Dominique Barthier

Monde

Pourquoi Poutine n’est pas conservateur : la destruction de l’intégrité

On entend souvent des politiciens occidentaux de droite qualifier le régime du président russe Vladimir Poutine de « conservateur ». Ils se réfèrent à sa prétendue défense des valeurs familiales traditionnelles et à son opposition aux manifestations LGBT de gauche en Russie.

Cependant, le conservatisme de Poutine repose‑t‑il sur une véritable base philosophique — celle que des penseurs sérieux comme Sir Roger Scruton, philosophe anglais et l’un des théoriciens majeurs du conservatisme moderne, ont posée et développée ? Pour examiner si le prétendu conservatisme de Poutine est authentique, je me penche sur l’un des ouvrages les plus célèbres de Scruton, Comment être conservateur.

Biographie et conservatisme

Un jour de mai 1968, Roger Scruton, jeune diplômé de Cambridge, séjournait à Paris et observa, depuis la fenêtre de son appartement, la police disperser une manifestation étudiante. Il vit des « membres gâtés de la classe moyenne » mettre le feu à des « voitures gagnées par le travail honnête » et détruire les vitrines, au nom du « prolétariat ». À ce spectacle, il décida de devenir conservateur.

Dans ce contexte, Scruton forgea son conservatisme comme une défense de l’ordre et du respect des lois — chercher à préserver plutôt qu’à renverser — en contraste avec la répression révolutionnaire de l’autorité. Ainsi, à ses yeux, si les jeunes activistes de 1968 avaient soutenu les lois positives de l’État, conçues pour le bien public, plutôt que des droits humains douteux et prétendument « naturels », la société aurait prospéré avec le temps.

Cependant, les idées de Scruton furent rapidement confrontées à de nouveaux défis après que Margaret Thatcher prit les rênes du Royaume‑Uni. Le conservatisme britannique s’associait de plus en plus à des politiques de libre‑échange et à un pragmatisme économique. Scruton, lui, soutenait que la véritable mission du conservatisme ne résidait pas dans le gain économique mais dans la préservation de l’ordre moral et de la continuité culturelle.

Le nouveau millénaire apparut encore moins favorable au conservatisme de Scruton. Le programme de droite du Premier ministre britannique John Major manquait, selon certains, de la « clarté programmatique » dont Thatcher avait fait preuve en abondance. En 1997, Tony Blair, candidat travailliste, remporta une victoire électorale décisive. Alors que Scruton assistait au déclin du conservatisme britannique, une figure obscure nommée Vladimir Poutine en Russie entamait son ascension audacieuse au pouvoir.

L’objectif par-dessus tout

À l’aube du nouveau millénaire, lors de ses débuts politiques, Poutine s’était engagé à assurer la stabilité économique et politique de la Russie — se présentant comme un homme politique pro‑occidental. À travers ce qui fut décrit comme des réformes de marché « étonnamment libérales », il réussit presque à diviser par deux le taux de chômage et à faire progresser le produit intérieur brut de la Russie d’environ 7 % d’ici 2008.

Cependant, cette période de prospérité fut de courte durée : elle fut suivie par une récession économique et des conflits en Géorgie et en Ukraine. Cet enchevêtrement d’événements et de décisions fut perçu par beaucoup en Russie comme le début d’une dictature.

La fragmentation de l’unité

« La société est un héritage partagé, dont la préservation nous oblige à restreindre nos exigences, à voir notre place dans le monde comme un maillon d’une chaîne continue de don et de contre‑don, et à reconnaître que le bien que nous avons hérité ne doit pas être gâché. » — Sir Roger Scruton, Comment être conservateur.

En détruisant l’héritage commun des peuples, Poutine a violé la notion même de conservatisme que Scruton défendait — le devoir de préserver ce qui a été créé avant nous. Avec son invasion de l’Ukraine, Poutine a anéanti l’héritage commun qui unissait jadis les peuples ukrainien et russe — un héritage fondé sur une langue commune, une culture et une histoire partagées ; sur des liens sociaux et familiaux ; sur des projets financiers et coopératifs.

À leur place, l’Ukraine a connu une montée accélérée de la conscience nationale et le processus historique de construction nationale. L’Ukraine a commencé à s’éloigner de plus en plus nettement de la sphère culturelle post­soviétique dominée par la Russie. La langue ukrainienne a remplacé le russe, tandis que les liens sociaux et professionnels se sont rompus dans le creuset de la guerre.

