L’extrême droite s’est progressivement imposée en s’appuyant sur des insécurités structurelles. Les forces progressistes se retrouvent sur la défensive, soit en reprenant les arguments de la droite, soit en peinant à proposer une alternative solide. Pour inverser la tendance, les Verts et la Gauche doivent s’unir et offrir des réponses aux menaces existentielles actuelles, du changement climatique à la crise du logement. Entretien avec Daphne Halikiopoulou, professeure de politique comparée à l’Université de York.
Wouter van de Klippe: Des évolutions récentes se dessinent-elles dans la vague actuelle d’extrême droite en Europe ? Les populistes de droite d’aujourd’hui présentent-ils des différences marquantes par rapport à leurs prédécesseurs ?
Daphne Halikiopoulou: Avant tout, je préfère parler d’« extrême droite » plutôt que de « populistes de droite ». Le mot « populisme » est trop large: il englobe des partis qui ne sont pas nécessairement extrêmes. J’évite de plus en plus ce terme, parce qu’il tend à banaliser l’extrême droite. Pour beaucoup, le populisme paraît pseudo-démocratique, censé défendre le « peuple » et être donc perçu comme quelque chose de positif.
Ceci dit, je ne crois pas que l’Europe fasse face à un phénomène inédit. Nous sommes tous préoccupés aujourd’hui parce que ces forces gagnent du terrain, mais il aurait fallu s’en inquiéter depuis longtemps. Rappelons que l’extrême droite a déjà participé à un gouvernement de coalition avec le centre droit en Autriche il y a de nombreuses années [en 2000] ; Pim Fortuyn, prédécesseur politique de Geert Wilders aux Pays-Bas, obtenait d’excellents résultats au début des années 2000 ; Jean‑Marie Le Pen a atteint le second tour de l’élection présidentielle française en 2002. Autrement dit, nous savons depuis longtemps qu’il existe un appétit pour ce type de politique.
Ce qui a changé, c’est que ces partis entrent désormais au gouvernement et conçoivent des politiques, puis qu’ils se sont renforcés et banalisés à grande échelle.
Comment cette banalisation s’est-elle produite ? Est-ce lié au fait que l’Europe tourne le dos à son passé trouble avec l’extrême droite ?
Ce basculement n’a pas été brusque. C’est une dynamique qui existe depuis longtemps. Ces formations ont réussi à faire évoluer leur image. Aujourd’hui, dans la plupart des cas, elles ne défendent plus ouvertement un nationalisme ethnique qui glorifierait Hitler. Elles présentent plutôt leur message comme un cumulative de conflits idéologiques, centrés sur les menaces culturelles et économiques.
Quant à la demande, elle s’explique par des raisons diverses. Bien que je n’aie pas mené d’études spécifiques sur l’ignorance de l’histoire européenne par les jeunes générations, cela me paraît important. C’est une intuition personnelle. Interrogeant des jeunes de 18 ou 20 ans sur l’extrême droite, je constate généralement qu’ils ne s’en inquiètent pas. Ils répondent: « Tout va bien, il nous faut un homme fort, non ? » Les jeunes ne perçoivent pas cela comme une menace réelle pour la démocratie.
Dans vos travaux, vous avez soutenu que l’idée selon laquelle l’extrême droite ne prospère principalement que pour des raisons culturelles est erronée. Pourriez-vous expliquer pourquoi ?
Le succès de l’extrême droite n’est pas uniquement, ni même principalement lié à la culture. C’est un thème écouté depuis des années, mais il se démode peu à peu car moi et nombre d’autres chercheurs démontrons par des données empiriques que ce n’est pas le cœur du problème.
Il existe de nombreuses formes d’insécurité qui poussent les électeurs vers l’extrême droite. Si l’on regarde de près, on constate que les personnes préoccupées par des questions culturelles peuvent être tentées de voter pour ces formations, mais ce groupe reste relativement restreint. En revanche, l’extrême droite exploite largement les insécurités qui prennent leur origine dans des préoccupations économiques.
Par exemple, de nombreuses personnes pensent que les immigrés constituent une concurrence sur le marché du travail, qu’ils privent les autres de l’accès à l’aide sociale, à l’emploi, à l’éducation, ou encore aux soins de santé. Par ailleurs, de multiples crises économiques secouent les pays. La crise du logement, par exemple, est un sujet qui préoccupe vraiment les électeurs. Enfin, la confiance envers les institutions est en berne, et l’on observe dans toute l’Europe une forte corrélation entre la perte de confiance dans la politique et le soutien aux partis d’extrême droite.
Ce sont les personnes vivant avec ce type d’insécurité et de perte de confiance qui constituent la majorité des électeurs d’extrême droite, et non celles dont les préoccupations sont principalement culturelles.
Nous savons depuis de nombreuses années qu’il existe un engouement pour ce type de politique.
