Les renflouements souverains de la Grèce, de l’Irlande, de l’Espagne et d’autres pays sont souvent présentés comme des prêts accordés à des États périphériques, pauvres et irresponsables, par des pays riches et responsables comme l’Allemagne. Ils peuvent comporter des conditions très strictes, mais leur objectif est néanmoins d’aider les bénéficiaires. Mais est-ce vraiment le cas ? Un examen plus attentif révèle un visage plus inquiétant des renflouements, qui pousse à se demander: est-ce les débiteurs ou les créanciers qui finissent par être sauvés ?
Il est bien connu que, dans les années qui ont suivi l’introduction de l’euro, l’Allemagne a développé un excédent courant de plus en plus important, alors que les pays de la périphérie voyaient leurs déficits courants grimper de manière tout aussi spectaculaire. Cela s’explique par plusieurs raisons, notamment la décision allemande d’adopter une politique de modération salariale axée sur le secteur exportateur comme moteur principal de l’économie. Quoi qu’il en soit, les déséquilibres de la balance des paiements au sein de l’Union économique et monétaire (UEM) et leur origine ne constituent pas l’objet de cet article. Pour les besoins de notre raisonnement, il suffit de reconnaître que, dans une union monétaire, les excédents de certains pays se reflètent nécessairement dans les déficits d’autres. Autrement dit, il est économiquement impossible que tous les États européens soient en excédent à moins que l’UEM dans son ensemble ne réalise un énorme et constant excédent commercial avec le reste du monde — ce qui soulève tout un ensemble d’autres problèmes. Les pays enregistrant un déficit de la balance courante — c’est-à-dire lorsque les importations dépassent les exportations — doivent importer du capital de l’étranger pour financer leurs déficits.
Les Allemands, terriblement imprudents
En réalité, à l’exception notable de la Grèce, l’endettement accumulé par les pays périphériques avant la crise provenait principalement d’une dette privée et non publique. Les banques de ces pays empruntaient des sommes énormes à des banques étrangères, alimentant des bulles d’endettement massives (tout en offrant des profits importants aux banques étrangères). La majeure partie de cet argent entrant dans la périphérie provenait des banques de seulement quatre pays: la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Belgique (dans cet ordre). Les banques allemandes à elles seules avaient prêté 720 milliards de dollars à la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal et l’Espagne d’ici fin 2009 — bien au-delà du capital total des banques allemandes. Cela dépassait largement ce qui était prudent. Deux des plus grandes banques privées allemandes, Commerzbank et Deutsche Bank, ont ensemble prêté 201 milliards de dollars à ces pays. Emprunter de manière irresponsable était rendu possible par des prêteurs tout aussi irresponsables. Le résultat fut que les consommateurs des pays périphériques purent importer une quantité croissante de biens allemands, entraînant une augmentation spectaculaire du surplus commercial de l’Allemagne. En finance, on parle de « financement par le vendeur », pratique consistant pour une entreprise à prêter de l’argent afin que l’emprunteur puisse acheter les produits du vendeur. En substance, dans une large mesure, « l’Allemagne a autofinancé son soi-disant miracle économique », comme le formulait l’économiste et banquier américain Daniel Alpert.
Suite au krach des subprimes, les banques allemandes se retrouvèrent exposées de manière dangereuse vis-à-vis des banques périphériques — si ces dernières avaient fait défaut, les allemands auraient dû supporter d’énormes pertes. Comme nous le savons, cela ne s’est pas produit. Entre 2008 et 2009, les gouvernements européens engagèrent un total de 3 000 milliards d’euros sous forme de « paravalants de garantie, boucliers contre les risques et mesures de recapitalisation » pour sauver leurs banques surendettées — et bien entendu leurs créanciers. Nous savons qu’au moins dans un cas, l’Irlande, cela se fit sous la pression directe de la BCE, qui, en quelques mois, préconisait que les autres États membres fassent de même (comme en atteste un document de la BCE d’octobre 2008). Cela permit aux créanciers de l’Irlande — parmi lesquels Allianz, Credit Suisse, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSB et Société Générale — de sortir de leurs positions en toute sécurité, tout en laissant le pays accablé d’une dette colossale qui, en 2011, dépassait 100 % du PIB, contre 25 % en 2007. Bien entendu, l’Irlande n’était pas le seul pays à voir sa dette publique exploser à la suite du renflouement des banques (et de leurs créanciers). Il en va de même pour l’Espagne, dont le ratio dette/PIB est passé de 40 % en 2007 à 69 % en 2011, et dans une moindre mesure pour le Portugal. Comme on le sait, les effets des renflouements — et plus largement de la crise économique (évidemment aussi causée par les banques) — sur les finances publiques de ces pays furent si dévastateurs qu’un peu après, tous trois, après la Grèce, durent aller demander de l’aide à la troïka UE-BCE-FMI. Mais où est allé l’argent des « sauvetages » ?
