Dominique Barthier

Etats-Unis

La tutelle américaine sur le Venezuela se dirige-t-elle vers une forme d’amendement Platt ?

Après la guerre contre l’Espagne au tournant du XIXe siècle, les États‑Unis occupèrent militairement Cuba, inaugurant une ère de tutelle étroite sur les gouvernements de l’île, ses relations internationales et l’ensemble de la vie politique et économique. Le retrait des forces militaires américaines fut suivi par l’amendement Platt, selon lequel Cuba s’engageait à ne pas conclure de traités avec d’autres puissances, à ne pas s’endetter sans autorisation et à permettre l’intervention militaire des États‑Unis, y compris par l’établissement de bases militaires, comme ce fut le cas à Guantánamo.

L’occupation américaine de 1898–1902 n’a pas simplement pris fin avec l’indépendance de Cuba vis‑à‑vis de l’Espagne; elle a reconfiguré les conditions dans lesquelles cette indépendance pouvait être exercée. L’amendement Platt de 1901 instaurait quelque chose d’extraordinairement novateur : les États‑Unis pouvaient reconnaître formellement l’indépendance d’un pays latino‑américain tout en se réservant des droits juridiques d’intervenir dans ses affaires intérieures. Cet amendement devint ainsi le principal instrument institutionnel de l’influence américaine.

Ces dispositions devaient être intégrées dans la Constitution cubaine, transformant Cuba en une république « indépendante » avec une souveraineté limitée. Les États‑Unis procédèrent à plusieurs interventions militaires, notamment en 1906 et 1909. Le président Franklin Delano Roosevelt a abrogé ce mécanisme, conçu pour accorder à Washington une forte influence militaire et économique sur Cuba, en 1934, dans le cadre de la Politique du Bon Voisinage qu’il lança en Amérique latine.

Il y a encore davantage. Le Platt Amendment n’affectait pas Cuba seule : il a établi un cadre institutionnel et une base juridique pour les interventions américaines successives en Amérique latine. Le blocus des puissances européennes sur le Venezuela en 1902–1903 a conduit à une médiation américaine et au retrait des forces navales européennes. Par la suite, les États‑Unis ont établi ce qui est devenu connu sous le nom de Corollaire Roosevelt, qui accordait à Washington le droit d’empêcher l’intervention d’autres puissances et d’intervenir directement chaque fois qu’il jugeait qu’un pays de la région déviait du schéma attendu. Les États‑Unis appliquèrent cette approche en République dominicaine par le contrôle des recettes douanières pour garantir le paiement des dettes et prévenir l’intervention européenne. À Cuba, Washington a institutionnalisé cette relation avant de se retirer de l’occupation militaire.

Il est également clair que la possibilité d’intervention américaine s’est finalement inscrite dans la logique même de la politique intérieure cubaine : les acteurs cubains ont commencé à calculer leurs stratégies en fonction de ce que Washington pourrait accepter ou rejeter. D’un point de vue des sciences politiques, l’intervention étrangère ne se limite pas à restreindre la souveraineté extérieure ; elle modifie aussi le comportement des acteurs politiques nationaux de l’intérieur.

Ce contexte est particulièrement pertinent pour la transition du Venezuela, compte tenu de sa relation asymétrique avec les États‑Unis.

La transition du Venezuela : deux volets, deux vitesses

Jusqu’à présent, le processus de transition qui s’est ouvert au Venezuela à la suite de la prise de pouvoir par le président Nicolás Maduro s’est déroulé selon deux volets. Le volet principal a été économique, en particulier autour du pétrole, qui fait partie non seulement d’une vision du nouveau rôle du Venezuela dans la région, mais aussi de la nouvelle stratégie géopolitique des États‑Unis après le retour de Donald Trump à la Maison‑Blanche pour un second mandat. Le second volet, plus faible, a été politique et institutionnel. Il a tourné autour de la libération progressive de milliers de prisonniers politiques, du démantèlement de l’influence cubaine, du remplacement des responsables étroitement alignés sur Maduro et, plus récemment, de l’ouverture des négociations entre le gouvernement du président par intérim Delcy Rodríguez et les représentants de l’Assemblée nationale de 2015 dirigée par Dinorah Figuera.

La « Table de Dialogue » cherche une refonte complète du Tribunal Suprême de Justice et les mécanismes nécessaires pour le rendre possible, le retour de l’or détenu en Angleterre pour financer la reconstruction après le tremblement de terre et une nouvelle configuration du Conseil National Électoral.

Ces derniers jours, le volet économique s’est accéléré de façon significative, non seulement en raison de décisions importantes dans les télécommunications et d’un nouveau plan pétrolier, mais aussi en raison du cadre juridique et institutionnel dans lequel ces nouvelles décisions doivent opérer. En ce qui concerne les télécommunications, la question la plus controversée touchant directement à la souveraineté du pays est que la loi américaine s’appliquera aux investissements dans ce secteur. Cette décision est, pour le moins, inhabituelle, compte tenu du degré d’ouverture déjà prévu dans la loi sur les télécommunications du Venezuela, qui est nettement plus libérale que celle de n’importe quel autre pays d’Amérique latine.

Plus récemment, le Venezuela et les États‑Unis ont lancé un accord pétrolier à long terme qui accorderait à des sociétés américaines des droits d’exploitation extrêmement avantageux sur 100 ans. Au moment où nous écrivons, les détails de l’accord restent peu clairs, mais le secrétaire d’État américain Marco Rubio l’a présenté comme une grande victoire pour les peuples américain et vénézuélien. Cependant, un regard plus approfondi montre que les redevances à payer pour l’exploitation des nouveaux gisements seraient, selon l’expert pétrolier Francisco Monaldi, « exceptionnellement basses » (209 milliards de dollars pour 65 milliards de barils représentent environ 3,20 dollars le baril).

Le Venezuela se dirige-t-il vers le modèle Platt ?

Si l’on prend en compte le type de décisions et d’accords mis en place dans le domaine économique et leurs fondements juridiques nouveaux, ainsi que la présence militaire continue, apparemment opérant en dehors du gouvernement provisoire, il apparaît que le Venezuela est progressivement en train de développer un modèle présentant des similitudes importantes avec l’Amendement Platt, à travers le contrôle américain sur diverses fonctions de l’État vénézuélien :

  • Limitations des relations internationales ;
  • Contrôle des revenus et de la dette ;
  • Privilèges spéciaux pour les entreprises américaines ;
  • Application de la loi américaine au Venezuela (dans le secteur des télécommunications) ;
  • Occupation militaire implicite depuis le 3 janvier 2026.

Dans les secteurs stratégiques du pétrole et des télécommunications, sous contrôle direct des États‑Unis, la relation ressemble à celle établie en vertu de l’amendement Platt. Bien qu’elle n’approche pas la profondeur ou l’ampleur de la domination directe imposée à Cuba, il n’est guère exagéré de dire que ce qui se dessine au Venezuela est une application du modèle utilisé durant la période de l’amendement Platt, mais essentiellement dans le domaine économique — notamment en ce qui concerne la gestion des ressources pétrolières vénézuéliennes à court et à long terme.

Le parallèle s’applique aussi politiquement. La tutelle exercée par les États‑Unis affecte directement les attentes et les actions des acteurs nationaux, qui commencent à calculer quelle réponse l’autorité extérieure qui les contrôle pourrait adopter face à leurs actions ou leurs positions politiques. Cela s’est déjà produit au Venezuela à partir du 3 janvier et est devenu la considération clé qui façonne pratiquement chaque décision politique prise par le gouvernement provisoire et les principaux acteurs de l’opposition.

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Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.