En tant qu’écrivain et éditeur, j’ai toujours été attiré par les allitérations — qu’elles soient vraies ou simplement stéréotypées, voire juste amusantes. Lorsqu’on les applique aux nationalités, on peut créer des expressions telles que « les Brésiliens tapageurs », « les Français fashion », « les Suédois stoïques », « les Espagnols plein d’élan » ou « les Australiens sympathiques ». Mais lorsque je braque aujourd’hui mon regard sur les Canadiens, face aux menaces persistantes des États‑Unis qui veulent faire du Canada son 51e État, à l’impasse commerciale avec le voisin du Sud et à un référendum sur la séparation de l’Alberta — probablement suivi d’une absorption rapide par les États‑Unis — j’observe trois termes qui traversent le spectre et, en réalité, trois groupes distincts de personnes : ceux qui s’impliquent, ceux qui hésitent et ceux qui demeurent complaisants.
Les engagés
Les Canadiens engagés considèrent le Canada comme différent et distinct des États‑Unis. Ils sont patriotiques et déterminés à ce que le Canada demeure une nation souveraine. Des personnalités politiques telles que le Premier ministre Mark Carney, le Premier ministre de l’Ontario Doug Ford et le Premier ministre du Manitoba Wab Kinew, ainsi que des mouvements de plaidoyer comme Allies for a Strong Canada, United for Canada, Forever Canadian et Vote to Stay, les guident.
Ce sont des Canadiens qui, dès qu’ils ont entendu les menaces d’annexion et les tarifs américains qui circulent à travers la frontière, ont commencé à éviter les voyages vers les États‑Unis. Entre 2024 et 2025, les Canadiens ont dépensé 3,3 milliards de dollars de moins pour voyager aux États‑Unis et ont effectué 7,4 millions de déplacements en moins à la frontière. Les plus aisés, qui avaient l’habitude d’hiverner annuellement dans les États‑Unis (souvent dans les climats plus doux de l’Arizona, de la Californie ou de la Floride), ont vendu leurs maisons américaines et prévoient soit d’hiverner ailleurs, soit d’affronter le froid avec les autres Canadiens.
Selon un récent sondage, 55 % des Canadiens déclarent avoir cessé d’acheter des marques américaines, tandis que 69 % affirment privilégier des produits canadiens malgré des prix plus élevés. Ils ont mis en place des sites web (tels que Made in CA, The Canada List et Made by Canadians) qui présentent des produits canadiens comme substituts des produits américains. Ils ont aussi exhorté leur chaîne de supermarchés nationale Loblaw à étiqueter clairement l’origine des produits sur ses rayons afin d’éviter les produits venus des États‑Unis.
Les hésitants
Les Canadiens hésitants restent mal à l’aise face aux menaces d’annexion et à la guerre commerciale, mais ils apprécient tout de même l’idée d’entretenir de bonnes relations avec les États‑Unis, même si cela signifie consentir à des compromis pour le Canada. L’une de leurs figures de proue est Danielle Smith, présidente du gouvernement albertaine, qui rend régulièrement visite à des dirigeants américains et affirme tenir référendum sur la séparation de l’Alberta uniquement pour le bien de son peuple.
Ces Canadiens ont souvent des amis et de la famille de l’autre côté de la frontière. Environ 390 000 Canadiens sont des doubles citoyens, détenteurs à la fois d’un passeport canadien et américain. Quelque 1,7 million travaillent pour des entreprises multinationales appartenant à des Américains. Beaucoup possèdent une entreprise qui vend une partie de ses produits aux États‑Unis ; les exportations canadiennes vers les États‑Unis s’élèvent à environ 400 milliards de dollars par an. Ou bien ils possèdent une entreprise qui importe des produits américains pour les vendre aux Canadiens. Ou encore la société canadienne peut avoir une filiale basée aux États‑Unis. Pour une raison ou pour une autre, il est compréhensible que leurs loyautés soient partagées.
Même notre épicerie de quartier, nommée audacieusement « Real Canadian Superstore », demeure ambiguë. Elle rend l’achat difficile pour les Canadiens engagés — soit en n’indiquant pas clairement l’origine de certains fruits et légumes, soit en mélangeant des pommes américaines avec des pommes d’autres pays, soit en proposant les pommes de terre américaines à l’unité alors que les pommes de terre canadiennes ne se retrouvent que par sacs de cinq ou dix kilos.
Les complaisants
Vient ensuite le groupe des Canadiens complaisants qui ne sait pas vraiment pourquoi tout ce remue-ménage. Par complaisance, ils n’ont pas pris le soin d’identifier un leader. « Hé, relax, nous sommes le Canada ! Qu’est-ce qui peut bien mal tourner ? Certes, l’administration américaine envoie des remarques désagréables, mais elles ne restent que des mots. Les garçons seront des garçons; les hégémonies seront des hégémonies. Mais au final, nous sommes tous une grande famille. Nous nous ressemblons. Nous parlons la même langue. Nous regardons les mêmes émissions et les mêmes films. Nous écoutons la même musique. Nous mangeons les mêmes plats. Nous pratiquons les mêmes sports et même nous partageons les ligues. »
Ces Canadiens peuvent encore conserver leur résidence d’hiver au-delà de la frontière. Et s’ils ne le font pas, ils se rendent aux États‑Unis dès qu’une occasion se présente, ou même uniquement pour les vacances. Quel plaisir de voir les couleurs d’automne depuis le Vermont, plutôt que depuis l’Ontario ou le Québec. Ou d’échanger deux semaines de l’hiver canadien contre le climat plus clément de la Floride. Ils savent peut-être qu’ils dépensent leur argent durement gagné dans un pays qui menace l’existence du Canada et soutiennent l’économie américaine — mais cela ne leur pose pas de problème. À leurs yeux, il n’existe pas de « nous » contre « eux » ; nous sommes un seul et même peuple.
Au‑delà des individus, même certaines institutions canadiennes tombent dans cette catégorie. Prenez la Société Radio-Canada (SRC). Semblable à la BBC au Royaume‑Uni, la SRC est le radiodiffuseur public national du Canada, et partiellement financée par le gouvernement canadien. Son journal télévisé phare, The National, se termine toujours par une histoire humaine touchante. Pratiquement à chaque fois, cette histoire se situe aux États‑Unis. Ironiquement… ou peut‑être de manière révélatrice, ce segment s’intitule « Our Moment ». Nous sommes un seul.
Les Canadiens ??
Les Canadiens n’auraient peut‑être jamais été aussi divisés : certains engagés, d’autres hésitants, et d’autres… peu importe. Mais autrefois, lorsque le monde semblait plus doux et peut‑être plus clément — du moins aux yeux des Canadiens — cela ne posait pas tant de problèmes. En réalité, cela était perçu comme une force. Nous étions ouverts d’esprit, libres de choisir et diversifiés; nous formions une mosaïque culturelle. Or aujourd’hui — lorsque nous sommes menacés aussi bien sur le plan économique que de notre sécurité — ces mêmes perspectives diverses deviennent une source d’instabilité et de faiblesse, et donc, une voie dManipulation.
Ce n’est plus seulement un exercice d’allitération. Ce n’est plus seulement un sujet de débat amical autour d’un verre de vin blanc glacé ou d’une bière Molson. Ce n’est plus simplement amusant. À ce stade, la façon dont nous nous voyons nous rend cruciaux. Nous devons nous rassembler et choisir un seul adjectif — en gardant à l’esprit que ce choix pourrait déterminer notre existence.
[Kaitlyn Diana a édité cet article.]
