L’économie moderne s’est bâtie en excluant systématiquement le travail reproductif de ses cadres théoriques, ce qui l’a empêchée de reconnaître la valeur de toute activité humaine qui ne peut être mesurée de manière pertinente par le prix. Aujourd’hui, le déclin démographique expose les limites de ce cadre: il s’agit d’une crise de rareté dans ce que nous pensions toujours bon marché et abondant: le travail et le soin. Entretien avec l’autrice féministe Emma Holten.
Cet article fait partie de l’édition imprimée prochaine du Green European Journal sur les futurs démographiques, à paraître début juin. Abonnez-vous dès maintenant pour le recevoir directement chez vous.
Green European Journal: L’histoire de la théorie politique moderne est marquée par une omission majeure — les corps, leurs besoins et la nécessité de prendre soin d’eux. Comment cette omission est-elle apparue ?
Emma Holten : La pensée des Lumières portait surtout sur la libération de l’individu — des hiérarchies, des liens de religion et de superstition, des frontières de classe. Des penseurs comme Thomas Hobbes, par exemple, étaient très progressistes en croyant que la valeur réside en l’individu en tant que tel. Cette conviction a constitué la pierre angulaire de la théorie politique moderne et elle a aussi été très importante pour le féminisme. Cependant, elle négligeait que les individus sont reliés non seulement par des systèmes d’oppression mais aussi par des relations positives. Les êtres humains n’existent que dans le cadre d’autres êtres humains. Or, cette interdépendance a disparu.
Cette omission s’est révélée particulièrement frappante dans le cadre des naissances et des liens familiaux. Tout le récit de ce qu’implique donner naissance et élever un enfant a complètement disparu, et nous avons commencé à élaborer une théorie politique centrée sur des adultes bien éduqués, comme s’ils apparaissaient spontanément.
Comment ce péché originel s’est-il solidement enraciné dans l’économie moderne ?
L’économie portait elle aussi une noble ambition : décrire clairement le système politique et pouvoir le quantifier. Dans les années 1870, cette ambition a culminé avec la révolution marginaliste, sans doute l’un des bouleversements les plus influents de l’histoire de l’économie. Le marginalisme repose sur l’idée que l’on peut utiliser les prix du marché pour établir la valeur. Selon cette théorie, le prix d’équilibre est le parfait équilibre entre l’offre et la demande, entre le montant que l’on souhaite être payé pour un produit ou un service et ce que quelqu’un d’autre est prêt à payer pour cela.
Nombre d’entre nous grandissent en pensant que l’économie est comme la physique ou la chimie […] Nous ne la remettons pas en question, car cela reviendrait à remettre en cause la gravité.
La corollaire évident est que si quelque chose n’a pas de prix, il n’a pas de valeur. L’économie perd la capacité de parler des choses qui n’ont pas de prix, comme le temps passé avec des amis ou à la maison. La seule façon d’évaluer la valeur du temps passé à prendre soin des autres ou à être pris en charge est de calculer ce que l’on gagnerait si l’on consacrait ce temps au marché.
De plus, je ne pense pas que le prix soit une bonne mesure de la valeur sur le marché non plus. Je passe énormément de temps à discuter avec des infirmières, des soignants et des travailleurs sociaux, et lorsque je leur dis que l’économie évalue leur valeur en fonction de leur salaire, ils restent soit choqués, soit se mettent à rire. Quand on reçoit des soins, on ne sait pas nécessairement quelle sera la valeur de cette interaction; elle ne se révèle qu’à long terme. Et si cette interaction se déroule dans le secteur public, le marché est d’autant moins capable d’en saisir la valeur. Les méthodes économiques trouvent beaucoup plus facile de comprendre la valeur d’une voiture que celle des soins, qu’ils soient rémunérés ou non.
Pourquoi est-il si difficile de se défaire de cette façon de concevoir la valeur ?
Beaucoup d’entre nous grandissent en pensant que l’économie est comme la physique ou la chimie. Que cela a toujours été pareil et que nous avons toujours envisagé la valeur de la même manière. Et cela constitue une part majeure du pouvoir de l’économie. Nous ne la remettons pas en question car cela reviendrait à remettre en cause la gravité. L’économiste américain Paul Samuelson a, dans les mots célèbres, dit qu’il se fichait de qui exerçait le pouvoir tant qu’il pouvait écrire les manuels d’économie. L’économie conditionne notre façon de penser la politique.
