Dominique Barthier

Etats-UnisEuropeFrance

Trump et le réarmement allemand : semer les graines de l’instabilité en Europe

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a déclenché en Allemagne ce que l’on appelle la Zeitenwende, une expression qui désigne un tournant historique. À l’époque, le chancelier Olaf Scholz a mis ce changement en mouvement en réponse à la nécessité pour l’Allemagne de s’adapter à l’évolution du paysage géopolitique européen. Cette politique prévoyait notamment un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la défense et un engagement à une modernisation militaire sur le long terme.

Cependant, le président américain Donald Trump n’en pousse pas seulement trop loin le tournant historique mis en œuvre par Scholz en 2022, il perturbe aussi la politique intérieure allemande. Ce faisant, il fait réapparaître sur la scène géopolitique actuelle ce qu’on appelle la « Question allemande ». Cette notion renvoie historiquement aux inquiétudes européennes face à la forte tradition militariste et nationaliste de l’Allemagne.

La Question allemande

Après la réunification de l’Allemagne en octobre 1990, des craintes émergèrent selon lesquelles la position géographique centrale du pays, sa puissance industrielle et son passé belliqueux pourraient le transformer en une menace potentielle pour le reste de l’Europe. Avec le renforcement soudain de l’Allemagne, en effet, l’équilibre des rapports de force sur lequel la Communauté économique européenne avait été fondée était bouleversé. On pensait qu’une Allemagne désormais mieux armée pourrait toujours réveiller des instincts nationalistes latents.

Sans surprise, la Première ministre britannique Margaret Thatcher s’opposa fermement à une réunification jugée trop rapide, redoutant qu’une Allemagne trop puissante ne compromette la stabilité européenne et n’expose la sécurité de son pays.

Pour répondre à ces inquiétudes, le chancelier allemand Helmut Kohl et le président français François Mitterrand proposèrent la même solution : transformer la Communauté économique européenne en une union politique européenne. Sur cette base, le traité sur l’Union européenne, signé à Maastricht en décembre 1991, vit le jour.

Cependant, les raisons qui avaient poussé les deux dirigeants à créer l’Union européenne étaient exactement opposées. Kohl voulait renforcer les liens de son pays avec l’Europe pour contenir les instincts nationalistes de ses concitoyens, tandis que Mitterrand voulait renforcer l’Europe pour contenir l’influence de l’Allemagne.

Trois décennies après l’émergence de l’Union européenne, la Zeitenwende de Scholz ne suscita pas d’inquiétude chez leurs homologues européens. Avec une Russie agressive à ses frontières, l’idée d’une Allemagne plus puissante militairement fut bien reçue. Si besoin, ce n’était pas le Berlin fort qui inquiétait, mais un Berlin faible.

Les actions de Trump 2.0 inversent toutefois la donne en engendrant des inquiétudes européennes sur une Allemagne pouvant devenir militairement trop puissante et politiquement trop nationaliste. Comme l’analyse la historienne et politologue Liana Fix :

Mais, laissée sans frein, la domination militaire allemande pourrait à terme nourrir la division du continent; la France reste préoccupée par le fait que son voisin devienne une puissance militaire majeure… Dans le pire des scénarios, la compétition pourrait refaire surface. La France, la Pologne et d’autres pays pourraient chercher à contrebalancer l’Allemagne, détournant l’attention de la Russie et laissant l’Europe divisée et vulnérable.

La triple trajectoire de Trump

Mais comment Trump déstabilise-t-il l’ordre établi ? Cela se matérialise selon une voie triple. La première pousse les États européens membres de l’OTAN à investir jusqu’à 5 % de leur PIB dans la défense. La deuxième se manifeste par des menaces de quitter l’OTAN ou, même sans partir, par des menaces d’ignorer l’article 5 — le socle de la sécurité collective — semant des doutes sur la fiabilité des États‑Unis. La troisième consiste à légitimer et à renforcer l’ultra-droite allemande, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), considérée comme une organisation extrémiste.

