles de nourrir un attachement pro-occidental. Par exemple, dans la région de Latgale, la plus pauvre de Lettonie et historiquement sous-développée, peuplée majoritairement de Lettons d’origine russe, la propagande du Kremlin s’est focalisée sur le chômage, les revenus faibles et le sentiment d’abandon par le gouvernement central. Moscou a réussi à amplifier la méfiance entre les communautés, les Lettons ethniques devenant de plus en plus méfiants envers la minorité russe de Latgale, tandis que certains Russes ethniques se sentent de plus en plus alientés et susceptibles de soutenir la ligne du Kremlin.
Un schéma similaire s’est produit en 2023 dans la région industrielle nord-est de l’Estonie, Ida-Virumaa, où un tiers des électeurs ont soutenu des candidats prônant une vision pro-Kremlin de la guerre lors des élections législatives. Dans ce cas, les efforts du gouvernement pour gagner ces communautés économiquement insatisfaites ont échoué, certains résidents de la région croyant qu’un retour sous l’égide de la Russie leur apporterait une forme de prospérité qu’ils estiment leur avoir été refusée.
Ces exemples démontrent que lorsque une population est déjà divisée par des inégalités économiques ou des clivages linguistiques, elle devient plus facile à exploiter par des forces hostiles. Par conséquent, réparer ces fractures sociales est aussi crucial que d’investir dans la cybersécurité et les services de renseignement.
Dilemmes budgétaires
Les États baltes ont toutes les raisons d’être vigilants, compte tenu de leur position géographique et de leur histoire. L’adhésion à l’OTAN en 2004 a représenté un tournant en les enracinant dans un cadre de défense collective. Face à l’imprévisibilité russe, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont augmenté leurs budgets de défense, visant à atteindre 5 % ou plus du PIB dans les années à venir. Les groupes tactiques de présence avancée Enhanced Forward Presence de l’OTAN stationnés dans la région ajoutent un niveau supplémentaire de protection.
Depuis leur entrée dans l’alliance, la modernisation des armées et la formation des forces locales pour une mobilisation rapide sont devenues des éléments centraux de la politique des États baltes. L’Estonie s’est imposée comme pionnière de la défense informatique, une extension naturelle de sa société numérique. La Lituanie a réintroduit le service militaire obligatoire en 2015, tandis que la Lettonie étudie des moyens d’élargir ses forces de réserve. Sur le papier, ces mesures renforcent la réactivité opérationnelle et dissuadent toute agressivité. Mais elles risquent aussi d’absorber des ressources qui pourraient autrement soutenir des programmes sociaux destinés à renforcer précisément cette cohésion dont ces pays ont besoin en période de crise.
Réparer les fractures sociales est aussi essentiel que d’investir dans la cybersécurité et les services de renseignement.
Trouver un équilibre entre défense et dépense sociale demeure un dilemme politique classique à l’échelle mondiale, mais il prend une ampleur particulière pour les petits États qui font face à de grands défis sécuritaires. Si les budgets sont restreints, chaque euro consacré aux chars ou aux drones est un euro en moins pour améliorer les soins de santé, combler les lacunes éducatives ou financer le logement social. Les critiques soutiennent que privilégier les équipements militaires peut offrir des gains stratégiques à court terme, mais à long terme cela risque d’aggraver les problématiques sociales.
Par exemple, un système balistique hautement technologique pourrait dissuader des ennemis extérieurs, mais il n’aiderait pas une mère vivant à la campagne qui doit faire face à la flambée des coûts ou un mineur licencié d’une mine fermée à l’époque soviétique. Avec le temps, les demandes sociales croissantes pourraient miner la légitimité du gouvernement et réduire la résilience globale. C’est le paradoxe classique: une société militairement prête mais socialement fragile pourrait devenir vulnérable à l’instabilité interne ou à la manipulation étrangère.
Conscients de ces tensions, certains politiciens et groupes de la société civile baltes promeuvent un modèle de sécurité holistique. Cette approche croise défense nationale, État-providence et implication citoyenne dans un cadre unifiant. L’idée est de bâtir des sociétés solides, plus difficiles à déstabiliser, que ce soit par une invasion ouverte ou par des menaces hybrides plus subtiles. Considérer le bien-être social comme une question de défense signifie étendre l’accès aux soins, les pensions et les programmes sociaux afin de freiner l’émigration et de renforcer la loyauté nationale. Cela montre aussi que le gouvernement apprécie les citoyens non seulement comme de possibles soldats, mais comme la colonne vertébrale de la vie nationale.
Également, l’éducation civique et le bénévolat peuvent renforcer la résilience. La Légion de la Défense estonienne et la Zemessardze (Garde nationale) lettone jouent le rôle de forces de réserve et de pivot pour l’engagement communautaire. Lorsque les citoyens apprennent des techniques de survie, les premiers secours ou des compétences numériques, ils deviennent des acteurs actifs de la défense plutôt que des spectateurs passifs.
