Le Mouvement Pashtun Tahafuz (PTM) figure parmi les phénomènes sociopolitiques les plus marquants — tout en restant l’un des plus controversés — de l’histoire récente du Pakistan. Né des violences, des déplacements et de la lutte antiterroriste qui ont suivi le 11 septembre, dans les zones frontalières du nord-ouest du Pakistan, le PTM a permis d’exprimer des griefs qui couvent depuis longtemps dans la population pachtoune, touchant à la marginalisation, à la militarisation et aux atteintes aux droits humains.
Cependant, dans une perspective plus large de cohésion nationale, l’émergence du PTM met aussi en lumière l’interaction complexe entre les institutions officielles du Pakistan et ses périphéries. Bien que le PTM exprime des préoccupations sociopolitiques et humanitaires légitimes, une réponse durable à son essor nécessite une stratégie étatique nuancée, orientée réforme et inclusivité. Une approche qui renforcerait l’intégrité de la fédération pakistanaise et traiterait les inégalités structurelles qui ont donné naissance à ce mouvement.
Héritages coloniaux et marginalisation contemporaine du PTM
Le mécontentement des Pachtouns remonte au système administratif colonial du Raj britannique, qui administrait la zone tribale sous le Frontier Crimes Regulation (FCR), cadre juridique extrêmement répressif qui privait les Pachtouns de droit à un procès équitable et de droits politiques. Le Pakistan a hérité de ce système à l’issue du contrôle britannique. Par la suite, les zones tribales sont restées semi-autonomes, gouvernées par procuration. Cet héritage a profondément solidifié la marginalisation politique et économique de la région qui constitue aujourd’hui les Districts nouvellement fusionnés (NMD) du Khyber Pakhtunkhwa (KP).
Pendant la guerre soviéto-afghane (1979-1989), les frontières occidentales du Pakistan sont devenues des bases arrières stratégiques pour le djihad anti-soviétique financé par les États-Unis et l’Arabie saoudite. La militarisation accrue et le flux de réfugiés ont frappé particulièrement la population pachtoune. Après les attentats du 11 septembre, le rôle du Pakistan dans la guerre mondiale contre le terrorisme a de nouveau transformé les NMD en zones de conflit.
Des campagnes militaires telles qu’Al-Mizan, Rah-e-Nijat, Zarb-e-Azb et Radd-ul-Fasaad ont été menées pour combattre les terroristes. Si ces opérations ont, à grande échelle, été couronnées de succès, elles ont aussi provoqué des Déplacés Internes (IDP), des dommages collatéraux pour les civils et la destruction des infrastructures socioéconomiques. À mesure que les localités réclamaient des comptes et une réhabilitation, ce traumatisme collectif a finalement conduit à la naissance du PTM.
Réaction du Pakistan face aux impératifs sécuritaires du PTM et à l’accommodement démocratique
L’implication du Pakistan vis-à-vis du PTM a oscillé entre la préservation de la sécurité nationale le long des frontières nord-ouest et le maintien d’un espace pour l’expression démocratique et la dissidence, alors que nombre des revendications du PTM remettent en cause les mécanismes de sécurité du pays. Compte tenu de l’histoire tourmentée du Pakistan et des turbulences régionales, il est difficile de distinguer entre une posture étatique prudente envers le PTM et des inquiétudes substantielles liées à la sûreté nationale.
Au départ, le haut commandement militaire a accepté les doléances des membres du mouvement, les considérant comme « nos propres enfants », et a décrit leur détresse comme la conséquence de décennies de militantisme et de lutte antiterroriste dans les anciennes régions tribales. Cette attitude d’ouverture était le signe visible de la volonté du Pakistan d’aborder les problèmes de la population par une démarche de consolidation sociopolitique progressive.
Suite à la 25e modification constitutionnelle, le Pakistan s’est engagé dans un processus d’intégration des Zones Tribales Administrées Fédéralement (FATA) au KP et a octroyé aux citoyens tribaux l’ensemble des droits constitutionnels, politiques et juridiques. L’abrogation du FCR, l’instauration d’un contrôle judiciaire et l’inclusion dans l’Assemblée du KP constituent des avancées historiques en matière d’autonomisation.
Dans le cadre du plan de développement sur dix ans, les secteurs des infrastructures, de l’éducation et de la santé ont été prioritaires, tout comme les perspectives pour les jeunes via Ehsaas, Ba-Ikhtiyar Naujawan et Kamyab Jawan, qui ont ouvert des opportunités d’emploi dans les districts en cours de fusion. Ensemble, ces initiatives témoignent d’une vision plus large du Pakistan : substituer des décennies de marginalisation des populations tribales par l’inclusion, la justice et un développement soutenable.
Sécurité, souveraineté et l’évolution du récit autour du PTM
Alors que le mouvement gagnait les périphéries du KP, province du nord-ouest du Pakistan, et gagnait les centres urbains tels que Karachi, Lahore et Quetta, sa rhétorique est devenue non seulement confrontatrice mais aussi porteuse d’un clivage anti-État, comme l’illustre leur slogan notoire : « Ici et là, les Afghan ne font qu’un » (« Lar ao bar yao Afghan »). Certains dirigeants du PTM ont commencé à porter de vastes accusations contre les institutions de l’État, en particulier les forces armées, ce qui a cassé l’espace du dialogue et nourri l’idée d’une ingérence étrangère.
