Apprenti, si un homme s’attarde sur le passé, il vole le présent. Mais s’il ignore le passé, il peut voler l’avenir. Les graines de notre destinée sont nourries par les racines de notre passé.
— Maître Po de la série télévisée de 1973 Kung Fu
La Nouvelle-Zélande et l’Australie entretiennent des échanges commerciaux robustes avec la Chine, mais les relations politiques qui se détériorent face à Pékin ne peuvent plus être masquées. Les deux nations semblent incapables de voir que traiter la Chine comme une menace pour la sécurité peut avoir des répercussions sur leurs partenariats commerciaux. Au cours des trois dernières années, Canberra a signé des traités avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Nauru, Vanuatu, Tuvalu et, plus récemment, l’Alliance de la Mer Pacifique avec Fidji, qui comporte des obligations de défense mutuelle explicites. Tous renforcent les liens économiques et sécuritaires, tout en limitant les relations stratégiques et les liens d’infrastructure des nations insulaires du Pacifique avec la Chine.
Les forces militaires américaines se retirent progressivement de l’Asie-Pacifique tout en poussant les partenaires asiatiques qui ont aidé à bloquer la Chine depuis les années 1950 — le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et Taïwan — à poursuivre leur mission d’encerclement, désormais en grande partie à leurs propres risques et dépenses.
Les États‑Unis affichent une propension à se retirer face à une opposition difficile, depuis l’impasse de la guerre de Corée en 1953, la défaite au Vietnam en 1975, l’Afghanistan en 2021 et aujourd’hui des difficultés à sortir d’un conflit avec l’Iran. Les nations d’Asie-Pacifique ont de nombreuses raisons de douter de la fiabilité américaine à l’avenir. Peu de grandes puissances ont agi avec magnanimité dans l’histoire; la plupart agissent par leur propre intérêt impitoyable. Les États‑Unis n’en font pas exception.
Le groupe de combat du porte-avions USS Abraham Lincoln, avec ses destroyers, croiseurs et sous-marins qui l’accompagnent, a été déployé hors de l’Asie-Pacifique vers le Moyen-Orient en janvier de cette année, suivi en mars par des systèmes de défense antimissile Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) et Patriot. Ces systèmes antimissiles, centraux pour la puissance américaine en Asie du Nord, sont peu susceptibles d’être remplacés dans un avenir proche.
Les signataires de l’Alliance de l’Océan de Paix se trouvent dans des positions contradictoires. Les récents traités australiens avec des nations du Pacifique reposent sur l’idée d’un soutien stratégique américain à venir pour avoir une certaine substance. Ces traités visent, en partie, à maintenir les États‑Unis engagés dans la région, mais aussi à servir d’architecture de sécurité partagée alternative si les États‑Unis se retiraient complètement.
Diplomatie balistique
Le 6 juillet dernier, la Chine a tiré un missile balistique depuis un sous-marin et il est retombé à 7 300 kilomètres dans les eaux internationales du Pacifique Sud près de Fidji. Pékin cherchait à démontrer à Washington qu’elle disposait d’une capacité de frappe nucléaire à distance en cas d’attaque contre le continent, tout en envoyant un message de mécontentement à l’égard du traité de l’Alliance de l’Océan de Paix signé ce jour-là. Canberra et Wellington ont mis en avant ce dernier mobile comme étant le plus répréhensible ; pour Pékin, le premier mobile était bien plus important.
Il est légitime que la Nouvelle-Zélande et l’Australie prennent position contre la Chine; l’Australie en particulier est d’un poids économique considérable pour la Chine. Nous avons peu de marge. Nous avons besoin d’opportunités économiques et de développement, mais les deux parties nous obligent sans cesse à adopter des positions stratégiques sur lesquelles nous avons peu d’influence ou de marge de manœuvre. La Chine ne nous aide pas dans ce récent essai de missiles, car elle donne à Washington et à Canberra les moyens de nous forcer à choisir leur camp.
