Dominique Barthier

Monde

Économie des dynasties politiques : comment les familles au pouvoir alimentent l’inflation aux Philippines

En avril, les Philippines ont enregistré un taux d’inflation à 7,2 %, soit le plus haut observé depuis trois ans, dépassant à la fois les prévisions économiques et la limite fixée par la banque centrale. Selon Dennis Mapa, statisticien national, les coûts liés au transport et au carburant ont été les principaux moteurs de cette envolée des prix. La hausse continue des tarifs des matières premières affecte directement le quotidien des Filipins. Le prix de l’essence a bondi de 59,6 %, tandis que celui du diesel a augmenté de 122,7 %, d’après l’Autorité philippine de statistique (Philippine Statistics Authority).

Les Philippines dépendent des importations pour environ 90 % de leur approvisionnement en pétrole, ce qui les rend vulnérables aux disturbances des marchés mondiaux et aux crises géopolitiques au Moyen-Orient. Les tensions régionales récentes ont entraîné des hausses de prix du carburant à deux chiffres, réduisant le pouvoir d’achat des ménages. Cette sensibilité aux chocs externes est aggravée par des faiblesses institutionnelles internes, notamment liées à des dynasties politiques et à un biais en faveur des titulaires.

L’économie a connu un ralentissement durant trois trimestres consécutifs. La croissance pour l’ensemble de l’année 2025 s’établit à 4,4 %, le plus faible niveau enregistré depuis la pandémie de COVID-19. Le pays est désormais confronté à un épisode de stagflation qui menace de faire retomber l’étiquette « Homme malade de l’Asie » (tinge donnée aux Philippines vers la fin de l’ère Marcos, lorsque le PIB se contractait, l’inflation frôlait les 50 %, le chômage augmentait et s’aggravait la crise de la dette) si le recul persiste.

Monopoliser le scrutin : l’avantage des titulaires et l’électorat peu informé

La vulnérabilité persistante face aux chocs externes n’est pas uniquement causée par la volatilité mondiale mais aussi par des déficiences institutionnelles enracinées dans un biais en faveur des titulaires et dans les dynasties politiques. En monopolisa nt le pouvoir et en privilégiant le clientélisme plutôt que l’investissement public, des élites enracinées ont affaibli la capacité de l’État à gérer les crises économiques, laissant les ménages les plus démunis supporter la hausse des coûts. Par exemple, lors des périodes de flambée des prix du pétrole, les dirigeants politiques répondent souvent par une distribution sélective d’aides en espèces à leurs partisans plutôt que par des protections sociales globales ou des améliorations infrastructurelles susceptibles d’amortir les chocs pour les ménages pauvres. Ce cycle perpétue l’exposition des groupes marginalisés.

Le statut dynastique des candidats est un indicateur individuel important des tactiques de campagne. Caractéristique déterminante des candidats issus de dynasties est qu’ils héritent d’un soutien personnel provenant de membres de leur famille ayant déjà été élus au Congrès.

Les titulaires bénéficient d’avantages électoraux massifs grâce à la reconnaissance de leur nom, un accès plus facile au financement des campagnes et l’utilisation indirecte des ressources publiques pour renforcer leurs réélections. Le statut dynastique est une caractéristique de base qui peut distinguer les législateurs, et peu d’études examinent le rôle de l’hérédité politique. Certaines recherches montrent que les législateurs dynastiques entrent en fonction plus tôt que les non-dynastiques et sont donc plus susceptibles d’occuper des postes ministériels. Les élections mettant en scène des titulaires deviennent souvent un référendum sur leur bilan plutôt qu’un choix entre des plateformes politiques concurrentes, créant des sièges « sûrs » qui découragent les challengers de qualité à se lancer.

Dans les pays en développement, les partis politiques manquent généralement d’organisations solides ou d’une réputation programmatique crédible. Ces partis ne fournissent pas d’informations fiables sur les préférences politiques d’un candidat. Ce manque d’information pousse les électeurs à utiliser les performances en fonction du titulaire comme raccourci pour évaluer leur compétence.

Dans les environnements à forte information, les partis sont forts et programmatique. Les étiquettes partisanes informent de manière fiable les citoyens sur les préférences politiques des candidats, leurs performances passées et d’autres attributs. Cela permet aux électeurs de faire des choix basés sur les qualités intrinsèques des candidats plutôt que sur l’unique critère de l’incumbency. En revanche, dans les environnements à faible information, les citoyens s’appuient fréquemment sur le dossier de l’intendant en poste, l’utilisant comme un proxy pour évaluer la compétence du candidat face à une attente préalable de bonne performance.