Ce processus de séparation peut légitimement être qualifié d’historique, car il est précisément ce qui constitue la naissance d’une nation, à l’image de « la croissance d’un enfant ». Et si cela a engendré des développements positifs en Ukraine — le renforcement de l’identité nationale et de la loyauté territoriale (qui, dans la vision conservatrice de Scruton, sont des fondations bien plus authentiques que la foi dans le cosmopolitisme, partiellement présente après l’effondrement de l’Union des républiques socialistes soviétiques [URSS]) — l’Ukraine a en même temps subi une rupture rapide de ses liens sociaux, culturels et académiques. Ce résultat a sans doute affaibli sa tradition politique, la rendant plus vulnérable à la propagation des idéologies multiculturelles.

Par le traumatisme de la guerre, l’Ukraine continue de s’écarter de la sphère culturelle russophone. Dans sa tentative de « défendre » les russophones en Ukraine et de préserver l’héritage commun de la région, Poutine a en réalité aliéné la seconde nation russophone après la Russie elle-même.

Il a dépouillé le concept de Russkiy Mir (« Monde russe ») de sa signification — un projet autrefois destiné à réunir les nations russophones dans un espace culturel commun et à le préserver comme une réalisation civilisationnelle.

Selon Scruton, des valeurs communes devraient approfondir la compréhension mutuelle et faciliter la coopération dans la résolution des problèmes. Or, Poutine a déchiré ce lien culturel et a privé le « Monde russe » non seulement de sa signification, mais aussi de sa spiritualité. Il l’a transformé d’un concept de coexistence culturelle en un projet d’expansion militaire — déplaçant son essence de la création et de la quête du bien par des valeurs partagées vers l’expansion de la violence.

Son noyau ontologique fut inversé : la promotion coercitive de la culture politique russe remplaçait la préservation du patrimoine vivant et partagé de l’URSS. Cela valait‑il pour Poutine de déchirer l’ordre établi de la région, pour ensuite se retrancher derrière la bannière de la « défense des valeurs traditionnelles », et danser au son des populistes de droite européennes ?

Car le monde aspire à l’unité. Et lorsque Poutine a détruit l’unité entre les nations slaves, cette même unité fut rétablie au niveau national dans les États blessés par la Russie, non seulement directement par la guerre, mais aussi sur le plan métaphysique, à travers la rupture de l’unité et de l’égalité entre les peuples slaves qui avaient survécu à la chute de l’Union soviétique.

« Il existe une ligne d’obligation qui nous lie à ceux qui nous ont transmis ce que nous avons et notre souci du futur est une continuation de cette ligne. Nous veillons sur l’avenir de notre société non pas par des calculs fictifs de coûts et de bénéfices, mais en héritant des biens créés par les générations précédentes et en les transmettant à leur tour », écrivait Sir Roger Scruton. Au lieu de poursuivre cette ligne de continuité telle que Scruton la décrivait, Poutine la rompit — remplaçant le véritable souci du futur par la guerre et la propagande.

La philosophie en cage

Poutine cherche à étendre le concept culturel du « Monde russe » en le remplissant d’une profondeur philosophique — le transformant en un prétendu projet civilisateur. L’idée se présente ainsi : la recherche et la réalisation de sa « essence russe » comme un concept supra-national.

Selon Poutine, être russe, c’est posséder une âme et une conscience qui transcendent la nationalité. Dans ses discours, on entend souvent des expressions telles que « projet civilisateur » et « chemin spécial ». Or, qu’a exactement préparé Poutine pour le citoyen ordinaire dans ce projet philosophique ? Et comment ce concept est‑il devenu, au final, un outil garantissant son soutien populaire face aux menaces externes, tout en écartant les Russes d’une réflexion authentique ?

La connaissance de soi nationale peut poser des questions qui dessinent l’éventail complet de l’identification de soi. Deux d’entre elles revêtent une importance particulière : Qui sommes‑nous face à notre opposé complet ? Et qui sommes‑nous par rapport à ceux qui, à certains égards, nous ressemblent ?

Mais Poutine a créé une situation où la deuxième question disparaît entièrement. La Russie fait déjà partie de la civilisation européenne — et les Russes le ressentent naturellement. Or, Poutine rejette même l’antécédent de ce fait, remplaçant la quête d’auto‑compréhension de la nation par une notion abstraite de « chemin spécial » menant à son « projet civilisateur ».

L’essence de cette idée ne réside pas dans une véritable création, mais dans l’antagonisme — dans l’opposition à l’idée européenne de la quête nationale. Dans la Russie de Poutine, une guerre a été déclarée contre l’un des principes fondamentaux de la civilisation européenne : l’idée de loyauté nationale, qui, selon les conservateurs, est la principale source de force des États européens.