— Responsable du commerce pour le Pacifique Sud
La décrépitude économique mondiale des États‑Unis a été exagérée, car il devrait probablement demeurer une hégémonie économique dans la plupart des régions, sauf en Asie, pendant de nombreuses années. Le retrait militaire américain de toutes les sphères sauf la sienne, cependant, est irréfutable. La défaite apparemment inévitable du président américain Donald Trump contre l’Iran est survenue à un coût élevé pour le peuple iranien, mais aussi pour l’arsenal américain et le prestige de Washington sur le plan régional et mondial. Cela n’accélérera que le retrait militaire américain de l’Asie-Pacifique.
Au fil du temps, le Japon pourrait reconnaître son isolement stratégique croissant, et les Philippines pourraient réaliser qu’elles ont été davantage considérées comme un pion stratégique américain que comme des alliés respectés, ce qui pourrait les amener à envisager de signer des accords avec Pékin. La position de la Corée du Sud est plus complexe, confrontée à la menace d’un conflit avec la Corée du Nord et à peu de chances de rapprochement avec Pyongyang, sans parler d’une réunification future. Pékin et Moscou ne veulent pas d’un État suzerain américain à leurs frontières, ils s’opposent donc à une réunification coréenne.
L’accord récent de coopération économique, commerciale et militaire entre Washington et Jakarta est, pour l’Indonésie, davantage une alliance de convenance stratégique qu’un engagement envers un partenaire fiable. Le président indonésien Prabowo Subianto s’est rendu à Moscou la même semaine où il a signé l’accord informel avec les États‑Unis.
La Chine est un acteur redoutable et, sur de nombreux marchés dans le monde, elle dépasse les États-Unis et l’Union européenne grâce à la concurrence commerciale, à l’innovation et à la diplomatie d’entreprise, et non par la coercition militaire ou par le « rapprochement » de l’administration Trump qui ressemble davantage à un racket de protection. Ironiquement, la Chine surpasse l’Occident capitaliste par les principes mêmes du marché qui l’ont bâti.
Dans le domaine du hard power, les bases chinoises sur les rochers et récifs en mer de Chine méridionale et ses capacités navales militaires en expansion visaient à affaiblir le siège militaire américain, qui dure depuis des décennies, plutôt qu’à soumettre ses voisins. À cet égard, la Chine y parvient. Parfois, Pékin a sur-réagi face aux différends territoriaux dans sa région et gagnerait à adopter des réponses plus mesurées. L’idée d’une invasion chinoise imminente de Taïwan n’est néanmoins guère plus qu’un fantôme reflétant la sous-estimation persistante des puissances occidentales du pragmatisme chinois et de son instinct à préserver ses propres intérêts économiques, qui seraient gravement lésés par tout grand conflit armé.
Chinois, « rentrez dans votre propre pays »
En juillet, au Parlement, le ministre néo-zélandais des Affaires étrangères, Winston Peters, a dit à Lawrence Xu‑Nan, homme politique d’opposition d’origine chinoise, « rentrez dans votre propre pays ». Plus tard, Peters a déclaré à propos de Xu‑Nan (qui avait immigré en Nouvelle‑Zélande enfant en 1994) : « il n’est là que depuis cinq minutes et il ne parle même pas correctement la langue ». Le Premier ministre Christopher Luxon et d’autres responsables gouvernementaux ont reconnu que les propos de Peters étaient racistes, mais ont refusé de prendre des mesures réelles contre lui.
Le silence de la communauté des affaires néo-zélandaise face aux propos racistes de Peters se traduit par une forme de complicité, notamment de la part de ceux qui commercent avec la Chine.
De l’autre côté du Détroit de Tasman, Pauline Hanson, figure d’un parti australien similaire à celui de Peters, a alimenté des tensions raciales, dénonçant le fait que le chinois est enseigné et parlé en Australie comme un « problème linguistique croissant », et se demandant pourquoi Canberra permet au gouvernement chinois de détenir des actifs australiens.
Les deux sociétés australienne et néo-zélandaise résonnent encore, à des degrés divers, des mentalités raciales héritées de leurs passés coloniaux partagés, depuis leur évolution de colonies britanniques vers des États souverains, après avoir déplacé et opprimé leurs populations autochtones qu’elles percevaient comme inférieures.
