Dominique Barthier

Europe

Les Verts contre les Verts : les lignes de fracture de la transition énergétique européenne

La transition énergétique vers les sources renouvelables s’accélère dans toute l’Europe. Dans le mouvement écologiste, des dissensions émergent entre les partisans d’une construction rapide d’infrastructures renouvelables à grande échelle et les partisans d’une plus grande participation des communautés locales.

Jusqu’à présent, il régnait dans la politique énergétique du monde occidental un consensus prudent: préserver le modèle actuel fondé sur les énergies fossiles tout en soutenant, de manière mesurée, la décarbonisation. Ce consensus est désormais ébranlé: la politique énergétique se voit de plus en plus marquée par un conflit ouvert.

Les acteurs politiques qui défendent les intérêts de l’industrie fossile prennent de plus en plus clairement position contre la transformation verte, ce qui se manifeste notamment par une résistance croissante aux projets de développement des énergies renouvelables. Dans l’Union européenne, la rhétorique contre les énergies renouvelables s’impose davantage à l’extrême droite, dépeignant l’éolien et le solaire comme économiquement défavorables, imposés d’en haut et déconnectés des « vrais » besoins des habitants.

Cependant, la rapide expansion des énergies renouvelables ne heurte pas seulement les intérêts de l’industrie des combustibles fossiles. Elle nourrit aussi des différends entre des acteurs qui, à la base, soutiennent la transition verte.

À l’échelle locale et régionale, de nombreuses associations écologistes se sont opposées à des projets précis qui font partie de la transition énergétique. Par exemple, dans le sud de la France, des associations comme France Nature Environnement et la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) ont engagé des actions en justice contre des parcs éoliens situés dans des zones protégées et qui menaçaient des espèces d’oiseaux rares. Dans le sud de l’Espagne, le groupe Ecologistas en Acción a lancé une campagne contre un vaste projet de centrale solaire, arguant que celui-ci dégraderait les sols et perturberait la flore locale.

Ces débats ne se réduisent pas à des exemples typiques de luttes autour de la justice écologique ou de l’opposition des habitants à des constructions près de chez eux (l’effet Not In My Backyard, Not In My Backyard), même s’ils s’y rattachent souvent. Il s’agit surtout d’un échantillon de conflits internes au mouvement vert — des affrontements entre priorités écologiques concurrentes.

Les acteurs de ces affrontements s’accordent sur la nécessité de décarboner et de protéger la nature, mais divergent sur le type de sources renouvelables à privilégier, l’emplacement des centrales et les modalités de prise de décision. Comme ces conflits se multiplient et ont des retombées politiques majeures, ils méritent une analyse approfondie, que je tente ici d’entreprendre.

Conflits entre priorités

Le terme « green-on-green conflicts », ou conflits internes au sein du mouvement écologique, a été introduit en 2004 par le géographe britannique Charles Warren. Il s’est inspiré du vocabulaire militaire « blue-on-blue », qui désigne des tirs entre membres de ses propres rangs. Warren prévenait alors que de tels combats annoncent les futurs débats au sein du mouvement écologiste: « La société se penche sur le clivage vert; mais quelle forme la politique verte doit-elle réellement prendre ? »

Les dissensions entre militants écologistes tournent fréquemment autour des choix d’emplacement des infrastructures énergétiques, de la protection des espèces menacées ou des processus de planification; fondamentalement, il s’agit de conflits politiques. Ils nous obligent à nous interroger sur qui, au sein de la transformation verte, définit l’intérêt public et ce qui peut encore être toléré comme dommages collatéraux.

Les conflits internes au mouvement écologiste ne constituent pas une nouveauté. Ils renvoient à des tensions de longue date entre des courants qui privilégient des aspects différents de la crise écologique. Le plus souvent, deux camps s’affrontent depuis des décennies: d’un côté, ceux qui s’attachent à atténuer le changement climatique et qui favorisent une transformation rapide et systémique, en coopération avec les gouvernements et l’industrie, incluant l’installation d’une infrastructure étendue; de l’autre côté, ceux qui défendent les intérêts des communautés locales et des régions, et qui insistent sur la protection de la biodiversité, des sols et des ressources naturelles. Cette ligne de fracture mérite d’être nuancée, mais il demeure clair que dans de nombreux conflits internes au mouvement vert, ces deux groupes s’opposent, ce qui reflète aussi une fracture ancienne entre des cultures politiques différentes au sein du mouvement.

