L’intervention américaine au Venezuela, sur fond de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie et des massacres israéliens dans Gaza, semble être le coup de grâce du droit international. Ce retour à la brutalité et à la loi du plus fort sur la scène internationale masque une incapacité à s’attaquer aux véritables défis du présent. Face à Trump et à tous les autocrates du monde, l’Europe devrait promouvoir une voie de diplomatie non violente.
La guerre russe en Ukraine, la prolifération des crimes de guerre israéliens dans Gaza et en Cisjordanie, et, plus récemment, l’agression américaine au Venezuela, convergent tous vers la même conclusion : les principes du droit international qui étaient censés maintenir une paix et un dialogue multilatéral depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale semblent plus obsolètes que jamais.
La Charte des Nations Unies (dont les États‑Unis furent l’un des initiateurs) – et particulièrement l’Article 2 – prohibent l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État. Pour qu’une intervention extérieure soit licite, elle doit être autorisée par le Conseil de sécurité des Nations Unies et menée en self‑defence, ou avec le consentement du gouvernement local. Le 3 janvier, après l’attaque américaine contre le Venezuela et l’enlèvement de son président et de son épouse par l’armée des États‑Unis, le Secrétaire général de l’ONU António Guterres a déclaré être « profondément préoccupé par le fait que les règles du droit international n’aient pas été respectées ». Guterres ajouta que l’action des États‑Unis établissait un « précédent dangereux ». Mais Donald Trump se fiche éperdument de la Charte de l’ONU, de M. Guterres et du droit international, tout comme il se fiche de son propre Congrès.
Cela signifie-t-il que nous devons rester figés, impuissants, à regarder le système juridique international et les fondements de nos valeurs communes, arduement bâtis après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, se droitiser sous l’assaut des autocrates du monde – ou « prédateurs », comme le formule avec pertinence le chroniqueur politique Giuliano da Empoli ?
Absolument pas. Mais il nous faut commencer par nommer les choses telles qu’elles sont. Il faut aussi élargir notre champ d’action et adopter un cadre différent de celui que tous ces chefs d’État qui prônent la violence – Trump, Poutine, Netanyahou et les autres – tentent de nous imposer. En réalité, si le vernis de la posture et les démonstrations extérieures de machisme de ces dirigeants provoquent mort et destruction, elles masquent aussi leurs limites et leurs troubles personnels.
Un symptôme de l’impuissance
Certains estiment que détourner l’attention des problèmes intérieurs de Trump (sa chute de popularité et la publication des dossiers Epstein) et s’emparer du pétrole vénézuélien (le pays détient les plus grandes réserves mondiales) constituent les véritables raisons de ce « spectacle » militaire théâtral des États‑Unis à Caracas.
Ce terme, répété à satiété par les médias depuis le 3 janvier, rappelle l’usage par Vladimir Poutine du mot « opération spéciale » pour décrire son invasion de l’Ukraine. Le choix de ce lexique médical n’est ni nouveau ni insignifiant. Lors de la première guerre du Golfe en 1991, le président américain George W. Bush a forgé l’expression « frappes chirurgicales », aujourd’hui employée par les responsables israéliens pour décrire les bombardements illégaux et meurtriers des civils à Gaza. Ce vocabulaire vise à dissimuler la violence d’une action afin de la légitimer. La guerre est menée pour guérir, au bénéfice des populations concernées, en Ukraine, à Gaza ou au Venezuela, comme cela fut au Vietnam, en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Comme l’a écrit George Orwell, « la langue politique est conçue pour faire passer les mensonges pour vérités et le meurtre pour respectable, et pour donner l’apparence de solidité au vent pur ».
Tout comme Trump attaque le Venezuela pour masquer ses propres échecs, Netanyahou poursuit sa guerre perpétuelle contre les Palestiniens pour détourner l’attention de ses sérieux ennuis juridiques, et Poutine attaque l’Ukraine face à sa propre faiblesse politique. Plutôt que de manifester de la force, la violence révèle le court-termisme et l’impuissance de ceux qui y recourent. Renforcer le droit international contre tous les autocrates nécessite de déplacer l’attention de la subjugation vers la coopération – et de s’attaquer aux véritables défis que nous devons relever, en premier lieu la question du dépassement des limites planétaires.