Lorsque l’avantage lié à l’incumbency est marqué, le pari le plus sûr consiste à réélire l’agent en place. Ce phénomène mine l’idéal démocratique d’incertitude électorale, réduit la concurrence réelle et l’obligation de rendre des comptes, qui sont des éléments fondamentaux des systèmes démocratiques. Par conséquent, l’ancrage du pouvoir en place peut freiner le renouvellement politique et limiter la capacité de l’électorat à exiger une gouvernance réactive ou innovante.

Captation réglementaire et emprise dynastique

Aux Philippines, l’avantage des titulaires est si prononcé que, dans de nombreux cas, des candidats issus de clans politiques de guerres locales se présentent sans véritable opposition. Des analyses récentes montrent que les dynasties politiques se renforcent et se coordonnent de plus en plus, occupant une part croissante des postes élus et réduisant la compétitivité électorale ainsi que les incitations à une gouvernance économique efficace.

Cette structure délimite l’accès à des fonctions publiques comme un « gouvernement-famille-affaire », où le souci principal passe de l’aménagement national à la protection de la richesse et du prestige du clan. Les dynasties s’emploient à des pratiques telles que la captation réglementaire pour influencer des institutions publiques clés, veillant à ce que la bureaucratie serve les intérêts du clan plutôt que l’État, ce qui est cohérent avec les associations documentées entre clans politiques et pratiques nuisibles en politique philippine.

Politiques de clientélisme et insécurité alimentaire

La croissance du PIB projetée pour 2026 est estimée à 2,8 %, et cette projection repose majoritairement sur des questions d’investissement public, aggravées par une hésitation issue des enquêtes de lutte contre la corruption à haut niveau. Bien que la Banque mondiale prévoit une croissance du pays supérieure à 5 % jusqu’en 2027, des inquiétudes persistent quant à l’impact de la préférence des dirigeants dynastiques pour des aides basées sur le personnel plutôt que pour le renforcement des filets de sécurité sociaux. Cette approche expose particulièrement les 30 % les plus pauvres des ménages aux risques posés par les chocs pétroliers et les perturbations de l’approvisionnement alimentaire.

Les réponses publiques face aux hausses mondiales des prix du pétrole se concentrent fréquemment sur l’augmentation du coût de l’essence, avec des titres évoquant le spectre des grèves des transports, des tarifs de tricycle plus élevés et les inquiétudes des automobilistes. Cependant, comme le rappelle l’Institut philippin pour les études du développement (PIDS), le choc pétrolier s’étend au-delà des transports et devient une problématique majeure de sécurité alimentaire. La crise se fait sentir avant tout dans les cuisines des familles les plus pauvres, où la victime principale du choc pétrolier mondial demeure la table du dîner des marginalisés.

Les leaders politiques dynastiques sapent souvent la création d’un solide filet de protection sociale universel. Les élites privilégient le renforcement du pouvoir par le biais du patronage et de sommes ciblées plutôt que le développement d’institutions résilientes et universelles. Par conséquent, les 30 % les plus pauvres restent exposés aux chocs macroéconomiques, à la hausse des prix des denrées et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Les preuves empiriques relient une forte concentration du pouvoir politique à des taux de pauvreté plus élevés et à une efficacité moindre du développement humain. Si les théories suggèrent que l’impact des dynasties sur le développement est une question empirique, les données internationales indiquent que les gouvernements dominés par des dynasties sont fortement associés à une mauvaise gestion. Des preuves indiquent que les dynasties se perpétuent au sein du Congrès.

Cependant, certains partisans des dynasties politiques soutiennent que les familles établies peuvent contribuer à la stabilité de la gouvernance ou offrir un leadership expérimenté, renforçant ainsi la continuité des politiques. Néanmoins, les preuves empiriques dominantes indiquent que tout bénéfice potentiel est contrebalancé par les effets négatifs sur le développement, notamment l’inégalité structurelle et une efficacité gouvernementale affaiblie.

L’accumulation du pouvoir par les dynasties locales peut freiner la croissance économique locale et dissuader la mise en place de biens publics et d’une bonne gouvernance. Le biais envers l’incumbency maintient un statu quo dynastique favorable à la survie à court terme plutôt qu’aux réformes structurelles nécessaires, comme la tarification du riz ou la diversification du secteur énergétique, qui pourraient ancrer les attentes d’inflation.

