Dominique Barthier

Europe

Qui contrôle l’eau : pouvoir et ressources hydriques

Le changement climatique et d’autres impacts environnementaux peuvent influencer la perception d’une pénurie d’eau. Mais, tout comme l’abondance, la rareté résulte souvent de rapports de pouvoir inégaux plutôt que d’un phénomène purement naturel. Bien que les Nations unies aient reconnu, en 2010, le droit humain à une eau potable sûre et salubre et à l’assainissement, tenir les acteurs publics et privés responsables des manquements demeure complexe. Des approches post-croissance pourraient aider à repenser nos systèmes hydriques en échec.

Noor IJpma & Hugo Abad Frías : Votre travail porte sur les notions de rareté et de limites, abordées à travers les cas de l’eau, de l’assainissement et du climat. Pourriez‑vous brièvement expliquer ces liens ?

Lyla Mehta : L’eau est le moteur des écosystèmes et joue un rôle central dans le fonctionnement de tout, y compris notre corps. Il va sans dire que les questions liées à la rareté de l’eau et à la durabilité revêtent une importance majeure. On parle souvent des crises hydriques à l’échelle locale et mondiale, et les chiffres font frémir. Des milliards de personnes n’ont toujours pas accès à une eau potable sûre, à un assainissement décent et à une hygiène élémentaire. Vue de loin, la Terre paraît être une planète bleue, mais très peu de son eau est accessible pour la consommation humaine ou pour soutenir la vie, car elle se trouve majoritairement dans les océans ou est bloquée dans les glaces. Le volume d’eau douce disponible est extrêmement faible – moins de 1 % du total. Ainsi, la raréfaction et la crise de l’eau sont des problématiques réelles.

Cependant, une grande partie de mes recherches vise à démontrer que la rareté de l’eau n’est pas qu’un phénomène naturel. Bien plus souvent, il s’agit d’un enjeu socio-politique lié à la distribution et à l’exclusion. En Afrique du Sud, par exemple, jusqu’en 1994, les personnes noires vivaient sous des conditions de ségrégation, ce qui incluait des restrictions d’accès à l’eau. En Inde, à ce jour, il existe des puits dont les populations des castes inférieures sont exclues.

Plus souvent qu’autrement, la rareté de l’eau est une question socio-politique de distribution et d’exclusion.

Il existe aussi de grandes disparités de consommation d’eau d’un pays à l’autre. En Californie, l’usage moyen est d’environ 300 litres par personne et par jour; au Royaume‑Uni, environ 150 litres; et dans le village du nord-ouest de l’Inde où j’ai mené ma thèse, on est autour de 20 à 30 litres. Dans des contextes humanitaires, tels que les camps de réfugiés, les habitants n’accèdent souvent qu’à un litre d’eau par jour. À Gaza, c’est encore moins. En Israël, l’accès à l’eau pour boire et se laver est devenu insuffisant, et les habitants tombent malades à cause de maladies de la peau et souffrent de déshydratation et de malnutrition. Les civils, y compris les enfants, se font même tirer dessus lorsqu’ils collectent de l’eau, un droit fondamental.

Où se situe l’idée de limites dans ce discours ?

L’eau n’est pas une ressource illimitée, et le changement climatique, l’acidification, la pollution et la surconsommation exercent une pression réelle sur sa disponibilité. Mais les exemples ci‑dessus montrent que la rareté résulte souvent de rapports de pouvoir inégaux.

L’abondance suit la même logique. Si l’on construit un oléoduc ou une installation de dessalement au Bahreïn, au Koweït, en Israël ou en Californie, on peut donner l’impression d’une abondance même dans le désert. En un sens, l’abondance et la rareté sont toutes deux façonnées, en partie, par des choix délibérés.