Beijing a longtemps compris la position de Peters sur la race et sur nous en particulier. Nous savons qu’il représente une vue minoritaire et que nous pouvons le mettre à distance dans une certaine mesure. Ce qui me déçoit, c’est le degré auquel la majorité des Néo-Zélandais, qui me semblaient tolérants et respectueux envers les autres cultures, ne prennent pas position face à des personnes comme lui. Il insulte même son propre peuple Māori comme s’il n’en était pas un des leurs. Je suppose qu’il y a un peu de MAGA dans de nombreuses cultures politiques occidentales aujourd’hui.
— Ancien responsable du commerce chinois
Protégées pendant près de deux siècles par la Grande-Bretagne, puis par l’Empire américain après la chute de Singapour en 1942, la Nouvelle-Zélande et l’Australie n’ont pas encore résolu comment elles vont faire face à ce qu’elles perçoivent comme leur prochain abandon par Washington. Elles doivent aussi comprendre comment se situer vis-à-vis de l’hégémonie économique régionale qui émerge, la Chine.
Les deux économies ont connu une croissance significative grâce à leurs échanges avec la Chine, tout en augmentant paradoxalement leur dépendance stratégique vis-à-vis de Washington, malgré les tarifs arbitraires du président Trump. Dans le cas de l’Australie, les tarifs ignorent son déficit commercial avec les États‑Unis. L’administration d’Anthony Albanese a au moins entretenu des échanges constants avec Pékin, le Premier ministre faisant preuve d’un certain respect et de bonnes intentions envers la Chine.
La Nouvelle-Zélande fut autrefois un praticien habile de l’art de la non‑alignement, maximisant sa marge politique limitée par une politique étrangère indépendante, une diplomatie soignée et des références au droit international chaque fois que ses intérêts étaient marginalisés. Au cours des trois dernières années, la Nouvelle-Zélande a envisagé des liens de sécurité plus profonds avec l’Australie et les États‑Unis, y compris la perspective de rejoindre le pilier 2 d’AUKUS (activités coopératives menées par les États‑Unis, le Royaume‑Uni et l’Australie). Après la signature de l’Alliance de l’Océan de Paix entre Canberra et Suva, le Premier ministre Luxon a déclaré qu’il envisageait également de rejoindre l’alliance de défense.
L’éloignement de Wellington vis-à-vis de la Chine s’est produit depuis près d’une décennie, au cours d’une période où la Chine est devenue un arbitre de plus en plus important de la prospérité de la Nouvelle‑Zélande. Cela a été profond pendant le mandat du gouvernement néo‑zélandais actuel, qui a rapproché la Nouvelle‑Zélande de Washington sur les questions de sécurité sans le consentement du peuple néo‑zélandais, affaiblissant la souveraineté. Le gouvernement australien a également refusé au peuple australien la possibilité de décider s’il convient que leur pays participe au pacte AUKUS. Du moins en Australie, il existe un débat public bruyant, bien que limité, sur ces questions, qui semble largement absente en Nouvelle‑Zélande.
Dans les deux pays, l’immigration asiatique des dernières générations a modifié la démographie et amené la société majoritaire à reconnaître au moins l’importance de l’Asie et le fait que la Nouvelle‑Zélande et l’Australie font partie de l’Asie‑Pacifique, avec des identités propres issues de cette région. Peut-être que cette identité Asie‑Pacifique, associée à la solidité des institutions démocratiques de longue date, à l’indépendance des systèmes judiciaires et à la liberté de la presse, peut aider à lutter contre la montée de la xénophobie.
En s’accrochant à la perspective décroissante d’un leadership altruiste des États‑Unis dans la région, la Nouvelle‑Zélande, l’Australie et les petites nations du Pacifique se nuisent elles-mêmes, car elles doivent tracer leur propre voie. Dans la mesure où s’allier aux États‑Unis signifie adopter des positions de sécurité contre la Chine, leurs relations avec Pékin en souffriront encore davantage. Il serait préférable pour les nations du Pacifique de rechercher la non‑alignement et des intérêts régionaux collectifs qu’elles ont, historiquement, souvent réalisés.
[Mahon China first published this piece as a business report.]
[Kaitlyn Diana edited this piece.]