Une défense holistique suppose aussi de surmonter les divisions ethniques et linguistiques. Les politiques qui promeuvent l’inclusion culturelle, par exemple en apportant des soutiens linguistiques sans stigmatiser les langues minoritaires, peuvent renforcer l’unité nationale. Une société qui respecte la diversité est moins susceptible de se fragmenter.
Enfin, la résilience environnementale et économique doit être centrale dans les débats sur la sécurité. Avec l’aggravation du changement climatique, la région balte pourrait être confrontée à des perturbations écologiques (inondations, variations de température, pression sur les ressources) qui mettront à rude épreuve les services publics. Investir dans des infrastructures durables et diversifier les économies locales peut réduire la dépendance vis-à-vis des ressources extérieures et renforcer la résilience face aux menaces tant naturelles que géopolitiques.
Les bénéfices d’une approche globale dépassent les frontières des États baltes. Au sein de l’Union européenne, le débat sur l’autonomie stratégique et la défense collective a pris de l’ampleur, surtout après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Alors que l’UE discute des moyens d’assurer la stabilité de son flanc Est, les expériences des pays baltes montrent que la résilience est un concept pluriel. Il implique des investissements sociaux, la suppression des obstacles identitaires et la création d’un sens commun d’objectif, parallèlement au renforcement militaire.
La résilience est un concept pluriel. Elle suppose des investissements sociaux, le dépassement des différences identitaires et la création d’un sentiment d’objectif commun, parallèlement au renforcement militaire.
Redéfinir la résilience
À bien des égards, les États baltes se trouvent à la croisée des chemins. Pendant des décennies, ils ont été salués comme des exemples de réussite post-soviétique : des experts de la technologie numérique, une agilité économique et une adhésion ferme aux alliances occidentales. Toutefois, le prochain chapitre de leur histoire exige autre chose que la simple méthode habituelle. Le choix est d’opter pour le chemin conventionnel qui privilégie la croissance du PIB et la puissance militaire, ou d’adopter un modèle plus audacieux de résilience nationale qui associe préparation à la défense, justice sociale, durabilité environnementale et confiance civique. La logique de la sécurité globale pousse déjà dans cette direction, en insistant sur le fait que le bien-être, la cohésion et la vision écologique doivent être intégrés à l’équation de la défense nationale. En partant de ces bases, les États baltes pourraient se positionner comme des pionniers de ce nouveau modèle de développement post-PIL et, ensemble, repousser les limites du concept de réussite nationale au XXIe siècle.
À l’horizon européen se dessine un paradigme économique alternatif, mesurant le progrès au-delà du seul PIB. Longtemps considérée comme une idée marginale, cette approche post-PIL a gagné du terrain à mesure que les économistes et les responsables politiques prennent conscience que les indicateurs traditionnels de croissance négligent le bien-être social et la stabilité à long terme. Partout dans l’UE, on reconnaît que la vraie force d’un pays ne peut être dissociée de la santé de sa société et de son environnement. Cette idée s’inscrit dans les débats européens plus larges – de l’autonomie stratégique, après l’invasion russe de l’Ukraine, à l’appel en faveur de nouveaux indicateurs centrés sur l’État-providence – qui suggèrent tous que la souveraineté et la sécurité dans l’Europe moderne doivent reposent sur des fondamentaux qui dépassent les simples chars, les traités et les chiffres du PIB. En investissant autant dans les personnes et la planète que dans les forces armées, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie pourraient devenir des pionniers d’un modèle de développement post‑PIB. Certaines nations ont déjà commencé à expérimenter des indices de bien-être et des paramètres de durabilité comme compléments ou alternatives au PIB. Si les États baltes adhèrent à cette tendance et la mènent, ils pourraient ouvrir la voie à l’intégration de la prospérité holistique dans les instruments de sécurité européens.
Assumer ce rôle signifierait transformer le récit balte, passant d’un exemple de réussite d’intégration dans l’Occident à un leadership innovant dans la refonte de ces cadres. Leur expérience des réformes rapides et de l’innovation numérique a démontré que les petits États peuvent être des avant-gardes agiles du changement. Cette même agilité pourrait être appliquée à la création d’un nouveau paradigme de sécurité qui rejette l’idée d’une « économie de la croissance à tout prix » et qui, à la place, équilibre la vigilance militaire avec la justice sociale et le développement durable. En pratique, cela ferait des États baltes un laboratoire vivant sur la manière de rendre une société véritablement résiliente; une région où une défense solide et une vitalité économique ne se font pas au détriment de l’égalité ou de l’environnement, mais se renforcent mutuellement.
Un tel modèle impliquerait un changement profond de mentalité: passer d’une image où sécurité et prospérité étaient parfois perçues comme des objectifs en concurrence, à celle où la force d’une nation se mesure à l’étendue de sa solidité lorsque « le canon et le beurre » sont tissés ensemble comme un seul bouclier solide. En osant suivre cette voie, les États baltes pourraient dépasser leur statut d’exemples de réussite post-soviétique et émerger comme des leaders européens, pionniers d’un modèle de souveraineté et de sécurité du XXIe siècle, fondé sur une résilience inclusive, durable et fondée sur la confiance.
Cette traduction a été commissionnée grâce au soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung.