Bien que les oppositions liées aux projets d’énergies renouvelables impliquent souvent d’autres facteurs, les conflits entre acteurs écologistes méritent une attention particulière. Dans les pays de l’UE, la rapide transformation énergétique a donné lieu, au cours de la dernière décennie, à des affrontements de plus en plus visibles et marqués par ce type de tensions.

Chaque conflit est ancré dans des réalités locales spécifiques et ne peut être aisément généralisé; toutefois, on observe des motifs similaires. Alors que l’énergie fossile européenne repose généralement sur l’exploitation dans des zones éloignées et une infrastructure concentrée dans quelques sites, la transition verte s’appuie sur des sources de production plus nombreuses et dispersées, ce qui met la production d’énergie en contact beaucoup plus direct avec les territoires habités et les communautés locales.

Lors de l’avancement des projets de transformation énergétique, on met souvent en avant l’urgence de décarboner, la fragilité de la sécurité énergétique ou la nécessité d’atteindre l’indépendance énergétique. En revanche, l’opposition aux projets d’énergies renouvelables ne suit pas une trame unique. Les résistances sont plutôt situées et dépendent des particularités de chaque projet et de leurs incidences concrètes sur l’environnement et le paysage local. Malgré leur diversité, on peut dire que chaque secteur de l’énergie provoque généralement des types de protestation propres à ses effets sur l’environnement.

Foyers de tension

Sans surprise, l’un des domaines les plus fréquents et les plus débattus des conflits internes au mouvement vert demeure l’éolien, qui en Europe fournit environ quarante pour cent de l’énergie renouvelable. L’éolien demeure particulièrement visible: les parcs terrestres transforment le paysage et impactent fortement l’environnement, suscitant les formes classiques d’opposition aux grandes infrastructures.

Un exemple marquant se situe en Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne. Région qui fut jadis le premier producteur espagnol d’énergie éolienne, mais où l’expansion des éoliennes continentales rencontre désormais une forte opposition. Des ONG s’opposent à des dizaines de nouveaux projets et déposent des centaines de recours, plaidant que l’expansion rapide détruit les paysages et les zones protégées.

De nombreux projets ont été partiellement mis en suspens, alimentant un vif débat public. Cette campagne ne rejette pas l’éolien en tant que tel: ses opposants soulignent que l’éolien est « essentiel pour protéger la planète face à la crise climatique actuelle ». Leur critique porte toutefois sur un « modèle spéculatif et prédateur » reposant sur des projets déployés d’en haut au bénéfice des grandes sociétés énergétiques.

Selon eux, cette approche peut causer « des dommages écologiques, culturels, sociaux et économiques irréversibles ». Des débats similaires autour des parcs éoliens ont eu lieu dans d’autres parties de l’Europe, par exemple en Allemagne, en Suède ou à Chypre.

Des discussions analogues entourent aussi les projets solaires, qui fournissent environ un quart de l’énergie renouvelable européenne. Ainsi, le projet Dama Solar dans la province d’Arad, en Roumanie, qui aurait dû devenir le plus grand parc photovoltaïque d’Europe, a été attaqué devant les tribunaux par une association de protection locale. Ses représentants soutiennent que situer le projet dans une zone Natura 2000 menace les espèces rares présentes sur le site.

Ce conflit a mis les défenseurs face aux développeurs et aux autorités publiques qui défendent le projet comme nécessaire pour atteindre les objectifs climatiques et renforcer la sécurité énergétique du pays. L’ensemble du différend, suspendu plus tard par un accord non contentieux, reflète un motif plus large que l’on peut retrouver aussi dans certaines régions de France, d’Espagne et de Pologne.