Le « chemin spécial » de Poutine supprime la deuxième question d’identification de soi — celle qui mène à la réflexion la plus intime : la conscience de soi devant soi‑même. La chaîne — moi devant l’opposé, moi devant l’ami, moi devant moi — est rompue.

Et même si les Russes, libérés de la propagande, parviennent à traverser toute cette chaîne et à atteindre la question ultime — Qui suis‑je face à moi‑même ? —, les autorités détruisent pour eux non seulement la chaîne mais aussi la vie elle‑même. Le mépris de Poutine pour la liberté d’expression et l’existence de centaines de prisonniers politiques rendent l’idée nationale impossible. Sans autodétermination et auto‑réalisation, les individus disparaissent finalement et la nation perd son visage, se dissolvant en masse atomisée.

En substance, le « chemin spécial » de Poutine pour l’individu est un projet de quête perpétuelle vers un but, où seul le but compte. Or, le chemin lui‑même — c’est‑à‑dire la vie des Russes ordinaires — compte peu. Cela réitère l’histoire de l’URSS et sa course vers la vision vaporeuse du communisme. En prolongeant la philosophie de Scruton : lorsque le contrôle de l’État mène à une politique axée sur des objectifs, la société perd sa capacité à former des associations libres — les associations qu’elle imagine lorsqu’elle commence à s’interroger sur son identité nationale :

Quand une association civique est détruite au nom du progrès, lorsque quelque idée d’avenir devient le juge du présent et du passé, lorsque l’on se fixe un grand objectif et que l’État ou le parti conduit tous les citoyens vers lui, alors tout se réduit à de simples moyens — et les véritables fins de la vie humaine se retirent dans l’obscurité et les oubliettes.

Théorie des élites – une introduction

Dans une société où ne règnent ni ressentiment ni amertume, le pouvoir doit s’appuyer sur des élites intellectuelles tout en restant attentif à la masse des citoyens. Une telle conception de la démocratie permet à la voix rationnelle de l’élite de faire progresser les idées les mieux fondées et de répondre aux préoccupations du peuple ordinaire. Ici, les élites sont celles qui incarnent l’intégrité spirituelle et la philosophie de la Russie. Leur tâche est de tracer le chemin vers un avenir où le plus grand nombre possible de citoyens peut aimer et être fier de leur pays. La mission de la véritable élite est de renforcer l’amour de la patrie — en elle‑même et chez les autres.

À l’inverse, les pseudo‑élites poursuivent des objectifs d’enrichissement personnel, d’ascension sociale et de domination sans tenir compte du développement intellectuel et philosophique de la société russe — ou même en le freinant par la corruption et les réseaux de clans. Les véritables élites sont les esprits créatifs de la culture et de la science — des individus qui, atteignant des sommets, acquièrent une compréhension philosophique de leur rôle.

Un exemple éloquent se retrouve dans les conférences du savant littéraire de Leningrad, spécialiste de Pouchkine et sémioticien, Yuri Lotman. Bien que scientifique — même s’il œuvrait dans les sciences humaines — ses cours, même ceux comme « Conversations sur la culture russe » (1988), qui à première vue semblent de simples récits historiques, révèlent à l’auditeur perspicace une profondeur philosophique.

Cette profondeur fut forger sous l’isolement et la pression soviétiques, imposés par des représentants des pseudo‑élites. Pourtant la philosophie créative de Lotman a perduré, et elle demeure centrée sur l’acte même de création.

En fin de compte, les esprits faibles — opportunistes et conformistes — ont appris à tirer profit d’un ancien système bâti sur la privation du potentiel de croissance de leur pays. Ils ne sont pas des conservateurs mais des préservateurs — étouffants plutôt que protecteurs.

Et bien que les pseudo‑élites existent dans chaque État et ne puissent être entièrement éliminées, leur rôle paradoxal — à la fois nuisible et bénéfique — est de créer les conditions difficiles à partir desquelles émergent les représentants les plus forts de la véritable élite.

Yuri Lotman peut à juste titre être considéré comme un représentant du conservatisme culturel, caractérisé par l’intégrité éthique, le scepticisme envers les idéaux utopiques et une vision approfondie des relations sociales.