L’essor du-thatchérisme, du néolibéralisme — l’idée que le marché prévaut sur l’État et que la responsabilité de l’État est de prendre soin du marché, pas des personnes — a renforcé cette influence. Nous avons laissé les économistes décider de combien nous devrions travailler, de combien de temps les parents devraient pouvoir passer avec leurs enfants, de la manière optimale de fournir des services de garde, ou de la façon de prendre soin de la nature. Mais ce sont des questions fondamentalement politiques. Leur dépolitisation a aggravé la dynamique selon laquelle les choses que l’économie peut valoriser tendent à être surestimées, tandis que celles qu’elle ne peut pas valoriser deviennent entièrement dévalorisées.
Les théories dominantes peuvent être incapables de rendre compte de la valeur du soin dans l’économie, pourtant elles supposent une offre de soin stable et abondante pour soutenir le système économique. Comment éclairer ce paradoxe ?
Il s’agit probablement du paradoxe central de la façon dont l’économie moderne traite le soin. Elle suppose que les individus sont des agents rationnels, agissent selon leur intérêt personnel et sont orientés vers le marché. Ainsi, la fourniture de soins, qui échappe en grande partie au marché, demeure une zone d’ombre. Les théories économiques tendent à supposer une offre de soins sans fin, sans théorie claire sur la manière dont elle est soutenue.
Selon leur raisonnement, les femmes n’auraient jamais d’enfants parce que cela paraît totalement irrationnel d’un point de vue économique. Or, lorsque les taux de natalité diminuent, le choc survient soudain. Je me demande parfois si les économistes en veulent davantage aux femmes lorsqu’elles ont des enfants ou lorsqu’elles n’en ont pas. Si elles ont des enfants et doivent travailler à temps partiel, c’est coûteux et cela ne crée pas assez de valeur. Mais si elles n’en ont pas, cela devient soudainement un problème lourd pour l’économie.
Lorsque l’on étudie l’économie, la première chose que l’on apprend est la fonction de production. Comment un produit prend-il forme ? Dans cette fonction, il existe une variable nommée « L ». C’est la main-d’œuvre. Mais on n’a aucune reconnaissance de son origine ; elle est là, tout simplement. Et je pense que cela résume parfaitement ce que révèlent les limites de ces théories.
Je me demande parfois si les économistes en veulent davantage aux femmes lorsqu’elles ont des enfants ou lorsqu’elles n’en ont pas.
Les penseuses féministes ont contesté l’idée qui fait du soin un sujet étranger à l’équation économique, mais elles n’ont pas toujours été d’accord sur la meilleure façon de défendre cette cause.
Les théoriciennes féministes, notamment les féministes italiennes comme Silvia Federici, ont joué un rôle clé dans la démonstration que la dévalorisation du soin est une composante centrale du capitalisme. Cela s’applique aussi bien au soin rémunéré qu’au soin non rémunéré, dans le secteur public comme dans le secteur privé.
La grande question était : faut-il mettre un prix sur le soin ou ne pas le faire ? Devrait-on parler le langage du diable ? Quelques économistes féministes, surtout à l’aube de ce champ, soutenaient qu’il fallait évaluer le soin non rémunéré afin de l’inclure dans le PIB et de le mesurer. Cette position reposait sur l’argument que l’on ne peut pas changer le système, et qu’il faut donc employer son langage et ses règles en notre faveur.
Nous avons vu une logique similaire dans le mouvement environnemental, où attribuer un prix à un arbre ou à une marais semble être la meilleure manière de les protéger. Mais la tarification ignore les relations; elle isole et dissocie les choses. Or, lorsqu’on parle de la nature, on ne peut pas isoler ni dissocier. Il en va de même pour le soin. La valeur d’une mère, tout comme celle d’un arbre, n’est pas visible au moment de l’échange; elle est à long terme et réciproque: la mère et l’enfant se transforment mutuellement. On ne peut pas dire que l’un donne quelque chose à l’autre comme dans une simple transaction.
Le foyer, en particulier, a été un sujet controversé dans la pensée féministe. Est-il une prison ou un refuge, un lieu d’oppression et d’exploitation ou l’un de libération ?
C’est à la fois cela. Historiquement, le foyer a été un lieu de violence extrême envers les femmes, et on comprend pourquoi une grande partie de la pensée féministe s’est concentrée sur l’extinction de la femme du foyer et sur la nécessité pour elle de gagner son propre argent. Le féminisme dominant, celui de la classe moyenne, met fortement l’accent sur l’égalité au travail entre femmes et hommes. On peut le voir dans les stratégies européennes pour l’égalité de genre, par exemple. C’est ce qui occupe la majeure partie de l’espace. Mais de nombreuses femmes, en particulier celles des classes populaires ou migrantes exposées à l’exploitation, luttent en réalité pour entrer dans le foyer, avoir assez d’argent pour voir leurs propres enfants et disposer de temps pour se reposer. C’est cette double vision dont nous avons besoin lorsque nous abordons le soin. Le combat va dans les deux sens. Et pour beaucoup, le foyer est aussi un lieu de libération.