Outre l’éolien et le solaire, d’autres piliers de la transformation demeurent essentiels même s’ils n’attirent pas autant l’attention. Le renforcement des réseaux de transmission et la production de batteries suscitent aussi, dans divers endroits d’Europe, des tensions au sein du camp écologiste. Le plus vigoureusement contesté demeure toutefois l’extraction de certaines ressources critiques; des vagues de protestation contre des projets miniers ont émergé dans des pays comme la Serbie ou la Suède.

Au nord du Portugal, des plans d’extraction de lithium près du village de Covas do Barroso ont déclenché une vague d’opposition. Bien que les autorités présentent le projet comme une contribution stratégique à la transformation énergétique européenne, les habitants et les associations écologistes ont immédiatement réagi par des manifestations et des démarches juridiques.

Les manifestants affirment que leur pays s’apprête à « sacrifier » son territoire et que l’environnement local pâtirait gravement afin d’avancer la décarbonisation ailleurs. Leurs critiques portent aussi sur le fait que les décisions ont été prises « d’en haut », sans consultation locale. L’une des organisations ayant participé aux manifestations, Unidos em Defesa de Covas do Barroso, résume la critique en disant que « une transformation énergétique qui sacrifie l’environnement et est imposée aux communautés d’en haut, au lieu d’émerger de la collaboration avec elles, ignore l’expérience des habitants avec leur paysage et crée un précédent démocratiquement inquiétant ».

Du climat au paysage

Les conflits internes au mouvement écologiste gagnent en intensité dans un cadre politique national et international de plus en plus spécifique. Ils témoignent d’un mécontentement croissant devant le fait que l’action écologique se concentre essentiellement sur le climat. Certains courants du mouvement écologiste radical considèrent aujourd’hui que « le climat » est un enjeu trop abstrait et trop technique, étroitement lié à la politique des urnes et aux arcanes de l’establishment.

Leur scepticisme découle souvent de leur frustration face à une politique climatique « mainstream » perçue comme trop lente et inefficace. Cette critique ne remontera pas nécessairement à un vaste mouvement, mais elle a pris de l’ampleur après les échecs des protestations climatiques de 2019. Jusqu’à présent, on ne peut pas dire que, en Europe, le recadrage du souci climatique vers une approche plus globale de l’écologie ait véritablement gagné du terrain; toutefois, certains cas suggèrent que cette dynamique commence à s’affirmer. Un exemple marquant est l’organisation radicale française Les Soulèvements de la Terre, qui regroupe des militants d’optique variée, y compris ceux qui se disent déçus par l’évolution des protestations climatiques en place. Cette organisation affirme que la politique climatique demeure déconnectée de la réalité vivante et appelle à des luttes locales qui « remettent le mouvement écologique sur le terrain ».

Ce tournant est aussi, en partie, le reflet de l’activisme écologique local. Les résistances contre les projets de transformation énergétique s’appuient fréquemment sur des traditions historiques de mouvements contre les centrales nucléaires, les barrages, l’exploitation minière ou l’agriculture industrielle. Ces mouvements appréhendent généralement le conflit écologique comme une défense du paysage et de la vie quotidienne contre des centres de pouvoir politiques et économiques éloignés.

Historiquement, ces initiatives se développaient en marge de l’agenda de transformation climatique. À mesure que la transition vers une énergie plus verte s’accélère, les tensions entre ces traditions écologiques émergent et, dans certains cas, évoluent vers des conflits ouverts.

Par ailleurs, l’influence croissante des postures anti-capitalistes dans l’activisme environnemental est devenue notable. Pour de nombreux groupes, l’enjeu n’est pas seulement la décarbonisation elle-même, mais la manière dont elle est imposée par des mécanismes de marché. Vue sous cet angle, l’essor d’une « industrie verte » peut sembler revenir à une logique ancienne d’exploitation des ressources et de accumulation du capital, sous une nouvelle apparence.

