Dominique Barthier

Monde

Pourquoi les grèves de la faim obligent encore les gouvernements à agir

Une grève de la faim ne dispose d’aucune arme, d’aucun budget et d’aucune armée. Pourtant, depuis plus d’un siècle, ce simple refus de s’alimenter a maintes fois contraint gouvernements, employeurs et autorités pénitentiaires à céder. Des cellules des suffragettes dans le Londres édouardien jusqu’à un site de protestation à New Delhi cette année, la tactique refait surface parce qu’elle renverse l’équilibre de pouvoir entre les sans-pouvoir et les puissants. Le corps du gréviste devient le champ de bataille, et la réaction de l’État, qu’elle passe par l’alimentation forcée, l’ignorance ou la négociation, devient l’histoire que le public retient. Privé de tout le reste, le corps d’un prisonnier devient son ultime levier de négociation, un levier qui force l’État à choisir entre paraître cruel et paraître faible.

Une arme née dans les cellules pénitentiaires

La pratique précède Mahatma Gandhi, qui a popularisé la résistance non violente de masse contre le régime colonial britannique et transmuté le jeûne en arme de l’indépendance indienne, d’un ou deux siècles. Des révolutionnaires russes détenus à Saint-Pétersbourg avaient cessé de se nourrir dès 1878, protestant contre leur traitement sous le tsarisme. L’idée atteint brièvement la Grande-Bretagne trois décennies plus tard. En juillet 1909, Marion Wallace Dunlop, suffragette, refusa toute nourriture après son arrestation pour avoir stencilé un slogan de protestation sur un mur de la Chambre des communes. Les autorités la libérèrent après 91 heures, et d’autres militantes emprisonnées de l’Union sociale et politique des femmes copièrent son action en quelques semaines. Les autorités britanniques commencèrent alors à gavage les suffragettes en grève, une pratique d’une telle brutalité qu’elle suscita dans l’opinion publique une hostilité envers le gouvernement plutôt que vers les protestataires.

Mahatma Gandhi entreprit au moins 20 jeûnes au cours de sa vie, transformant l’élévation personnelle en stratégie nationale. Son premier jeûne réussi, en 1918, mit la pression sur des propriétaires de filatures à Ahmedabad afin d’augmenter les salaires des ouvriers textiles. En 1932, un jeûne contre le plan britannique prévoyant des électorats séparés pour les castes les plus basses produisit un compromis entre Gandhi et B. R. Ambedkar. Tous les jeûnes n’aboutirent pas. Une grève de 21 jours contre la domination britannique en février 1943 changea peu. Les échecs comptent autant que les réussites. Ils montrent qu’une grève de la faim ne déplace qu’un adversaire qui ne peut pas se permettre de regarder le grèveur mourir.

Pourquoi l’alimentation forcée se retourne contre l’État

Une grève de la faim agit en transformant le seul atout encore détenu par le gréviste, le contrôle sur son propre corps, en un coût que le geôlier ne peut éviter. Ne rien faire invite le blâme si le grèviste meurt. Intervenir peut ressembler à une agression. Bobby Sands, prisonnier de l’Armée républicaine irlandaise provisoire à la Maze Prison près de Belfast, a testé les deux scénarios à la fois. Il a cessé de manger le 1er mars 1981, exigeant que les prisonniers républicains soient traités comme des détenus politiques et non comme des criminels. Sands est mort 66 jours plus tard, mais non avant que les électeurs irlandais ne l’élisent au Parlement britannique depuis sa cellule. Neuf autres grévistes moururent avant que la protestation ne prenne fin, le 3 octobre 1981. La Première ministre Margaret Thatcher avait refusé de négocier tout au long de la grève. Peu après, le gouvernement britannique accorde néanmoins la plupart des demandes initiales des prisonniers.

Tous les gouvernements ne ressentent pas cette pression de la même manière, et l’histoire de l’Inde illustre pourquoi. Irom Sharmila entama sa grève dans l’État du Manipur en novembre 2000, après que les forces de sécurité eurent tué dix civils à un arrêt de bus sous le couvert de la Loi spéciale sur les pouvoirs des forces Armées. Elle fut alimentée de force par son nez pendant 16 ans. Elle n’obtint pas l’abrogation de la loi. Elle mit fin à sa grève en 2016 et se tourna ensuite vers la politique électorale, déclarant que le mouvement n’avait pas obtenu le changement qu’elle recherchait. Son cas montre les limites de la tactique. Un gouvernement qui ne fait face à aucune audience internationale et qui n’encourt aucun coût électoral depuis une région isolée peut tout simplement attendre un gréviste qu’il est prêt à maintenir en vie par la force.

La tactique continue de trouver de nouvelles causes

La grève de la faim dépasse bien au-delà des prisons et des règles coloniales. César Chávez, cofondateur des United Farm Workers (Travailleurs agricoles unis), jeûna 25 jours en 1968 pour maintenir son mouvement dans la non-violence tout en faisant pression sur les cultivateurs pour reconnaître le syndicat. Il jeûna à nouveau pendant 24 jours en 1972 et 36 jours en 1988, à 61 ans. Chaque jeûne attira les caméras de télévision et des dons que les lignes de piquetage avaient bien du mal à mobiliser. Dans le Ladakh, l’activiste Sonam Wangchuk a employé la même logique face au même gouvernement que Gandhi avait autrefois affronté, jeûnant à répétition depuis 2024 pour obtenir le statut d’État et des protections constitutionnelles pour la région. Son grève de la faim à New Delhi cette année, commencée en solidarité avec des étudiants protestant contre des irrégularités d’examens, a conduit une cour à ordonner un suivi quotidien de sa santé, signe que les autorités ne peuvent toujours pas détourner le regard.

Aucune de ces circonstances ne garantit toutefois qu’une grève de la faim soit une arme certaine. Les jeûnes de Gandhi qui échouèrent et les 16 années sans abrogation de Sharmila montrent que la famine seule ne persuade pas quelqu’un qui peut s’en sortir sans conséquence. Ce qui maintient la tactique vivante, c’est son asymétrie. Elle coûte au gréviste tout et à l’État seulement sa réputation, et la réputation est précisément ce que tout gouvernement, surveillé par les électeurs, les tribunaux ou le monde, ne peut se permettre de perdre en public. Cette asymétrie, plus qu’une victoire isolée, explique pourquoi une protestation sans armes a perduré plus longtemps que les empires et les prisons conçus pour la contenir.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.