Le PIDS souligne que l’inflation liée au carburant affecte bien plus que le transport et l’électricité. Des prix du carburant plus élevés augmentent les coûts de production et de transport, augmentant rapidement les prix des denrées alimentaires et rétrécissant les revenus réels, poussant les ménages en difficulté vers la pauvreté alors que les salaires stagnent.

Briser le cycle : faisabilité institutionnelle et chemin vers une résilience structurelle

La question politique centrale ne concerne pas principalement la gestion des prix à la pompe ou l’adoption de subventions fiscales générales pour l’utilisation du pétrole, qui bénéficient souvent de manière disproportionnée aux groupes plus aisés. L’enjeu réside plutôt dans le traitement des déséquilibres de distribution qui en résultent. Bien que certains soutiennent que des mesures telles que le contrôle des prix ou les subventions apportent une aide immédiate aux consommateurs, ces interventions créent souvent des inefficacités et produisent des effets régressifs, en particulier lorsque les avantages reviennent davantage aux ménages à revenu élevé. Une politique efficace devrait plutôt viser un soutien ciblé, comme une aide directe aux ménages les plus pauvres, des subventions pour les secteurs à risque, des mesures pour protéger les salaires réels et des stratégies garantissant des approvisionnements alimentaires sûrs. Toutefois, la mise en œuvre de telles interventions ciblées rencontre plusieurs défis, notamment des limitations administratives, une capacité insuffisante au niveau local et national, et la complexité d’identifier et d’atteindre précisément les bénéficiaires éligibles.

Par ailleurs, persiste le risque de captation politique ou de dérives, dans lesquelles des ressources destinées aux groupes vulnérables peuvent être détournées à des fins partisanes ou distribuées de manière non transparente. Ces obstacles organisationnels rendent difficile d’assurer une aide qui parvienne systématiquement à ceux qui en ont le plus besoin. Rompre ce cycle exige plus que des solutions technocratiques. Il faut une véritable Loi anti-dynastie politique pour réaliser l’objectif inscrit dans la Constitution de 1987, qui vise un égal accès au service public.

Une restructuration politique doit accompagner le passage d’une protection sociale réactive à une construction proactive de la résilience. Les besoins des groupes doivent guider des interventions différenciées. Des mécanismes d’assurance et de stabilisation des revenus doivent protéger la majorité des fluctuations de revenus, tout en étant suffisamment dotés et résistants à la manipulation des élites. Des programmes ciblés de réduction de la pauvreté doivent amortir les effets sur les ménages les plus pauvres, tout en restant suffisamment flexibles pour s’adapter aux évolutions des chocs macroéconomiques.

Pour garantir une stabilité soutenue et atteindre la vision de 2040, l’État doit mettre en œuvre des réformes ambitieuses qui élargissent la protection sociale vers une couverture universelle, conforme aux standards des pays à revenu moyen supérieur. Le renforcement de la résilience des ménages suppose d’investir dans des facteurs de protection : infrastructures solides, éducation de qualité, gestion efficace des risques climatiques et une transition sectorielle de l’agriculture vers des domaines plus productifs tels que les services, l’industrie et la fabrication.

Tant que la nature monarchique de la politique électorale philippine ne sera pas fondamentalement réformée, l’économie restera exposée aux chocs mondiaux, et les institutions étatiques seront incapables de protéger efficacement les citoyens ou de résoudre les causes profondes d’une vulnérabilité durable. Bien que l’adoption d’une Loi anti-dynastie politique demeure un objectif crucial, sa faisabilité politique est actuellement limitée par l’emprise profondément ancrée des familles politiques dominantes. Néanmoins, des stratégies progressives, telles que la construction de coalitions entre législateurs réformistes, le plaidoyer par le biais de groupes de la société civile et un renforcement du contrôle public, peuvent accroître progressivement la probabilité de faire adopter de telles réformes.

Par ailleurs, les recommandations politiques visant à améliorer la gouvernance locale par des mécanismes participatifs tels que l’Assemblée du Barangay (assemblée de quartier) et les programmes d’éducation communautaire doivent tenir compte des obstacles à la mise en œuvre, notamment les contraintes budgétaires et une capacité institutionnelle locale variable. Établir des repères réalistes d’ouverture tout en favorisant l’inclusion peut servir de catalyseur à des progrès progressifs. Bien que ces mesures ne permettent pas nécessairement d’atteindre immédiatement une équité structurelle complète, mise l’accent sur des voies pratiques et des stratégies souples améliore la faisabilité d’une transformation institutionnelle et fournit une base pour une réforme plus large et durable.

[Rosa Messer a édité cet article]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.