Des États-Unis à la Turquie et à l’Union européenne, la droite populiste a cherché à capturer les banques centrales pour des fins partisanes. Bien que défendre l’indépendance des banques centrales face à cette attaque soit essentiel pour la stabilité économique et l’État de droit, cela ne doit pas signifier approuver leurs échecs. Une responsabilisation renforcée et une coordination plus claire entre la politique monétaire et la politique budgétaire sont essentielles pour concilier l’indépendance des banques centrales avec des objectifs démocratiques tels que la résilience climatique et la justice économique.
La tentative avortée de Trump de démettre Lisa Cook, première femme noire nommée au conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale (Fed), s’inscrit dans un plan plus large visant à ramener la banque centrale américaine sous tutelle et à faire échec à l’État de droit. En remplissant le conseil de fiduciaires de loyalistes, Trump cherche à plier la politique monétaire à sa volonté, en abaissant les taux pour financer des baisses d’impôt en faveur des riches et tenter de fabriquer une croissance à court terme, plutôt que de protéger la stabilité économique à long terme. Il ne s’agit pas d’une gestion économique meilleure, mais d’une instrumentalisation des banques centrales au service d’intérêts partisans tout en marginalisant les véritables défis de la société : inégalité, inflation, instabilité et crise climatique.
La réalité est que l’agenda de Trump affaiblirait, et non renforcerait, l’économie américaine. Une Fed politisée est susceptible de passer sous silence les causes réelles de l’instabilité des prix et de devenir elle-même source d’instabilité. Puisque le dollar soutient la finance mondiale, une perte de confiance dans la Fed pourrait déstabiliser les obligations du Trésor américain et faire grimper les coûts d’emprunt mondiaux à un moment où un financement prévisible est crucial pour la compétitivité et la transition verte.
La tentative de subordonner la Fed s’inscrit dans une tendance mondiale. Erdoğan en Turquie a à plusieurs reprises limogé des gouverneurs de la banque centrale qui avaient relevé les taux d’intérêt; Modi a contourné des décisions de la Banque centrale de l’Inde pour la soumettre à un contrôle gouvernemental plus strict; Reform UK de Nigel Farage a dénoncé les achats obligataires par les banques centrales (ce qui est appelé l’assouplissement quantitatif), tout comme l’AfD en Allemagne, qui accuse la Banque centrale européenne (BCE) d’alimenter l’inflation. Ironiquement, Jordan Bardella du Rassemblement national propose exactement l’inverse pour la BCE: acheter des obligations afin d’alléger la situation de la dette publique de la France. Leur objectif n’est pas seulement d’affaiblir l’autorité technocratique mais de capter le pouvoir monétaire comme outil politique.
Défendre l’indépendance des banques centrales contre une capture par la droite populiste est essentiel pour préserver l’État de droit et la séparation des pouvoirs, ainsi que pour maîtriser l’inflation. Mais protéger l’indépendance ne peut pas signifier défendre l’orthodoxie technocratique actuelle qui a trop souvent échoué à la société.
Stabilité des prix, à quel coût ?
Depuis des décennies, l’indépendance des banques centrales est vendue comme une garantie de stabilité. Mais si la BCE a récemment déclaré sa victoire sur l’inflation, la réalité est bien moins flatteuse.
Un récent document du Fonds monétaire international (FMI) montre que, en 2022-2023, les banques centrales axées sur l’objectif d’inflation (celles qui, comme la BCE, s’efforcent de maintenir les prix dans une fourchette étroite) n’ont pas mieux maîtrisé l’inflation que des banques centrales guidées par des mandats plus larges qui intègrent aussi la croissance, l’emploi et la stabilité financière. D’autres études indiquent que les banques centrales, en général, ont tendance à surestimer l’efficacité de la politique monétaire dans la maîtrise de l’inflation.
La raison principale de ce échec probable réside dans une orthodoxie bancaire centrale qui a mal identifié la source de l’inflation et appliqué le mauvais remède. Les banques centrales ont agi comme si l’inflation était provoquée par une pression tirée par la demande, alors qu’elle était essentiellement causée par une « inflation par les coûts » — à savoir la flambée mondiale des prix de l’énergie fossile.