L’incident de 2019, qui a donné lieu à des affrontements entre les partisans du PTM et les personnels de sécurité, à Khar Qamar, a été l’expression tragique d’un manque de confiance et de polarisation. L’emprisonnement subséquent, en 2024, de deux parlementaires du PTM, Ali Wazir et Mohsin Dawar, pour des motifs antiterroristes, a aggravé la fracture entre l’État et le mouvement.
À la suite de signaux d’alerte récurrents soutenant que des acteurs hostiles tentaient de pénétrer et d’exploiter le réseau en expansion du PTM, le gouvernement fédéral a interdit le mouvement en application de l’article 11B de la loi anti-terroriste en 1997. Bien que des organisations de défense des droits humains, telles qu’Amnesty International et la Commission des droits humains du Pakistan (HRCP), aient dénoncé cette mesure comme trop lourde, la justification retenue par l’État reposait sur une évaluation plus large des risques sécuritaires.
La situation évolutive du Baloutchistan, province située au sud-ouest du Pakistan, démontre que les mécontentements socioéconomiques légitimes ont été exploités par des réseaux séparatistes et des parrains étrangers, servant de point d’appui important pour l’État pakistanais. De même, la rhétorique du PTM et son accentuation par les médias étrangers et une rhétorique antagoniste — qui sape l’importance de la ligne Durand et agite des drapeaux afghans lors de leurs manifestations — suscitent des inquiétudes quant à l’utilisation éventuelle du mouvement comme une façade destinée à underminer le fonctionnement des institutions nationales, délégitimer les efforts antiterroristes et favoriser la polarisation ethnique. Cela représente un défi pour Islamabad : distinguer entre une désobéissance civile acceptable et une subversion organisée, une distinction cruciale dans une région soumise à des influences externes et à des formes de guerre asymétrique.
Réconcilier cohésion nationale et inclusion régionale
Le phénomène PTM a servi de signal d’alarme, illustrant l’importance d’une gouvernance inclusive et d’un développement équitable dans les périphéries du Pakistan. L’amendement constitutionnel n°25, qui a consolidé l’ex-FATA avec le KP, constitue l’une des étapes clés du développement constitutionnel du pays. Cette réunification a officiellement rompu avec les règles légales d’époque coloniale et a accordé à des millions de Pashtuns l’ensemble des droits constitutionnels.
Le défi majeur après la fusion réside dans la mise en œuvre effective du 25e amendement, afin que les promesses constitutionnelles se traduisent par des améliorations visibles dans les zones tribales. Ce processus a toutefois été compliqué par les actes répétés de terrorisme qui franchissent les frontières afghanes pour atteindre les zones tribales et par les dynamiques ethniques propres à la politique du PTM. Ces facteurs ont été exploités pour ralentir le développement et propager des divisions ethniques, comme en témoignent les chants et les doutes quant à la bonne foi de l’État dans sa volonté de bâtir une gouvernance inclusive et une stabilité durable.
Rétablir la confiance par la réforme et la réconciliation
Le mandat stratégique de l’État est d’unifier ces réformes en procédant à des investissements ciblés dans les capacités administratives, l’éducation, les services médicaux et la relance des moyens de subsistance dans les NMD. En s’attaquant durablement aux déséquilibres structurels entre la fédération et les régions frontalières, on peut renforcer le contrat social. Cette approche axée sur le développement s’harmonise avec les objectifs globaux de sécurité nationale, car une gouvernance inclusive est une réponse fondamentale à la radicalisation et à l’aliénation.
Parallèlement, la réforme du secteur de la sécurité demeure nécessaire pour gagner la confiance du public. La normalisation des rapports entre l’État et les citoyens peut passer par une démilitarisation progressive des zones civiles et par l’autonomisation des polices locales et des tribunaux. De plus, l’établissement d’une « Commission vérité et réconciliation », telle que parfois proposée par le PTM et soutenue par certains pans de la société civile, serait un modèle plausible pour régler les griefs sans nécessairement compromettre l’intégrité des institutions.
Cette forme de commission, fondée sur la transparence et l’inclusivité, ne favoriserait pas seulement la réconciliation mais démontrerait aussi l’engagement du Pakistan envers la résilience démocratique dans les environnements post-conflit.
La façon dont le Pakistan répondra au PTM contribuera à façonner l’avenir de sa démocratie fédérale, sa politique de lutte contre l’extrémisme et l’équilibre civil-militaire. L’option privilégiée par le Pakistan est celle d’un dialogue ouvert plutôt que d’un affrontement. Le PTM a sans équivoque mis en évidence des problèmes qui doivent être traités, notamment les déplacements et la réhabilitation post-conflit. Toutefois, la crédibilité et le capital moral à long terme du mouvement dépendront du respect des principes de non-violence, de la primauté de la Constitution et de l’unité nationale.
Pour devenir une force constructive, le PTM doit orienter son activisme vers les institutions démocratiques du Pakistan et mobiliser les parlementaires, tout en coopérant avec les gouvernements provinciaux dans l’élaboration des politiques. La rhétorique grandissante qui privilégie le rôle de l’armée et d’autres institutions de l’État, qui crée des divisions et de la haine envers d’autres ethnies ou qui propage des messages appelant les ennemis du Pakistan, met en péril la légitimité même des personnes qu’il prétend représenter.
[Aysha Sadak Meeran edited this piece.]
