Fair Observer éditrice Lucy Golish s’entretient avec Bobby J. Smith, professeur associé d’études afro-américaines à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, au sujet de la longue histoire des morts de Noirs, largement sous‑investigées, aux États‑Unis. Smith affirme que les préjugés raciaux conditionnent la manière dont les victimes sont présentées, le déroulement des enquêtes par les autorités et la probabilité que les familles éplorées obtiennent des réponses. Il appelle à un examen plus rigoureux des protocoles d’enquête, à une responsabilisation plus forte des acteurs juridiques et à une couverture médiatique qui traite les victimes noires comme des êtres humains plutôt que comme du divertissement.
Les morts noires révèlent un schéma historique
Smith relie les controverses actuelles au meurtre en 1955 du jeune Emmett Till, âgé de 14 ans, bien qu’il souligne que l’assassinat d’Américains noirs dans des circonstances racistes ait commencé bien avant cela. Les communautés noires se sont constamment insurgées contre de tels décès, mais le grand public et les autorités n’ont souvent pas réagi avec la même urgence.
Smith soutient que cette indifférence reflète des présomptions selon lesquelles les personnes noires seraient inférieures ou jetables. Lorsqu’une personne noire meurt de façon violente, le débat public se concentre fréquemment sur son comportement. On s’interroge sur les raisons pour lesquelles la victime est entrée dans tel quartier, est restée dehors tard ou a assisté à tel rassemblement. La victime devient ainsi un suspect dans sa propre mort.
Cette tendance se manifeste d’autant plus fortement lorsque la victime est jeune. Golish décrit l’“adultification” des enfants noirs, privés de la liberté de commettre les erreurs ordinaires liées à l’adolescence. Smith met en regard leur traitement avec celui des enfants blancs, à qui l’on permet plus souvent d’expérimenter, de mal se comporter et de mûrir sans que leurs actes conditionnent le reste de leur vie.
Les médias peuvent humaniser ou exploiter les victimes
Mamie Till-Mobley, mère d’Emmett, savait que l’exposition médiatique pouvait pousser le pays à affronter ce qui était arrivé à son fils. Sa décision d’organiser des obsèques avec un cercueil ouvert et d’autoriser des photographies du corps mutilé d’Emmett a contribué à mobiliser les Noirs américains et à attirer une attention plus large sur le mouvement des droits civiques.
Les réseaux sociaux modernes fonctionnent différemment. Des enregistrements graphiques apparaissent de manière répétée dans des fils d’actualités sélectionnés par algorithmes, souvent sans contexte. Smith a cessé de regarder des vidéos montrant des Noirs tués pendant le mouvement Black Lives Matter, car cela affectait sa santé mentale. Il craint qu’une exposition constante n’ait désensibilisé le public. « La mort des Noirs ne devrait pas être du divertissement », déclare-t-il.
Les images prises par les caméras corporelles peuvent constituer des preuves indispensables, surtout lorsque les versions officielles entrent en conflit avec les faits. Cependant, publier ce matériel pour attirer l’attention ou gagner des revenus publicitaires transforme la souffrance en marchandise. Smith replace cette pratique dans une histoire beaucoup plus longue qui inclut la vente de cartes postales de lynchage. Comme il le déclare sans équivoque : « la mort des Noirs est lucrative, hélas ».
Les enquêteurs négligent des étapes essentielles
Golish cite des affaires dans lesquelles les autorités sont rapidement parvenues à des conclusions préliminaires sans réaliser les travaux d’enquête de base. Elles ont rapidement conclu que la mort de Carter Jackson était un suicide, tandis que la chute fatale de Tamila Horford d’un balcon était un accident. Leurs familles se sont interrogées sur l’éventuelle collecte de preuves, les entretiens avec toutes les parties concernées ou l’examen suffisant d’un possible acte criminel.
Smith rejette l’idée que les préjugés raciaux ne fassent qu’entrer dans des enquêtes par ailleurs neutres. Il soutient qu’ils sont déjà tissés dans les institutions et les communautés américaines. Des enquêtes adéquates exigent que les autorités préservent et analysent les preuves, interrogent les témoins pertinents et évitent de tirer des conclusions avant d’avoir suivi les procédures établies.
Les enquêteurs bénéficient déjà d’une formation professionnelle et opèrent selon des protocoles formels. Le problème immédiat, soutient Smith, n’est donc pas l’absence de règles mais l’incapacité à les appliquer de manière cohérente. Des conclusions préliminaires peuvent devenir des explications permanentes même lorsque d’importantes questions demeurent sans réponse.
Les affaires non résolues prolongent le chagrin des familles
Smith décrit l’enquête sur la mort de Nolan Wells comme l’une des plus mal conduites qu’il ait rencontrées depuis des années. Wells est décédé après avoir assisté à une réunion réunissant de nombreuses personnes, mais des récits contradictoires ont laissé les circonstances ambiguës. Il est extraordinaire que tant de témoins potentiels aient été présents sans que les enquêteurs aient établi ce qui s’était réellement passé.
Les échecs officiels ont favorisé l’essor des limiers en ligne qui rassemblent des publications, comparent des récits et construisent leurs propres chronologies. Certains découvrent des informations que les autorités semblent avoir négligées, mais les spéculations qui en résultent peuvent aussi provoquer le chaos, menacer les témoins et brouiller la vie de la victime.
L’absence de réponses prive les familles de réconfort et de résolution. Déterminer ce qui s’est passé ne peut pas faire revenir le disparu, mais cela peut permettre aux proches de faire leur deuil sans avoir à défendre sans cesse leur être cher contre des accusations d’ivresse, d’implication criminelle ou de suicide.
La reddition de comptes commence par les protocoles d’enquête
Smith distingue la loi des personnes chargées de l’appliquer. Les lois peuvent établir des procédures, mais les enquêteurs, les coroners et d’autres fonctionnaires interprètent les preuves et exercent le pouvoir institutionnel. Toute réforme doit donc interroger la conduite de ces acteurs du système.
Il propose des études de cas comparatives pour comprendre pourquoi les protocoles d’enquête réussissent dans certaines juridictions et échouent dans d’autres. Les services peuvent aussi nécessiter des ressources supplémentaires pour gérer des charges de travail lourdes, mais une capacité limitée ne peut justifier l’abandon des procédures essentielles.
Smith encourage les militants et les journalistes à se procurer les protocoles d’enquête de leur service départemental, à les étudier et à repérer les étapes manquées. Les enquêteurs doivent enquêter sur chaque décès de manière approfondie, quelle que soit la race de la victime, et offrir aux familles les réponses et la justice qu’elles méritent.
[Lee Thompson-Kolar a édité cet article.]
Les opinions exprimées dans cet article/vidéo sont propres à leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Fair Observer.
Le billet FO Talks : Le Combat pour des réponses — Enquêter sur les morts des Noirs est paru pour la première fois sur Fair Observer.