Évidemment, il faut limiter notre consommation d’eau. Mais qui décide de ces limites ? Et à qui sont-elles imposées ? Rarement ce sont les grands consommateurs qui prennent ces restrictions au sérieux, car ils peuvent payer pour en être exonérés, soudoyer et contourner les règles. Contrairement au sol, l’eau est une ressource fluide. Cela rend sa gestion complexe, mais aussi lui permettre d’être capturée ou monopolisée de multiples façons.

Quelles formes institutionnelles peut prendre ce contrôle ?

On rencontre une variété d’arrangements institutionnels et de tarification. Mais souvent, ces mécanismes affectent de manière défavorable les plus pauvres, qui paient une part du coût de l’eau bien plus élevée que les plus aisés. Dans certaines bidonvilles du Ghana ou du Nigeria, les habitants consacrent jusqu’à 30 % de leurs revenus à l’eau et à d’autres services. Dans des pays à revenu élevé comme les Pays‑Bas, l’Espagne ou le Royaume‑Uni, ce phénomène n’est pas systématique. Néanmoins, ces pays rencontrent aussi des problèmes hydriques. En Angleterre et au Pays de Galles, la situation est particulièrement problématique en raison de décennies de privatisation de l’eau, qui a mené à la négligence des infrastructures tout en enrichissant les actionnaires. En parallèle, les factures d’eau augmentent et les sociétés privées engrangent d’importants profits. Or, le système de l’eau est en état critique : environ un cinquième de l’eau fournie est perdue en raison de fuites, et les coûts environnementaux dus au rejet des eaux usées crues restent élevés.

Autre point problématique : les riches et les puissants échappent rarement à toute responsabilité pour ces injustices liées à l’eau et pour l’augmentation de la pollution. On dit souvent que “l’eau coule vers le haut jusqu’à l’argent”, et cette formule décrit assez fidèlement le système actuel. L’eau est censée couler vers le bas, mais en réalité, on peut payer pour accéder à l’eau et pour polluer, avec très peu de redditions de comptes.

Comment renforcer une plus grande reddition de comptes ?

Tout d’abord, les États doivent jouer pleinement leur rôle. Le droit à l’eau est reconnu mondialement et figure dans de nombreuses constitutions nationales. Pourtant, plusieurs décennies après les décolonisations, de nombreux États du Sud restent incapables de fournir un accès élémentaire à l’eau à leurs citoyens les plus vulnérables. Des situations existent où une femme ou une fille doit attendre des heures pour obtenir de l’eau pour des besoins basiques, et l’assainissement fondamental fait défaut. Les gouvernements doivent être tenus responsables de ces échecs.

L’implication du secteur privé doit aussi être encadrée et responsable, surtout lorsque des intérêts commerciaux prévalent sur le droit fondamental à l’eau pour tous. Pourquoi cela est‑il permis ? Encore une fois, c’est une question de régulation insuffisante. Dans un système fâché par le capitalisme de connivence, les acteurs privés ne sont que rarement tenus pour responsables, y compris en matière de pollution industrielle. Même au Royaume‑Uni, les rivières sont dans un état déplorable. Des luttes pour la justice se poursuivent, mais les avancées restent modestes.

Si la rareté est moins une notion absolue qu’une question de pouvoir et d’accès, peut‑on transformer la réalité des limites en opportunité pour la solidarité et la coopération ?

Certainement. De nombreux mouvements en faveur de la justice hydrique existent et beaucoup d’entre eux s’opposent à l’idée que l’eau soit traitée comme une marchandise. Bien que le droit à l’alimentation ait été reconnu dès 1948 dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, il a fallu bien plus longtemps pour le droit à l’eau d’être formellement reconnu par l’Assemblée générale des Nations unies, en 2010. Au début, les entreprises privées ont résisté à cette reconnaissance, soutenant qu’il fallait payer pour le service, et que reconnaître l’eau comme droit humain signifierait qu’elle serait gratuite. Cet argument est fallacieux : nous payons déjà pour l’alimentation, même si elle est considérée comme un droit fondamental. Mais traiter l’eau comme un droit fondamental implique que l’État a des obligations, et que l’on peut exiger une reddition de comptes publiques lorsque ces obligations ne sont pas respectées.