Qui sauve qui ?
Prenons l’Irlande, qui est récemment devenue le premier pays à sortir d’un programme de sauvetage de la troïka et qui est actuellement présenté comme une réussite par les milieux politiques européens. Selon une investigation récente d’Attac Autriche, alors que l’Irlande a reçu 67,5 milliards d’euros en fonds de sauvetage depuis la fin 2010, des fonds s’élevant à 89,5 milliards ont été transférés du pays vers le secteur financier au cours de la même période. 55,8 milliards ont été versés aux créanciers de l’État irlandais (y compris des banques allemandes et d’autres banques du cœur de l’UE). Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a récemment déclaré que « l’Irlande a fait ce qu’elle avait à faire, et tout va bien ». Lisa Mittendrein d’Attac Autriche répond autrement: « Les seuls à aller bien sont les élites financières européennes. C’est le Who-is-Who du secteur bancaire qui a été sauvé, pas le peuple irlandais. Ce n’est pas une histoire de réussite ». Le rapport critique particulièrement la décision de la troïka d’imposer aux banques irlandaises nationalisées de rembourser tous leurs créanciers, y compris ceux non couverts par la garantie publique. Comme mentionné, la BCE a contraint le gouvernement irlandais à faire cette étape en menaçant de refuser le financement d’urgence des banques irlandaises. Cela a été fait même si le remboursement total des obligations non garanties ne faisait pas partie du mémorandum de sauvetage et malgré l’appui du FMI à une « décôte » pour ces détenteurs d’obligations. Le rapport conclut que la BCE a peut-être outrepassé son mandat et recommande de ne pas l’inclure dans les futurs programmes de sauvetage. « Par le chantage et la coercition, la BCE a assuré que, après cinq années de renflouements bancaires, les spéculateurs obtiennent encore 16 milliards d’euros de fonds publics », déclare Mittendrein.
Et qu’en est-il de l’Espagne ? Au milieu de 2012, année où elle bénéficiait d’un renflouement de 100 milliards d’euros par le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), les banques espagnoles devaient à leurs pairs allemands plus de 40 milliards d’euros. À cela s’ajoutent l’exposition des banques allemandes aux entreprises et aux gouvernements espagnols (nationaux et locaux), faisant atteindre le total à 113 milliards. Il est donc tout à fait crédible de voir le renflouement des banques espagnoles — d’abord soutenu par les contribuables espagnols, puis par le MES — comme « un sauvetage en arrière-plan des prêts imprudents allemands », comme l’écrit un article de l’International Financing Review. Cette manœuvre a libéré les créanciers allemands et autres de leurs obligations, tout en faisant grimper les niveaux de dette publique espagnole. Jens Sondergaard, ancien économiste européen senior à la banque d’investissement japonaise Nomura, exprime une idée similaire: « Le sauvetage de l’Espagne est en réalité un sauvetage des banques allemandes… Si les prêteurs en Espagne avaient été autorisés à faire défaut, les conséquences pour le système bancaire allemand seraient extrêmement graves ».