De plus, comme l’affirment Isabella Weber et d’autres économistes, la poussée des prix de 2022-2023 a été aggravée par la « greedflation », lorsque des entreprises dominantes ont augmenté leurs prix pour protéger ou accroître leurs marges bénéficiaires. Parallèlement, des recherches empiriques montrent qu’aux États-Unis, environ la moitié des profits excédentaires tirés des combustibles fossiles revenaient aux ménages les plus riches (1 %) tandis que la moitié inférieure en obtenait moins de 1 %. D’autres travaux de Weber et ses collègues démontrent empiriquement que les hausses de taux — l’outil habituel des banques centrales pour freiner l’inflation — ne peuvent pas rompre la greedflation, car les entreprises répercutent simplement des coûts de financement plus élevés sur les consommateurs.
Pire encore, les politiques de la BCE n’ont pas seulement été inefficaces contre l’inflation — elles ont été contre-productives pour la transition énergétique. De nouvelles preuves empiriques suggèrent que chaque hausse de 0,25 point des taux d’intérêt par la BCE réduit les nouvelles installations éoliennes offshore de 8 % et les installations solaires photovoltaïques de 26,5 %, en raison du coût du capital plus élevé pour ces investissements.
Les politiques de la BCE n’ont pas seulement été inefficaces contre l’inflation — elles ont été contre-productives pour la transition verte.
Et comme le rappellent les économistes Luca Fornaro, Lucrezia Reichlin et Veronica Guerrieri, l’orientation à court terme de la BCE en faveur de la stabilité des prix pourrait compromettre ses objectifs à long terme de stabilité des prix. Même si l’inflation est stable pour l’instant, les perturbations climatiques rendront les chocs d’offre plus fréquents. Les chercheurs de la BCE estiment que d’ici 2035, selon le niveau de réchauffement mondial, l’inflation globale pourrait augmenter en moyenne de 0,3 à 1,2 pour cent par an, tandis que les prix des denrées pourraient progresser de 0,9 à 3,2 pour cent par an. À mesure que les dégâts climatiques s’accentuent, faire face aux chocs d’offre deviendra de plus en plus complexe.
En somme, il est clair que le cadre actuel de la politique monétaire n’a pas seulement échoué à maintenir l’inflation sous contrôle mais qu’il est de plus en plus mal adapté au monde dans lequel nous vivons.
Plus de coordination, pas moins d’indépendance
Le défi consiste à préserver la crédibilité et l’autonomie de la BCE tout en alignant la politique monétaire sur des objectifs à long terme tels que la compétitivité, l’abordabilité et la résilience face au climat.
Une telle stratégie devrait commencer par reconnaître que, contrairement aux manuels sur la banque centrale, l’inflation n’est pas toujours un problème monétaire. Elle peut provenir de phénomènes multifacettes tels que des chocs géopolitiques, des goulets d’étranglement de l’approvisionnement, des événements climatiques ou le profit excessif des entreprises. Dans un monde aussi complexe et incertain, un seul instrument — le taux d’intérêt — ne peut pas tout résoudre. En revanche, une combinaison d’instruments déployés par les banques centrales et les gouvernements pourrait être plus efficace pour atteindre la stabilité des prix.
Inflation is not always a monetary problem. It can stem from multifaceted phenomena such as geopolitical shocks, supply bottlenecks, climate events, or corporate profiteering.
Une telle coordination pourrait être mise en œuvre dans le cadre juridique existant. Le mandat légal de la BCE lui permet déjà de soutenir les politiques économiques de l’UE tant qu’elles ne portent pas atteinte à la stabilité des prix. Toutefois, ce mandat secondaire est mal défini et est donc souvent négligé. Par exemple, la BCE devrait-elle accorder des taux d’intérêt plus bas ou des règles de collatéral plus souples pour les entreprises des énergies renouvelables et le logement social abordable ? Ou devrait-elle plutôt soutenir les industries manufacturières à forte intensité de main-d’œuvre ? Ce sont des questions profondément politiques sur lesquelles des banquiers centraux non élus manquent de légitimité démocratique pour trancher.