Entre-temps, nous n’avons pas suffisamment œuvré pour amener les hommes dans le foyer. Parfois, nous sommes tombés dans le piège consistant à idéaliser la vie des hommes et à les présenter comme libres, à faire l’équivalence entre le travail rémunéré et la liberté. Or, le travail rémunéré n’est pas nécessairement synonyme de liberté. De nombreux hommes sont exploités ou travaillent dans des conditions terribles. Où est la politique pour les libérer ?
La résurgence des rôles traditionnels de genre — promus par la « manosphère » et les mouvements en ligne des « tradwives » — peut-elle être en partie comprise comme une réaction à ces échecs plutôt que comme une simple réaction contre l’émancipation féminine ?
En matière de soin, bien des distinctions entre les positions à droite et à gauche s’effondrent. Parfois, je constate des recoupements là où je ne les attendais pas. Les « tradwives » et d’autres personnes socialement conservatrices demandent souvent les mêmes choses que les progressistes: plus de communauté, plus de temps avec les enfants, moins de primauté du marché dans nos vies, davantage d’attention à l’amour et aux relations sociales, et une réaction contre l’individualisme. Quand j’entends une femme conservatrice dire que la vie est plus que le travail, que ce qui compte ce sont les personnes que nous aimons, je me vois hocher la tête. Puis elle peut ajouter que le rôle de l’homme est de dominer, et c’est là que je perds le fil.
Mais il ne faut pas sous-estimer la capacité à parler de ces questions au-delà des différences. Quand je parle avec des infirmières en milieu hospitalier, elles réalisent soudain qu’elles trouvent un terrain d’entente sur ce sujet, même avec des personnes avec qui elles seraient habituellement en désaccord politiquement. La dévalorisation du soin est l’un des axes centraux de la colère actuelle aussi bien à droite qu’à gauche.
Les politiques pro-natalité ont tendance à se concentrer sur les couples hétérosexuels ou, au mieux, sur le modèle de la famille nucléaire à deux parents élevant des enfants. Est-il temps de remettre en cause cette norme ?
L’organisation familiale à deux parents élevant des enfants est en réalité assez unique dans l’histoire humaine. C’est une configuration qui s’éloigne le moins du marché, car elle est très stable et peu complexe à gérer.
Si vous demandez à n’importe quelle économiste féministe quel est son principal objectif politique, elle vous répondra probablement en faveur d’une journée de travail plus courte, ce qui laisse plus de temps à la maison. Bien sûr, cela comporte des inconvénients; on le voit dans les pays où le soin familial occupe un rôle culturel plus important : les femmes gagnent souvent moins d’argent et sont moins indépendantes, ce qui entretient une structure familiale patriarcale. Toutefois, il y a aussi l’avantage que les familles restent plus liées et ont des rapports plus proches, il faut donc trouver le bon équilibre.
C’est bien plus que la simple question d’éduquer des enfants. En Scandinavie et dans d’autres parties de l’Europe du Nord, nous avons tendance à mettre les personnes âgées à l’écart. Lorsqu’une personne ne peut plus travailler ou n’est plus autonome, nous ne voulons pas vraiment la voir; nous ne voulons pas qu’elle reste chez elle. En discutant avec des féministes musulmanes qui ont migré en Europe, elles me disent trouver cela extrêmement inhumain; elles entretiennent une relation beaucoup plus intégrée avec les personnes âgées dans la vie quotidienne.
Dans la nouvelle réalité démographique, ouvrir le foyer signifie non seulement davantage de soin pour ceux qui en ont besoin, mais aussi plus d’aide à l’éducation des enfants — et cela ne veut pas dire que l’État ne doit pas jouer son rôle dans la fourniture des soins. Mais nous avons trop fermé le foyer, et je pense que l’on voit les conséquences dans la crise de solitude que rencontrent beaucoup d’adultes.
- Alice Evans (2025). « Saut culturel : franchir les traditions ». The Great Gender Divergence. 1 janvier 2025. Disponible sur <https://www.ggd.world/p/cultural-leapfrogging-swiping-past>. ↩︎

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