Les combats autour de l’accès et du contrôle se poursuivent encore aujourd’hui. Par exemple, pourquoi boire de l’eau embouteillée vendue par des entreprises comme Nestlé ou Coca‑Cola ? Dans certaines régions du Mexique, les habitants boivent plus de Coca‑Cola que d’eau, et Coca‑Cola détient aussi des marques d’eau embouteillée. Si l’on considère l’eau comme un droit humain fondamental, elle doit être disponible pour tous et ne pas être une source de profit. Malheureusement, les grandes sociétés contrôlent encore une grande partie des ressources en eau et de nombreux discours autour de l’eau.

Comment l’eau est‑elle devenue une marchandise au départ ?

À partir des années 1990, le discours autour de l’eau a évolué. Jusqu’alors, les débats étaient principalement axés sur l’offre, avec l’État comme acteur clé pour garantir l’accès à l’eau pour ses citoyens. En 1992, une conférence mondiale sur l’eau en Irlande a donné naissance aux quatre Principes de Dublin. Les trois premiers principes reconnaissaient l’eau comme une ressource finite et vulnérable, privilégiaient une approche participative du développement et de la gestion de l’eau, et reconnaissaient le rôle central des femmes dans la fourniture, la gestion et la protection de l’eau. Mais le quatrième principe affirmait de manière controversée que « l’eau a une valeur économique dans tous ses usages concurrents et devrait être reconnue comme un bien économique ».

Ce principe s’appuie sur une vision néoclassique de la rareté qui assimile les biens économiques à des ressources naturellement rares. Or l’eau peut aussi être abondante lorsque elle se trouve dans la nature, ou peut être envisagée comme un bien commun. Dès lors que l’on déclare l’eau comme un bien économique, on met l’accent sur certains attributs et on en omet d’autres. L’eau est multifacette; elle possède de multiples ontologies : elle est à la fois une marchandise et un bien social ou culturel.

Quand on déclare l’eau comme un bien économique, on se concentre sur certains attributs et on en omet d’autres.

Cette vision de l’eau comme bien économique a servi de socle à la privatisation. À cette époque, on parlait d’un besoin d’« être plus efficaces » et du fait que le modèle étatique de l’approvisionnement était « inefficace ». Il est vrai qu’il existe des inefficacités, mais au lieu de se focaliser sur rendre l’État « plus efficace », la solution proposée était la commercialisation et la privatisation de l’eau. C’était l’ère des programmes d’ajustement structurel et des aides à la dette, et l’État a été amené à se retirer de nombreux services publics.

Des luttes constantes visent à inverser ce processus de commercialisation et à traiter l’eau comme un bien commun. Des militantes comme Vandana Shiva avaient déjà commencé à plaider pour cela au début des années 2000. Où en est cette bataille ?

Depuis l’époque des Principes de Dublin, la tendance s’est inversée dans de nombreuses régions du Nord global. Plusieurs pays ont œuvré pour replacer l’eau entre les mains publiques. Mais ce n’est pas le cas partout, comme le montrent l’Angleterre et le Pays de Galles, et certainement pas dans le Sud global.

Le basculement discursif vers l’eau en tant que bien commun est un signe positif, mais il faut aussi reconnaître que, dans de nombreux contextes, cela n’élimine pas automatiquement les inégalités et l’exclusion. Même si l’eau était traitée comme un bien commun, il subsisterait des normes patriarcales qui excluent les femmes et d’autres groupes vulnérables sur des bases sociales ou raciales.