Cela rend difficile d’accepter la version des transformations énergétiques telle qu’elle est proposée par les gouvernements ou les entreprises, même lorsque l’on reconnaît unanimement la nécessité de sortir des énergies fossiles. Ces évolutions aident à comprendre pourquoi certains flux du mouvement écologique se tournent de plus en plus vers des conflits locaux et pourquoi la défiance envers la politique climatique s’accroît. Elles expliquent aussi la formation de nouveaux partenariats entre activistes écologistes radicaux, associations de protection et habitants des zones rurales ou périurbaines.

Les débats sur la vision d’une politique verte gagnent les sommets

Les conflits internes au mouvement écologiste ne se limitent pas à des protestations locales; ils s’implantent de plus en plus dans la sphère politique haute. Bien que les deux niveaux ne soient pas obligatoirement directement liés, ils reflètent souvent une même tension fondamentale.

Cela confirme que l’unité du mouvement vert n’est pas une simple question locale. Chez certains partis écologistes, cela conduit à refuser des projets de décarbonisation qui exigeraient des compromis.

Bien que la rhétorique des formations politiques ne coïncide pas toujours exactement avec les arguments des luttes locales « vert contre vert », elle partage souvent une logique interne similaire. Des exemples récents se retrouvent à travers l’Europe. Dans le canton du Valais, en Suisse, le Parti des Verts s’est opposé à l’installation de centrales solaires dans les zones alpines. Au Portugal, le Bloco de Esquerda s’est engagé dans des campagnes contre l’exploitation de lithium, en mettant en garde contre les effets destructeurs sur les paysages locaux.

Autre exemple significatif se produit en Espagne, où, après une panne d’électricité majeure en 2025, le gouvernement a proposé des mesures visant à renforcer la stabilité du réseau et à accroître le soutien aux renouvelables. Le projet gouvernemental a été rejeté, notamment avec l’appui du parti de gauche Podemos, qui milite en faveur d’une approche écologique distincte. Ses députés ont soutenu que ces réformes n’accroissent ni la propriété publique ni le contrôle démocratique et risquent plutôt de renforcer la position des grands opérateurs énergétiques.

Ces exemples partagent une caractéristique commune: les acteurs qui ne portent pas directement la responsabilité de l’approvisionnement en énergie et de la politique industrielle trouvent plus facile de rejeter les compromis associés à la transformation énergétique. En revanche, les puissants doivent, de manière structurelle, faire des concessions.

Tous ces cas montrent que les demandes qui émergent des conflits internes au mouvement vert — notamment celles relatives à la participation, à l’inclusion et à la justice — sont légitimes. Elles obligent les centres du pouvoir à confronter des lieux où se matérialise la transformation verte, et elles soulignent un argument fondamental: une transition énergétique ne peut pas prétendre à la légitimité si elle détruit les écosystèmes, les biotopes et les communautés locales.

À un niveau plus profond, ces divergences reflètent le dilemme central de la crise climatique. La décarbonation doit être rapide et à grande échelle, mais ceux qui pourraient la mettre en œuvre de manière socialement juste et respectueuse des paysages ne disposent pas nécessairement du pouvoir politique nécessaire.

Compte tenu de l’urgence et de l’ampleur de la tâche, il est peu probable que la transformation énergétique se déroule sans accrocs, même dans les meilleures conditions politiques. Bien que l’objectif principal reste de bâtir des coalitions capables d’agir pour éviter une catastrophe climatique, les conflits internes au sein du mouvement vert devraient perdurer.

De tels conflits ne constituent pas une erreur du processus de transformation verte, mais plutôt un symptôme de la profondeur à laquelle la transition touche les couches différentes de la réalité écologique et politique. Une transformation sans conflit serait non seulement irréaliste, mais probablement indésirable. La vraie question n’est pas de savoir comment empêcher les affrontements entre partisans de la politique verte, mais s’il est possible de les gérer de sorte que le mouvement écologiste puisse devenir une force capable de guider la transformation énergétique, et non de la paralyser.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.