Face au déni total des dirigeants politiques, nous devrions nous raccrocher aux cadres existants de coopération internationale, tels que l’Accord de Paris sur le climat et l’Agenda 2030 des Nations Unies. Ces deux cadres internationaux ont été ratifiés il y a dix ans et devraient servir de boussole principale pour nos dirigeants. L’Accord de Paris vise à « maintenir la hausse moyenne mondiale de la température bien en dessous de 2 degrés Celsius par rapport aux niveaux pré industriels ». Quant à l’Agenda 2030, ses 17 Objectifs de développement durable (ODD) constituent un plan de survie pour l’humanité, against quoi chacune de nos décisions publiques devrait être évaluée. Mais nos dirigeants en parlent-ils encore aujourd’hui ?
Alors, cessons d’être abasourdis par l’assaut actuel d’autocrates à la mode Trump et remettons‑nous au travail, en commençant par sortir de ce paradigme dépassé de la violence et des luttes de pouvoir.
Plutôt que de montrer de la force, la violence trahit le court-termisme et l’impuissance de ceux qui y ont recours.
La paix comme boussole, la non-violence comme guide
Dans son dernier livre, L’art de la paix, en réponse au célèbre L’Art de la Guerre de Sun Tzu, le physicien politique et spécialiste des relations internationales Bertrand Badie propose quelques pistes à explorer à cet égard. Il préconise une redéfinition radicale de la paix, non plus comme une simple absence de conflit ou de simple paix, mais comme un état positif, un bien commun mondial qui doit être repensé à l’heure de la mondialisation, des menaces climatiques et de l’effondrement du système terrestre. Pour Badie, la paix n’est pas uniquement un domaine technique réservé à l’armée et aux diplomates, mais une lutte sociale beaucoup plus vaste qui doit être affrontée frontalement. La preuve ? depuis 1945, les quelque 500 conflits majeurs qui ont marqué la planète proviennent surtout de facteurs sociaux et environnementaux plutôt que de rivalités entre puissances. Par exemple, la désertification croissante à l’est de la Syrie a contribué au déclenchement de la guerre civile en 2011. D’ailleurs, les tensions entre l’Inde et le Pakistan sont souvent interprétées comme un antagonisme religieux entre hindouisme et islam, mais elles découlent en grande partie de la division des terres frontalières et des eaux du fleuve Indus, sur lesquelles dépend l’agriculture pakistanaise.
Notre boussole doit être la recherche de la paix comme objectif ultime des relations internationales, en prenant en compte la multitude de facteurs qui y contribuent, y compris la justice sociale et environnementale pour les peuples concernés.
Kant a réfléchi aux conditions de la paix en 1795, dans son œuvre célèbre De la Paix Perpétuelle. Pour le philosophe prussien, la paix n’était pas une condition naturelle mais une construction politique et juridique dans laquelle chaque gouvernement devait s’équiper d’une constitution républicaine garantissant liberté, égalité juridique et séparation des pouvoirs, réunis dans une fédération d’États libres où les nations renonceraient à leur souveraineté absolue au profit du droit international. Cette œuvre demeure une référence majeure dans l’étude des relations internationales et a inspiré la création d’organisations telles que la Société des Nations, les Nations Unies et, bien sûr, l’Union européenne.
Pour atteindre au mieux l’objectif de « paix perpétuelle » décrite par Kant il y a près de deux siècles et demi, nous avons besoin d’un « nouveau » paradigme en relations internationales, fondé sur la non-violence comme principe universel du droit international, de la diplomatie et de la justice sociale et environnementale.
Les grands principes de la non-violence, tels que définis et portés notamment par Mahatma Gandhi au cours de la première moitié du XXe siècle, ne doivent pas être considérés comme des principes éthiques destinés aux individus. Ils doivent être vus comme des outils politiques profondément opérationnels, avec des implications pratiques pour les modes de gouvernance, surtout au niveau international. Swaraj (auto‑gouvernance), satyagraha (adhésion à la vérité) et ahimsa (non‑violence et compassion envers tous les êtres vivants), les concepts gandhiens qui ont soutenu la lutte pour l’indépendance de l’Inde, restent tout aussi pertinents aujourd’hui qu’il y a un siècle. Il nous faut sortir la non‑violence de son créneau d’outil militant réservé aux associations pacifistes et environnementales, afin de développer et d’adapter une diplomatie non violente au contexte actuel de conflits et d’urgence climatique.