Comme l’ont soutenu de nombreux universitaires et décideurs ces dernières années, les banquiers centraux ne devraient pas avoir à prendre seuls de telles décisions lourdes. En accord avec le concept maastrichtien de « grandes lignes » sur les politiques économiques, les États membres de l’UE, avec la Commission européenne et le Parlement, devraient conjointement définir un petit nombre d’objectifs secondaires à horizon temporel limité qui renforcent la stabilité des prix, tels que réduire la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles importés ou accroître les investissements dans le logement abordable.
Des mécanismes de reddition de comptes devraient être renforcés, afin que la BCE puisse justifier ses décisions de manière transparente, y compris lorsqu’elle choisit de ne pas poursuivre certains objectifs secondaires. À cette fin, le professeur Éric Monnet et la New Economics Foundation ont proposé la création d’un conseil de coordination au niveau de l’UE. Rassemblant les ministères des finances, la BCE, les institutions de l’UE et les autorités de la concurrence, un tel conseil offrirait un forum permanent pour s’accorder sur des objectifs communs et surveiller les éventuels décalages.
Cette approche renforce la coordination entre la politique budgétaire (principalement de la responsabilité des États membres) et la politique monétaire (dans le cadre du mandat de la BCE). Essentiellement, une approche « toute l’administration » de la macroéconomie permet de cibler plus efficacement les origines réelles de la pression inflationniste en encourageant les décideurs à déployer la combinaison optimale d’instruments de politique.
En période d’inflation tirée par l’offre, les gouvernements devraient investir pour atténuer les pénuries réelles ou mettre en place des plafonds sur les prix des biens de première nécessité, afin d’empêcher la contagion de l’inflation vers d’autres secteurs. En présence de greedflation, des solutions comme des contrôles des loyers, des plafonds de prix, des taxes sur les superprofits et des actions anticartel pourraient être appropriées. Une meilleure coordination offrirait aux gouvernements des incitations plus fortes pour mettre en œuvre ces politiques de freinage de l’inflation car, si elles réussissent, elles réduiraient la nécessité d’augmenter les taux d’intérêt et protégeraient les États contre des coûts d’emprunt plus élevés.
La coordination permettrait aussi aux décideurs de mieux se préparer et d’atténuer les risques futurs d’instabilité des prix. Par exemple, une stratégie évidente pour anticiper de futurs chocs des prix de l’énergie consiste à augmenter les investissements dans la production d’énergie renouvelable, le stockage et les interconnexions du réseau, ainsi que dans l’efficacité énergétique, compte tenu de l’effet déflationniste de ces investissements. Accompagner cette stratégie de la mise en œuvre d’une politique de « taux d’intérêt verts » par la BCE aiderait à garantir des coûts de financement faibles et stables pour ces investissements.
Au service du peuple
Le chemin tracé par la droite populiste, chaotique et captateur, offre une fausse solution à un problème très réel : le statu quo d’institutions centrales de plus en plus impuissantes face à des défis toujours plus complexes. Cependant, il existe une autre voie que nous podrions tracer pour la banque centrale: une voie qui protège leur crédibilité et leur autonomie tout en alignant la politique monétaire plus étroitement sur des objectifs définis démocratiquement.
Pour l’UE, ce changement n’exige pas de révisions des traités, mais une nouvelle manière de penser. La BCE s’est déjà adaptée par le passé: le « whatever it takes » de Mario Draghi a sauvé l’euro lors de la crise de la dette souveraine européenne, et sa successeure, la aujourd’hui présidente de la BCE Christine Lagarde, a courageusement amené la question du changement climatique dans l’esprit des banquiers centraux. La question qui demeure est de savoir si les politiciens à Bruxelles et à Francfort sauront relever ce nouveau défi. Sinon, ils risquent d’alimenter l’idée que les banques centrales servent les élites, pas le peuple.