Il faut reconnaître que les systèmes publics échouent souvent de manière flagrante et présentent aussi de nombreux biais. Dans les villes du Sud global, ils peuvent desservir les quartiers plus riches tout en négligeant complètement les autres. Cela peut donner lieu à des zones urbaines en pleine croissance où l’accès à l’eau est très limité, sinon inexistant. Parfois, il faut se montrer prudent vis‑à‑vis des binaires public-privé, car tout ce qui est privé n’est pas forcément mauvais et tout ce qui est public n’est pas systématiquement bon. L’objectif devrait être de renforcer les systèmes publics et le financement public pour les faire fonctionner et être redevables, en particulier envers les pauvres, les personnes vulnérables et les marginalisés.

Quelles activités humaines et quelles dynamiques politiques conduisent à des conflits et à la compétition autour de l’usage de l’eau ?

L’agriculture représente plus de 70 % de la consommation d’eau, mais il faut aussi considérer l’eau pour les villes, l’industrie, l’exploitation minière et, de plus en plus, l’intelligence artificielle. Trouver un équilibre entre ces usages concurrents peut s’avérer très délicat. Le problème, c’est aussi le manque de coopération intersectorielle autour de l’eau. Gérer les conflits hydriques tant au niveau national qu’international est crucial.

Ce défi peut toutefois ouvrir la porte à une coopération transfrontalière. Mais la coopération peut se fissurer lorsque surviennent des conflits. L’Inde et le Pakistan disposent d’un accord sur le partage de l’eau depuis 1960, mais après des tensions armées récentes, l’Inde a annoncé se retirer du traité, cessant l’acheminement des eaux fluviales vers le Pakistan.

Lorsque ces conflits intersectoriels ou internationaux éclatent, ce sont les groupes les plus vulnérables qui en paient les conséquences les plus lourdes. Je pense qu’il faut d’abord répondre aux besoins des marginalisés, puis s’occuper des autres usages de l’eau, y compris pour l’industrie et l’exploitation minière. Chacun doit avoir accès à une fourniture d’eau minimale pour ses besoins quotidiens, l’assainissement, les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire, afin de mener une vie saine et productive.

La spéculation privée sur l’eau doit vraiment s’arrêter, car à la fin, ces investissements entraînent des prix plus élevés pour les consommateurs.

Existe-t‑il des bonnes pratiques au niveau local dont on peut s’inspirer ? En Espagne, par exemple, la remunicipalisation de l’eau a été assez réussie, même si la coopération entre mouvements sociaux, experts et administrations locales pourrait être renforcée.

Je pense que la collaboration et la participation sont les clés. L’argument classique en faveur de la privatisation est qu’il n’y a pas d’argent pour gérer les services publics, et que le secteur privé doit intervenir. Mais grâce à des budgets participatifs et à d’autres formes de prise de décision collective, les habitants peuvent décider de l’investissement public dans la gestion de l’eau. Et nous pouvons nous appuyer sur cette volonté publique comme socle pour expérimenter de manière créative la gestion de l’eau. Pour l’instant, il y a encore beaucoup d’échanges autour de l’eau, avec des fonds d’investissement qui injectent de l’argent dans des projets d’eau futuristes qui n’existent même pas encore, comme des installations de dessalement en Uruguay ou en Californie. La spéculation privée sur l’eau doit vraiment s’arrêter, car ces investissements se traduisent par des prix plus élevés pour les consommateurs.

Je pense que les médias peuvent jouer un rôle en rendant les gouvernements responsables et en popularisant des expériences positives en Espagne et ailleurs. Ces expériences ne seront pas parfaites, mais il est plus aisé de rendre un système public redevable que de tenir une société privée pour responsable. Une entreprise d’eau peut être enregistrée dans un pays, mais ses actionnaires et investisseurs viennent du monde entier, passant d’un projet à l’autre, simplement pour faire leur argent. Ce modèle ne convient clairement pas à l’eau.

Nous devons trouver des façons de réimaginer les systèmes hydriques qui prennent en compte à la fois l’urgence climatique et les défis socioéconomiques actuels. Les approches post‑croissance et les pratiques centrées sur le bien‑être, l’équité, la justice et la durabilité peuvent aider à cette réinvention.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.