Par exemple, les liens entre non‑violence et les ODD de l’Agenda 2030 – un plan mondial des Nations Unies pour un développement durable – sont profonds et multidimensionnels: l’ODD 16 vise explicitement à « promouvoir des sociétés pacifiques et inclusives pour un développement durable », établissant un lien direct entre paix, justice, institutions efficaces et développement. Cet objectif reconnaît que développement durable et paix ne peuvent exister l’un sans l’autre (malgré les critiques fondées qui peuvent être adressées au concept de développement durable). Au‑delà de l’ODD 16, la non‑violence imprègne l’ensemble de l’Agenda 2030. Les inégalités (ODD 10), la pauvreté (ODD 1) et la discrimination de genre (ODD 5) constituent toutes des formes de violence structurelle que les objectifs de développement visent à éliminer. Ainsi, la non‑violence n’est pas seulement l’absence de conflit armé, mais aussi l’absence de violence économique, sociale et environnementale.
L’influence de Gandhi et sa pensée sur les Nations Unies est notable à bien d’autres égards. Par exemple, l’ONU a déclaré le 2 octobre, jour de sa naissance, Journée internationale de la non‑violence. La vision de Gandhi insiste sur la justice sociale, l’autonomisation des communautés et le respect de l’environnement – des principes qui résonnent avec l’approche holistique de l’Agenda 2030. La non‑violence favorise les conditions nécessaires à la justice climatique et à la paix: stabilité, coopération, confiance mutuelle et participation citoyenne. À l’inverse, atteindre les ODD réduit les causes profondes des conflits en s’attaquant à l’injustice et à la privation.
Les armchair Machiavellians y verront une utopie « woke » irréaliste, plaidant plutôt pour une course aux armements hystérique, qu’ils pensent être la seule solution à la folie du monde d’aujourd’hui. Cependant, le politologue américain Gene Sharp, entre autres, a démontré de manière convaincante la faisabilité de l’action non violente, en opposition à de multiples formes de violence politique, y compris la violence étatique institutionnalisée, et peut provoquer des changements politiques profonds face à des forces d’oppression et d’injustice apparemment insurmontables. Son travail a inspiré plus de 50 des 67 renversements d’états autoritaires au cours des quarante dernières années.
La non-violence est efficace, et nous permet de dépasser le fameux adage de Machiavel selon lequel « la fin justifie les moyens », pour appliquer à la place la maxime de Gandhi: « Les moyens sont comme une semence; la fin est un arbre; il existe un lien inviolable entre les moyens et la fin comme entre la graine et l’arbre ».
La voix de la paix, la non-violence, la loi et la raison est ce que l’Europe devrait offrir au monde aujourd’hui de façon urgente.
Cela revient à faire exactement le contraire de ce que fait actuellement Trump et ses semblables sur la scène internationale. Nous devons commencer par sortir de notre torpeur en démontrant sans cesse l’inefficacité de la violence et des luttes de pouvoir pour résoudre les grands problèmes de notre temps.
La voix de la paix, de la non-violence, du droit et de la raison est ce que l’Europe devrait offrir au monde aujourd’hui de manière urgente. Cette voie commence par une condamnation claire et sans équivoque de toutes les violations du droit international, y compris celles perpétrées actuellement par les États‑Unis, la Russie et Israël. Nous devons soutenir les Nations Unies et l’ensemble de l’architecture juridique internationale afin de garantir la paix.
Si l’Union européenne, prise entre la Chine et les États‑Unis, ne peut pas être un champion de la technologie, qu’elle le soit au moins en tant que championne de la non-violence, du droit et de la paix. Son utilité serait alors bien plus réelle et concrète pour le monde. Car tandis que les autocrates disposent d’armes, nous disposons de chiffres: la grande majorité de la population mondiale, y compris celle du Sud global, n’aspire qu’à vivre en paix et en sécurité. Comme le disait Simone Weil, « La paix est la vertu des forts ».

La guerre de l’azote : comment les Pays-Bas ont atteint les plafonds de la croissance