Les partis d’extrême droite se démènent pour se présenter comme les véritables partis de la classe ouvrière, alors qu’historiquement ils ont souvent été associés à la politique bourgeoise. Pourquoi ce changement et pourquoi est-il efficace ?
Il n’y a pas eu de mutation substantielle dans l’électorat. Depuis longtemps, les théories indiquent que ce sont les cols bleus ou les personnes sans emploi qui soutiennent ces formations. On retrouve ici l’idée classique des « perdants de la mondialisation ». Avant cela, il s’agissait des « perdants de la modernisation ». Ce qui est intéressant, à mon sens, c’est l’habileté des partis d’extrême droite à adapter eux-mêmes leur discours pour cibler ces groupes.
À titre d’exemple, si l’on regarde la transition de Jean‑Marie Le Pen à Marine Le Pen à la tête du Front national (aujourd’hui Rassemblement national) en France, on perçoit un virage marqué vers une politique davantage orientée vers l’État-providence. En ce qui concerne le Brexit, l’argumentation autour des “employeurs britanniques pour les travailleurs britanniques” et l’idée que les immigrés « volent » des emplois était perceptible dans le « mur rouge » — les circonscriptions travaillistes traditionnelles du Midlands et du nord de l’Angleterre. La modernisation du discours extrémiste s’apparente à un tournant en faveur de l’État-providence et d’un « chauvinisme social ».
Ce virage est-il observable dans toute l’Europe ?
Il existe des variantes. Aux Pays‑Bas, par exemple, l’extrême droite demeure plutôt alignée sur la droite économique et n’embrasse pas un État-providence fort. En Europe de l’Est, en raison du passé communiste, l’accent mis sur le bien-être social est moins efficace et n’est utilisé que ponctuellement. La rhétorique extrémiste de l’Europe de l’Est privilégie davantage les politiques qui renforcent la nation, comme celles qui encouragent les familles à avoir plus d’enfants.
Pourquoi les messages de la gauche sur l’État-providence n’ont-ils pas été aussi efficaces ?
C’est une excellente question. Mes recherches portent surtout sur l’extrême droite, mais je retiens trois éléments. Premièrement, la gauche est sur la défensive, traversant une sorte de crise d’identité. Elle se demande: « Doit-on pousser plus à gauche ? Doit-on rester dans une posture plus conventionnelle ? Doit-on mettre l’accent sur les problématiques ‘woke’ ou privilégier les préoccupations économiques ? » C’est comme jouer au football et se retrouver sur le terrain adverse avec deux buts de retard: tout le poids du match est contre vous.
Deuxièmement, de nombreux partis de gauche ont tenté d’imiter la droite, mais d’une manière plus acceptable. Ils disent: « Nous savons que l’immigration est un problème, mais nous le traitons de manière plus acceptable et plus « conventionnelle ». Même si cela peut paraître rationnel, cela ne constitue pas une stratégie efficace et cela renforce les questions qui tiennent à l’extrême droite.
Troisièmement, concernant la politique écologique, il existe des crises structurelles qui compliquent la tâche de la gauche. Le changement climatique nécessite une réponse ambitieuse, mais de nombreuses mesures écologiques pourraient diviser l’électorat. Par exemple, certaines régions produisant du charbon ou des zones les plus touchées par les coûts de la transition risqueraient de se sentir abandonnées face à ces politiques.
Quelles politiques les forces progressistes pourraient-elles mettre en œuvre pour éviter cette fracture au sein de leur électorat ?
Il existe différentes approches, selon les pays, les régions et les menaces spécifiques auxquelles ils font face. Par exemple, des politiques de compensation financière existent pour atténuer les pertes liées aux mesures environnementales. Mais parallèlement, il faut communiquer de manière proactive et positive: il ne suffit pas de verser des compensations, il faut aussi s’assurer que les politiques écologiques n’aient pas d’impacts négatifs sur les personnes.
Comme les politiques qui relèvent de la « transition juste ».
Exactement. Certaines observations montrent que les stratégies de transition juste fonctionnent mieux que les approches purement compensatrices, car la compensation se révèle souvent limitée. Même si l’on accorde des compensations importantes, les effets concrets sur le terrain ne se font pas toujours sentir.
les forces d’extrême droite sont très actives et adoptent des réglementations et des lois qui sapent les institutions démocratiques.
Mais le terme « transition juste » n’est pas sans poser problème. Il porte souvent une connotation élitiste, comme si un petit groupe décidait pour les autres de ce qui est « juste » ou non. Le concept peut sembler abstrait. Ce que ressent la population, c’est que l’on lui demande subitement, par exemple dans les zones rurales, d’abandonner sa voiture ancienne et de prendre un bus qui passe toutes les six heures pour faire ses courses ou emmener ses enfants à l’école. Concrètement, c’est ce que les gens voient et ressentent sur le terrain.
Il pourrait y avoir deux questions distinctes: premièrement, comment les gens se sentent-elles réellement sur le terrain, et deuxièmement, les mesures écologiques sont-elles communiquées de manière efficace ?