Les deux premières avenues, associé à la troisième, convergent et obligent les membres européens de l’OTAN à augmenter considérablement leurs dépenses de défense tout en recherchant une autonomie stratégique européenne. Toutefois, ce n’est pas une opération aussi simple qu’elle paraît. Aucun autre pays européen ne peut égaler les dépenses militaires de Berlin, qui d’ici 2029 atteindront environ 189 milliards de dollars par an — soit trois fois plus qu’en 2022. Au total, l’Allemagne prévoit de dépenser plus de 750 milliards de dollars en défense au cours des quatre prochaines années. Si cet objectif est atteint, l’Allemagne redeviendrait une grande puissance militaire avant la fin de la décennie.

Cependant, avec des économies plus modestes, une dette publique plus lourde ou des obligations sociales plus strictes, le reste de l’Europe ne dispose pas des marges budgétaires pour suivre. Être la plus grande économie d’Europe signifie des dépenses absolues bien plus élevées, même si, en pourcentage du PIB, cela égalerait ce que les économies plus petites consacrent à la défense. Par ailleurs, des pays à la dette importante ou à des crédences sociales plus lourdes, comme la France ou l’Italie, disposent de moins d’espace budgétaire pour augmenter les dépenses de défense. Résultat : alors que l’Allemagne a pu desserrer le frein à l’endettement pour investir massivement dans la défense, bon nombre d’autres ne le peuvent pas. Tout cela crée les conditions d’un Gulliver militaire pour l’Europe, du moins en termes militaires classiques.

Et pour couronner le tout, la troisième voie de Trump vise à placer un parti d’extrême droite, l’AfD, à la tête de l’Allemagne. Comme le rappelle Hans Pfeifer de Deutsche Welle :

Le parti devient aussi de plus en plus ouvertement extrémiste. Des responsables de l’AfD emploient des slogans nazis, posent les poings sur le cœur devant le bunker d’Adolf Hitler, portent des tenues issues du catalogue d’une des plus grandes organisations néo-nazies d’Allemagne et se présentent comme le « visage amical du national-socialisme ».

Sans surprise, l’AfD a été désigné comme une « organisation extrémiste » par les services de renseignement allemands.

Un Gulliver militaire sous un gouvernement extrémiste

Si une partie importante de la population appréhende la montée de l’AfD, les enquêtes d’opinion montrent qu’elle est déjà devenue la force politique la plus puissante du pays, dépassant le bloc conservateur de Friedrich Merz. Dans ce cadre, le soutien actif apporté par le président américain et les hauts responsables de son administration joue un rôle déterminant dans la légitimation et la normalisation du parti aux yeux du peuple allemand. D’autant plus que l’administration Trump a rejeté la validité d’un rapport de 1 100 pages des services de renseignement allemands qui qualifiait l’AfD d’« organisation d’extrême droite avérée ».

La perspective d’un Gulliver militaire européen contrôlé par un gouvernement d’extrême droite avéré constitue ainsi une éventualité majeure, permettant à M. Trump de façonner le paysage politique européen. Si cela venait à se concrétiser, une puissante digue contre une Europe libérale émergerait. Le plus grande économie et force militaire d’Europe serait en conflit avec l’UE et l’OTAN, marquant une rupture historique majeure dans la politique étrangère allemande après 1945. Dans ce scénario, la « Question allemande » prendrait le pas sur l’agression russe comme principal problème de l’Europe.

Pourtant, la force militaire allemande ne serait certainement pas une garantie suffisante contre une Russie agressive. En effet, l’AfD est réputée comme le parti le plus russophile de la scène politique allemande, entretenant une relation amicale et mutuellement bénéfique avec le Kremlin.

Après huit décennies de paix ininterrompue dans l’histoire documentée de l’Europe de l’Ouest, Trump s’acharne à semer les graines de l’ ექbordement politique.

[Kaitlyn Diana edited this piece.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.