Poutine et l’amour en déclin

Au début de la guerre, Poutine — par le biais de la répression et de la menace de punition pour les sentiments anti‑guerre — a forcé des centaines de véritables élites à quitter la Russie. Poutine est l’antagoniste de mon concept d’harmonie spirituelle, une harmonie que les institutions démocratiques peuvent favoriser, là où les pseudo‑élites créent des conditions sévères qui, une fois surmontées, font émerger de vraies élites.

Poutine interpréta cela différemment. Pour lui, les élites ne constituent pas un soutien intellectuel mais un groupe d’intérêts économiques qu’il satisfait et qui, en retour, offrent leur loyauté populaire. Poutine confie le rôle du soutien spirituel à la masse large.

Par la propagande et l’influence des pseudo‑élites, le peuple devient atomisé et ne cherche plus à entretenir un amour conscient pour la patrie. La qualité dominante des masses devient une fierté injustifiée, souvent nourrie par des mythes militaires.

L’historien russe Evgueni Ponasenkov montre cela dans son œuvre majeure. Des savants intimidés — par exemple, pendant les années de répression stalinienne — furent obligés d’écrire des faux à la demande et de fabriquer le mythe d’une « grande victoire », abandonnant la recherche scientifique authentique.

Et lorsque le système autorisa en 2017 l’octroi d’un diplôme pour une thèse sur l’armée de Vlasov (l’Armée de Libération russe), puis la révoqua par la suite, cela ne fit que confirmer son caractère totalitaire.

À la place de l’idée de préserver la véritable et grande histoire de la Russie — qui existe certainement — apparaît un désir de ressentiment : prouver, venger, répéter. De telles masses peuvent être mobilisées pour la guerre, mais il est impossible de trouver auprès d’elles une nouvelle voie vers l’avenir qui cherche un amour véritable pour la Russie.

La culture politique de Poutine

Pour déterminer si Poutine est conservateur, il faut d’abord reconnaître qu’il s’agit d’un homme dépourvu de conscience créatrice ou constructive. Poutine est l’un des rares politiciens d’inspiration occidentale à provenir d’un système fermé de « service ». Il a œuvré au sein des services de sécurité, puis comme officiel sous Eltsine, et a ensuite réinterprété le modèle même du « service » comme fondement de son pouvoir. Il sert, mais ne crée pas.

Beaucoup, issus de milieux artistiques, ont noté la similitude entre la psychologie de Poutine et celle du personnage fictif façon James Bond, Max Otto von Stierlitz, de l’écrivain et analyste Julian Semyonov — dont l’arc d’espion aurait inspiré Poutine à rejoindre le KGB, le Komitet Gosudarstvennoy Bezopasnosti, en 1975.

Cette association extrêmement masculine peut conférer à Poutine une certaine apparence de respectabilité en tant que politicien, mais elle révèle aussi l’absence d’une sensibilité poétique et élevée qui a toujours été intrinsèque à la Russie.

L’un des philosophes russophones les plus éminents du XXIe siècle, Andrii Baumeister, a autrefois qualifié Poutine de « sophiste » lors d’une émission, remarquant que ses tactiques consistent à attirer les autres et que ses instruments sont : « persuader, séduire — et seulement ensuite menacer ».

Poutine n’est pas créatif sur le plan personnel. Pourtant, sa tentative de construire l’illusion de « persuasion et séduction » est elle‑même une voie de menaces — menaces déguisées en force et en un respect théâtral de la « coopération », qui en réalité conduit à l’absorption de la volonté individuelle de l’adversaire.

Conclusion philosophique

On ne peut justifier Poutine — le moment venu où l’on tente de le faire, il dépouille nos valeurs de leur sens. Il les reformule avec nos propres mots : conservateur, droitier, fasciste. Même le mot Russie, qui portait autrefois un esprit civilisateur, signifie aujourd’hui la domination d’un dictateur — un homme sans idéologie, mais doté d’une personnalité dominante.

La vérité est que le conservatisme signifie la préservation des valeurs et une quête pragmatique vers la paix — une paix qui étend les possibilités pour les citoyens de se réaliser. La tentative des dictateurs de « protéger » les relations familiales traditionnelles par le biais de lois et d’interdictions est, en réalité, le chemin qui mène à la répression de l’avenir et de l’amour lui‑même.

Les conservateurs préservent les traditions et les valeurs non pas en les gelant sous contrôle, mais en restant modernes — afin que nos idées et nos valeurs puissent perdurer dans l’avenir, sans être entravés par un culte aveugle du passé. Roger Scruton a aussi écrit à ce sujet : « Il faut être moderne tout en défendant le passé et être créatif tout en défendant la tradition. »

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.