La même logique s’applique aussi bien aux prêts accordés aux banques qu’aux prêts accordés aux gouvernements des pays périphériques. Selon une autre étude d’Attac Autriche, au moins 77 % des plus de 200 milliards d’euros déboursés par la troïka dans le cadre des deux « paquets de sauvetage » pour la Grèce sont allés aux banques du pays (58 milliards) et aux créanciers (101 milliards), principalement des banques étrangères et des fonds d’investissement. Seulement 43 milliards ont été versés au budget national. Parallèlement, plus de 34,6 milliards ont une fois encore été versés aux créanciers au titre des intérêts sur des obligations d’État encore en circulation. Comme le rappelle le rapport: « Ces conclusions réfutent la position publique des responsables européens selon laquelle ce sont les populations grecques qui bénéficient des soi-disant “paquets de sauvetage”. En réalité, ce sont elles qui paient pour le sauvetage des banques et des créanciers à travers une austérité brutale et des conséquences sociales catastrophiques bien documentées ». Le même avis est partagé par Peter Böfinger, membre du Conseil allemand des Experts économiques, qui affirmait en 2012 que les renflouements de la Grèce « ne portent pas avant tout sur les pays en difficulté mais sur nos propres banques, qui détiennent d’importants crédits là-bas ». Des documents classifiés récemment divulgués et des notes d’une réunion dramatique du FMI du 9 mai 2010 – lorsque le conseil d’administration du Fonds approuvait le premier renflouement grec – montrent que certains États membres avaient de sérieux doutes sur les véritables objectifs du programme. Comme l’affirme sans compromis le représentant brésilien :
« Les risques du programme sont immenses… Tel quel, le programme risque de substituer le financement privé au financement officiel. En d’autres termes, il peut être perçu non pas comme un sauvetage de la Grèce, qui doit passer par un ajustement douloureux, mais comme un sauvetage des détenteurs de dette privée de la Grèce, principalement des institutions financières européennes. »
L’Allemagne a également tiré avantage d’une forme de renflouement plus subtile (et largement ignorée) par l’intermédiaire de ses partenaires européens, ce qui revient à un nouveau déplacement des responsabilités des banques vers les contribuables. En raison du fonctionnement du système de paiements interbancaires TARGET2 de la zone euro, lorsque les banques allemandes ont retiré des fonds de Grèce, les autres banques centrales nationales de l’UE ont globalement compensé ces flux en prêtant à la banque centrale grecque. Ces prêts figuraient au bilan de la Bundesbank, la banque centrale allemande, comme des créances sur le reste de la zone euro. Ce mécanisme, conçu pour maintenir les comptes de l’union monétaire en équilibre, a facilité la sortie des positions des banques allemandes. Les créances de la Bundesbank n’étaient du coup que partiellement la responsabilité de l’Allemagne. Si la Grèce venait à défauter, les pertes seraient partagées entre tous les pays de la zone euro selon leur part dans l’ECB, et la part de l’Allemagne serait d’environ 28 %. À la suite de cela, l’Allemagne a réussi à réduire son exposition à la Grèce d’environ 80 % entre le milieu de 2010 (entrée de la Grèce dans le premier programme de sauvetage) et le milieu de 2012.
Comme le conclut l’économiste italien et banquier Antonio Foglia dans un article récent publié dans le Corriere della Sera : « Il est grand temps d’admettre le fait que l’une des conséquences inattendues de l’architecture défectueuse de la zone euro est que tous les États membres européens ont en réalité renfloué le système bancaire allemand en raison des risques de crédit accumulés par suite de son excédent commercial persistant. » Ce n’est pas exactement l’histoire qu’on a habituellement l’habitude d’entendre, n’est-ce pas ?
Références
[1] Daniel Alpert, « Challenge to austerity deepens, the handwriting is on the wall », EconoMonitor, 6 mai 2012.
[2] Citation dans Attac Autriche, communiqué de presse, « Irish “rescue”: 67,5 md de prêts de sauvetage, 89,5 md pour les banques », 27 décembre 2013.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Gareth Gore et Sudip Roy, « Spanish bailout saves German pain », International Financing Review, 29 juin 2012.
[6] Citation dans Gore et Roy.
[7] Attac Autriche, communiqué de presse, « Greek Bail-Out: 77% went into the Financial Sector », 17 juin 2013.
[8] Citée dans Stefan Schultz et Philipp Wittrock, « Bedrohte Wirtschaftsunion: Aufmarsch der Ego-Europäer », Spiegel Online, 12 mai 2011 (traduction de l’auteur).
[9] FMI, « Grèce: ex post évaluation de l’accès exceptionnel dans le cadre de l’accord de stand-by 2010 », juin 2013.
[10] Antonio Foglia, « Quei 500 miliardi dei Paesi deboli che hanno salvato le banche tedesche », Corriere della Sera, 12 janvier 2014.