L’année dernière, l’UE a adopté de nouvelles règles budgétaires qui ont contraint plusieurs États membres à mettre en œuvre des mesures d’austérité. Quelles pourraient en être les conséquences politiques ?
C’est une excellente nouvelle pour l’extrême droite et une très mauvaise nouvelle pour la gauche. L’austérité stimule réellement le vote en faveur de l’extrême droite. Elle agit comme une serre qui crée les conditions propices à une montée de l’insécurité chez une population qui s’y voit confrontée au quotidien. Si l’extrême droite cherche à réunir un large éventail de groupes précaires, l’austérité lui permet d’élargir et de renforcer ces coalitions.
Pour vaincre l’extrême droite, il faut affaiblir sa capacité de mobilisation, et l’austérité rend cela plus difficile.
Certains analystes estiment que le meilleur moyen de vaincre l’extrême droite est de la laisser gouverner, afin que les gens comprennent qu’elle ne résout pas les crises. Est-ce une stratégie efficace à long terme ?
Je pense que c’est une stratégie très risquée. On peut observer, dans certains pays, que l’extrême droite est montée puis retombée; mais elle est devenue une force politique beaucoup plus durable. Prenons l’exemple du FPÖ en Autriche: il a directement participé à un gouvernement, puis le gouvernement s’est effondré à cause de l’affaire Ibiza (un scandale de corruption impliquant les dirigeants du FPÖ en 2019), et aujourd’hui il a remporté des élections.
Si la gauche a permis à l’extrême droite d’accéder au pouvoir, elle dispose aussi des moyens de s’en déloger.
On observe le même phénomène au Royaume-Uni. Le UKIP, parti populiste de droite eurosceptique, n’a jamais connu de succès durable, mais il a imposé son discours. Il a convaincu le Premier ministre de l’époque, David Cameron, d’organiser le référendum sur le Brexit en 2016, et aujourd’hui Reform UK, dirigé par Nigel Farage, compte cinq députés à la Chambre des communes. Je suis fortement sceptique quant à cette stratégie: je ne pense pas qu’elle affaiblira l’extrême droite à long terme.
De plus, lorsqu’elles obtiennent des sièges au Parlement ou accèdent au pouvoir, les forces d’extrême droite se révèlent très actives et adoptent des règles et des lois qui minent les institutions démocratiques. Ce n’est pas une considération théorique. Regardez ce qui se passe en Hongrie, où Viktor Orbán est au pouvoir depuis 2010. S’ils restent au pouvoir pendant plusieurs années, ils mettront en œuvre des politiques destinées à assurer leur survie, y compris des lois qui menacent les minorités ou les droits des femmes. Donald Trump en est un exemple. Regardez les lois relatives à l’avortement et leurs répercussions aux États‑Unis.
Nous devons faire preuve d’une grande prudence quant à ce que nous souhaitons. Il est extrêmement dangereux de laisser ces partis se renforcer.
Connaissez-vous des cas particuliers, des pays où l’extrême droite est efficacement contrée ?
À vrai dire, c’est là que le bât blesse, car si l’on m’avait posé la question il y a dix ans, j’aurais cité l’Espagne et le Portugal. Aujourd’hui, la réponse est bien moins satisfaisante, et c’est une tragédie. J’ai du mal à trouver un exemple net aujourd’hui, et mes recherches portent même sur les forces d’extrême droite en dehors de l’Europe, car elles prolifèrent comme des champignons en Amérique latine.
Que peut-on faire pour inverser cette tendance ?
En tant que politologue, je suis davantage en mesure d’expliquer pourquoi les choses se déroulent ainsi que ce que nous pourrions faire, mais mon propos est plus programmatique et positif. Sur une note plus constructive, rien n’est encore joué. Comme je l’ai dit, des insécurités structurelles attirent les électeurs vers l’extrême droite, mais ce mouvement est surtout une question d’offre: il tire profit des insécurités, et les autres partis échouent à le faire aussi bien.
Si j’ai raison, il existe une marge d’action. Si la gauche a permis à l’extrême droite d’accéder au pouvoir, elle détient aussi les moyens de le déloger. Et pour y parvenir, il faut éviter le piège consistant à copier l’extrême droite. Il faut un discours qui s’empare du sujet. Il y a des gens qui ne parviennent plus à se loger décemment en Europe: c’est la prochaine grande crise, et c’est aussi une question environnementale; nous avons donc besoin de partis qui soient réellement capables d’y remédier.
Nous avons également besoin de partis politiques qui élaborent un discours sur la façon dont ils comptent répondre de manière adaptée aux insécurités des citoyens, plutôt que de revenir à l’austérité. Peut-être que les Verts et la gauche devraient s’unir autour d’un récit qui définisse qui ils sont, plutôt que de se borner à lutter contre ce qu’ils combattent.
Cette traduction a été réalisée grâce au soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung.

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